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Général, Information Charybde

Les best-sellers 2017 de la librairie Charybde

2017 était la septième année d’activité pour notre librairie Charybde, la sixième année pleine depuis la création en juin 2011.

Comme chaque année, nous nous demandions avec une certaine curiosité non exempte de sympathique manipulation comment évolueraient nos « meilleures ventes », qui reflètent vraisemblablement un subtil équilibre entre goûts des libraires, prosélytisme assumé, envies de notre public et échanges entre toutes celles et tous ceux qui fréquentent le 129 rue de Charenton (75012 Paris), et comment ce modeste palmarès résonnerait avec ceux de 2011, 2012, 2013, 2014, et 2015, et 2016.

Les notes de lecture intégrales, lorsqu’elles existent, sont accessibles en cliquant sur le titre de l’ouvrage.

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N°1 : Mathilde Levesque, Figures stylées (First) : peut-être légèrement atypiques au sein de l’assortiment « traditionnel » de la librairie Charybde, ces petits traités gouailleurs et rusés, en défense et illustration de l’élitisme de masse en matière de langage, nous enchantent, et leurs fêtes de lancement sont à chaque fois de beaux moments de plaisir et de ferveur (la même remarque vaut pour LOL est aussi un palindrome, chez le même éditeur, n°14 de cette liste annuelle).

N°2 : Collectif, Petit ailleurs (Antidata) : chaque nouvelle parution d’une anthologie collective des éditions Antidata est jusqu’ici un bonheur, et celle-ci, sur le thème de la cabane a su séduire comme à l’accoutumée (« Jusqu’ici tout va bien » figurait parmi nos best-sellers en 2013, et « Parties communes » parmi ceux de 2016).

N°3 : Alan Moore, Jérusalem (Inculte Dernière Marge) : deuxième roman, monumental dans tous les (beaux) sens du terme, du grand maître du scénario contemporain de bande dessinée au long cours, l’un des textes que nous attendions sans doute le plus cette année, il faut le reconnaître, et sur lequel notre public nous a joliment suivis.

N°4 : Collectif, Au bal des actifs (La Volte) : un deuxième recueil de nouvelles tout en haut de nos meilleures ventes cette année, celui-ci étant consacré aux mutations du travail, avec un fort biais science-fictif, mais pas uniquement. Et le souvenir, pour un public fort nombreux ce soir-là, d’une bruyante et fertile confrontation de points de vue autour de ces textes, entre créatrices, créateurs, universitaires et sociologues, à deux pas de chez Charybde.

N°5 : Frédéric Srour, Même pas mal (First) : la surprise de l’année, fidèle au poste chaque semaine et chaque mois désormais, l’ouvrage remarquable de notre voisin et ami kinésithérapeute, dont les patients viennent régulièrement s’approvisionner chez nous, et pas uniquement en ces conseils précieux contre le mal de dos.

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N°6 : Antonin Crenn, Passerage des décombres (Lunatique) : tendre et bucolique, nostalgique et machiavélique, un texte court qui illustrait à point nommé l’une de nos soirées dédiées à l’art de la nouvelle, et nettement plébiscité par notre public.

N°7 : Olivier Martinelli, L’homme de miel (Christophe Lucquin) : nous connaissions et aimions déjà depuis 2011 l’écrivain du rock vivant et de l’histoire qui ne veut pas passer, nous avons découvert cet été un auteur capable de transfigurer résolument la maladie pour en extraire tout autre chose.

À eux sept, ces titres représentent presque 6 % de notre chiffre d’affaires 2017 en livres neufs.

N°8 : Éric Vuillard, L’ordre du jour (Actes Sud) : plusieurs mois avant l’obtention du prix Goncourt, notre public avait déjà adoré rencontrer, pour la deuxième fois, l’un de nos auteurs préférés, dans son maniement aigu de recoins emblématiques de l’histoire des deux derniers siècles à passer au filtre de la supputation fictionnelle et ironique.

N°9 : Bérengère Cournut, Née contente à Oraïbi (Le Tripode) : l’un des livres préférés de Charybde 1 avant qu’elle ne s’envole vers de nouvelles aventures en bibliothèque, et un beau succès auprès de notre public, pour cette superbe fable intime de la réserve hopi.

N°10 : Lutz Bassmann, Black Village (Verdier) : représentée par son porte-parole Antoine Volodine (dont le « Terminus radieux » figurait parmi nos best-sellers 2014), l’une des voix les plus originales et les plus véhémentes du post-exotisme, dont vous savez à quel point il est apprécié chez Charybde, est revenue en force cette année avec cet ouvrage au titre bizarrement anglophone (permettant un savoureux échange lors de la soirée qui lui fut consacrée en septembre dernier).

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N°11 ex æquo : Philippe Annocque, Élise et Lise (Quidam) : auteur dont chaque texte, depuis que nous l’avons découvert pour Charybde en 2013, est un bonheur, et dont nous gardons aussi ici le souvenir d’une magnifique soirée consacrée par lui à Samuel Beckett, il nous a offert en 2017 cette belle et terrifiante morphologie du conte de la consommation mimétique.

N°11 ex æquo : Xavier Boissel, Avant l’aube (10/18) : un polar sulfureux et retors, par un auteur fort apprécié chez Charybde, qui était aussi venu cette année nous parler de Jean-Patrick Manchette dans le cadre d’un excellent ouvrage collectif. Alors même que ressort en poche son magnifique essai psychogéographique, « Paris est un leurre ».

N°13 : Serge Quadruppani, Loups solitaires (Métailié) :quel plaisir de retrouver, derrière le traducteur et le directeur de collection que nous apprécions tant, l’auteur de polars redoutables, qui s’est hélas fait parfois un peu trop rare ces dernières années. Celui-ci est documenté et drôle, irrévérencieux et vertigineux, écologique et dubitatif, merveilleux en somme.

N°14 ex æquo : Mathilde Levesque, LOL est aussi un palindrome (First) : voir plus haut.

N°14 ex æquo : Antoine Mouton, Imitation de la vie (Christian Bourgois) : découvert ici avec « Le metteur en scène polonais » en 2015, c’est cette année qu’il a conquis notre public, avec cette formidable orchestration de folie et de poésie contre les assauts du réel, à base de psychanalyse, d’humour noir et de charlatanisme bien tempéré, mais aussi avec les textes courts de son recueil consacré au travail et à son absence (« Chômage monstre », n°26 ex aequo dans cette liste).

N°16 : Calvo, Toxoplasma (La Volte) : chaque nouveau texte de l’auteur est un bonheur joyeusement déroutant, et nous sommes particulièrement heureux, alors que ce roman politique, informatique et transformatif, évoluant dans les labyrinthes secrets de la Libre Commune de Montréal, est sorti relativement tard dans l’année, qu’il figure sur cette sympathique liste 2017.

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N°17 ex æquo : Léo Henry, La panse (Folio SF) : déjà présent dans nos best-sellers 2014 avec « Le casse du continuum », et dans ceux de presque toutes les années depuis l’origine avec le projet collectif « Yirminadingrad », c’est son thriller lovecraftien du troisième type, joueur et diablement fin, qui fait la joie de notre public en 2017.

N°17 ex æquo : Jérôme Lafargue, Un souffle sauvage (Le Sonneur) : d’un auteur fort apprécié chez Charybde en général, un superbe aperçu autobiographique qui expose en confiance les racines intimes et sauvages d’une écriture libre, dans les Landes et ailleurs.

N°17 ex æquo : Fanny Taillandier, Les États et empires du lotissement Grand Siècle (PUF) : mêlant très adroitement les genres littéraires pour décocher, chez un éditeur qui ne nous a guère habitué aux audaces de la fiction jusqu’à récemment, ce vrai-faux ouvrage d’analyse architecturale et urbanistique post-apocalyptique, dans lequel le fait divers reconstruit prend valeur de preuve, Fanny Taillandier confirme avec éclat tout le bien que l’on pensait déjà d’elle depuis ses « Confessions du monstre » de 2013.

N° 20 ex æquo : Amandine Dhée, La femme brouillon (La Contre Allée) : chez un éditeur dont l’on voit désormais apparaître régulièrement des titres parmi nos meilleures ventes annuelles, Amandine Dhée nous offre un texte drôle et percutant pour anéantir l’injonction de la mère parfaite, notamment. C’est puissant, réjouissant, enlevé, et ça a marqué notre public.

N° 20 ex æquo : Carola Dibbell, The Only Ones (Le Nouvel Attila) : premier roman surprenant d’une débutante de presque 70 ans, maîtrisant le terrain de jeu d’une certaine science-fiction, de la génétique de garage et de la critique sociale astucieuse, l’une des plus belles surprises de cet automne, célébré lors d’un mémorable enregistrement de la Salle 101, l’émission de radio incontournable de Fréquence Paris Plurielle 106.3, chez Charybde.

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N° 20 ex æquo : Sandra Lucbert, La Toile (Gallimard) : un défi ambitieux et superbement réussi, celui de réécrire, actualisées, de nouvelles et rusées Liaisons dangereuses, à l’ère du numérique, de la communication multi-fragmentée et des injonctions plus que jamais contradictoires, à travers la vie et la mort d’une start-up elle-même centrée sur la manipulation.

N° 20 ex æquo : Emmanuel Ruben, Sous les serpents du ciel (Rivages) : d’un auteur que nous suivons avec une certaine ferveur depuis quelques années, rentré de Voïvodine et de périples danubiens pour prendre cet automne la direction de la Maison Julien Gracq, entre Angers et Nantes, un roman à la fois puissamment métaphorique et étonnamment concret, d’une maturité, d’une ruse et d’une beauté enthousiasmantes.

N° 20 ex æquo : Eleni Sikelianos, Animale machine (Actes Sud) : déjà présente dans nos best-sellers 2012 avec « Le livre de Jon », qui parlait d’un père, l’Américaine nous amenait en 2017 un formidable deuxième volet de poésie semi-autobiographique, autour de la figure d’une grand-mère, figure hors normes, plus grande que la vie certainement, et pourtant d’une simplicité héroïque par bien des aspects.

N° 20 ex æquo : Stéphane Vanderhaeghe, À tous les airs (Quidam) : déjà présent dans nos best-sellers 2015 avec « Charøgnards », l’auteur récidive pour notre plus grand plaisir, et celui de nos lectrices et de nos lecteurs, avec cette ritournelle d’un cimetière, brassant les motifs cryptés, les enquêtes gendarmesques, les identités provisoires et multiples pour tenter de cerner ce que la fiction construit patiemment.

N°26 ex æquo : Claro, Hors du charnier natal (Inculte Dernière Marge) : déjà présent dans nos best-sellers 2012 avec « Tous les diamants du ciel », dans ceux de 2015 avec « Crash-Test », et dans ceux de 2016 avec « Comment rester immobile quand on est en feu ? », l’un des premiers auteurs invités chez Charybde et l’un des préférés de notre public, a su communiquer l’envie d’un plaisir rare avec ce making of, goûteux et subtil, d’un roman d’aventures qui aurait pu être écrit si, ou si non.

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N°26 ex æquo : Virginie Despentes, Vernon Subutex (Grasset) : sous les incarnations de ses trois volumes successifs, le dernier en date des romans de Virginie Despentes, avec son héros disquaire en déshérence servant de véritable passe-partout dans notre société française contemporaine multivoque, a séduit aussi notre public cette année.

N°26 ex æquo : Camille Espedite, Se trahir (Le Passage) : avec une fable carcérale à la fois joliment folle et terriblement réaliste, l’auteur des « Aliénés » a signé un heureux retour parmi nous.

N°26 ex æquo : Angelica Gorodischer, Kalpa Impérial (La Volte) : l’une des plus grandes dames de la littérature dite « de genre » (fantasy et science-fiction) en Argentine n’avait jamais été traduite en France, c’est désormais chose faite grâce à la Volte, et vous avez été nombreuses et nombreux au rendez-vous de cette fresque alliant magiquement l’intimité de la voix manipulatrice du conteur oral et l’épopée historique couvrant plusieurs siècles, alliant les saveurs retorses de Borges et de Calvino à celles, héroïques ou burlesques, de Zelazny ou de Vance.

N°26 ex æquo : Antoine Mouton, Chômage monstre (La Contre Allée) : voir plus haut.

N°26 ex æquo : Ovide, Les métamorphoses (L’Ogre) : si cette nouvelle traduction d’un immense classique, parue très tard dans l’année, a su aussi rapidement vous conquérir chez Charybde, c’est sans aucun doute par la voix formidable de la traductrice, Marie Cosnay, qui a su peut-être mieux que personne plier la langue française aux exigences du souffle et des transformations incessantes d’Ovide, pour proposer une épopée poétique qui se lit réellement comme un roman polyphonique.

26 auteurs (9 femmes et 17 hommes, incidemment), dont 19 ont été invitées ou invités chez Charybde au cours de l’année écoulée, 2 recueils collectifs, 5 textes inscrits sans ambiguïté dans la science-fiction, la fantasy ou le fantastique, et 3 autres évoluant aux frontières de ces genres, 22 auteurs français pour 2 américaines, 1 argentine  et 1 italien / latin : 2017 nous renvoie à nouveau, sous des formes diverses, une image hybride, fragmentée, multiple et foisonnante, qui correspond au fond assez bien à ce que la librairie Charybde essaie d’être.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Les best-sellers 2017 de la librairie Charybde

  1. Pas de commentaires sur les best-sellers. S’ils ont été jugés bons, c’est qu’ils ne doivent pas être trop mauvais.

    Commencer une nouvelle série d’auteurs, cette fois ci québécois et acadiens, et aller voir ce qui se passe dans la Belle Province. Je m’y étais déjà partiellement intéressé, via des récits mettant en scène, soit l’arrivée des français et la lutte féroce entre amérindiens, missionnaires et anglais. Et ceci via Joseph Boyden, Brian Moore ou William T. Vollmann (https://charybde2.wordpress.com/2017/04/04/note-de-lecture-creating-short-fiction-damon-knight/#comments ). Il est vrai qu’on ne peut qualifier ces trois auteurs de franchement francophones.
    Joseph Boyden dans « Dans le grand cercle du monde », traduit par Michel Lederer de l’original « The Orenda » (2014, Albin Michel, 610 p.), une très belle écriture qui décrit la vie de ses ancêtres, un grand roman polyphonique, avec trois voix, celle d’Oiseau (Bird) le chef de la tribu Cree, de Chutes de Neige, prisonnière iroquoise, devenue la fille adoptive d’Oiseau, et de Christophe, jésuite en soutane parti convertir les Sauvages. Puis William T. Vollmann dans « Fathers and Crows » (1992, Viking Press, 1008 p.). Cela fait partie de la grande saga de Vollmann sur l’histoire de l’Amérique et reprend le même thème des missionnaires, cependant avec plus de pages. Et enfin « Robe Noire » de Brian Moore, roman canadien traduit par Ivan Steenhout (1986, Payot, 239 p.). Idem mais vu de l’autre côté si l’on peut dire.
    Et puis il y eut le choc avec Richard Wagamese et Naomi Fontaine, deux grands auteurs issus des Premières Nations, qui ont de plus une écriture très personnelle, remarquable. https://charybde2.wordpress.com/2017/10/01/15-deuxiemes-apercus-de-la-rentree-septembre-2017/#comments . Et auxquels il faut associer Wab Kinew et Alexander MacLeod, deux anglophones, mais de très bonne tenue, avec Eric Plamondon https://charybde2.wordpress.com/2017/12/30/note-de-lecture-taqawan-eric-plamondon/#comments MacLeod est de Nouvelle Ecosse, donc, je suis allé voir ce que publiaient les Acadiens. Vaste domaine, et auteurs malheureusement mal distribués en Francen ce qui est fort dommage.
    Pour ce qui est de l’histoire plus récente, on se reportera à celle de l’Acadie avec le livre, entre autres, de Sally Ross et J. Alphonse Deveau « Les Acadiens de la Nouvelle Ecosse, hier et aujourd’hui » (2001, Nimbus Publishing, 298 p.). Livre rapporté d’un séjour dans les Provinces Maritimes, là où j’ai pris conscience de la persistance des Acadiens et de leurs traditions. Relisant des récits amérindiens, je suis allé voir ce qu’écrivaient les acadiens. J’ai donc fait un peu de recherches, vu, commandu, reçu, lu et commentu. Et ce d’autant plus volontiers qu’il est question que j’aille en juin à Terre Neuve et peut être à Saint Pierre et Miquelon. Après tout, d’autres vont bien à Levallois ou à Ussel. Ce sera dans l’ordre des arrivées et des lectures.

    « L’Ile aux Chiens » de Françoise Enguehard (2001, L’Ancre de Marine, 356 p.), republié sous le titre « Les Litanies de l’Ile aux Chiens » (2006, Editions d’Acadie, 435 p.) pour commencer. Cela tombe bien, l’auteur est née à Saint Pierre, mais s’installe à Terre Neuve et devient la présidente de la Société nationale de l’Acadie. Son roman est même traduit en anglais sous « Tales from Dog Island ». Elle mène le combat pour la francophonie, avec la création du Conseil scolaire francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. Deux autres romans, pour les plus jeunes, et un quatrième « L’Archipel du Docteur Thomas » (2009, Éditions Prise de Parole, 166 p.).
    L’Ile aux Chiens est une petite île à l’Est de l’île de Saint Pierre. C’était l’endroit où les morutiers venaient faire sécher le poisson avant de rentrer en septembre de leur campagne de pêche qui débutait en mars. C’est l’histoire de Victor Lemétayer, un jeune breton de l’intérieur des terres, près de Plouër-sur-Rance, qui ne veut pas être paysan et part s’engager pour la pêche qui paye mieux. Mais comment expliquer que pour les Terre Neuvas, « l’odeur du fumier sur le plancher des vaches lui semble mille fois préférable à celle de la boëtte et de la morue sur un pont sanguinolent ». Donc il part, sans le dire à ses parents. On est en 1887, dans une Bretagne très traditionnelle. Le découpage du livre se fait suivant trois litanies, comme cela se pratiquait le soir la prière avant de dormir. Une première campagne de pêche, où il découvre la vie à bord, dans le froid et les mains dans l’eau salée, à découper les poissons. Mais l’argent est au bout, et Victor est moderne, il le place non pas chez lui, mais dans une banque. Puis il revient au pays, et décide de repartir pour être son propre patron. C’est-à-dire de s’installer sur l’Ile aux Chiens, tout d’abord dans une cabane, puis d’acheter une maison, une vraie, où il pourra faire venir Marie-Joseph, du bourg voisin.
    Un livre à la gloire de la pêche à la morue. Au temps héroïques où celle-ci servait à en extraire le foie et donc l’huile de fois de morue. Un régal pour les petits garnements, dont j’étais. Surtout qu’à l’époque, l’huile n’était pas encore désolidarisée de son odeur de gadiforme. Maintenant il n’y a plus que le cabillaud. On ne trouve plus la morue qu’accompagnée de son maquereau, mais c’est une autre histoire, à peine plus dessalée. Ah les omégas 3, 6, 12, 18 ou je ne sais quoi, invention moderne pour faire avaler la potion. Et dire que plus tard, au Brésil, j’ai découvert que la morue, la « bacalhau », était un plat de riches, réservée aux repas des dimanches et des jours de fêtes, bien plus que la « feijoada ». Mais tout cela ne valait pas ces poissons cuits au lait de coco, bien plus succulents. Ah les délices des tropiques.
    Retour au livre, donc divisé en trois litanies. C’est très bien documenté, mais le récit reste assez linéaire et sans trop de fioritures. On y découvre la vie rude chez les paysans bretons, avec les traditions familiales de l’époque. La scène du mariage avec les demandes préliminaires et les accordailles est assez bien vue. On découvre aussi la vie, soit à bord des morutiers, puis des vapeurs où les hommes sont entassés dans la cale, 1500 au lieu de 500 prévus, mais le voyage précédent c’étaient des ânes venant d’Amérique du Sud. La vie aussi de Victor sur son doris, après être devenu son propre maître. La vie ensuite à terre, sur l’île, une vie entre femmes, car les hommes sont en mer. Les conditions sanitaires de l’époque. Je pense, en passant que « L’Archipel du Docteur Thomas » est centré sur les mêmes conditions, à partir de photos retrouvées un peu au hasard. On lie connaissance avec son prédécesseur, le révérend père Hamon, qui fait la traversée sur le vapeur pour « aider nos pauvres pêcheurs d’Islande et de Terre-Neuve ». Cependant le récit est plus actuel. Les conditions de vie ont changé. Les habitants de Saint-Pierre sont maintenant presque des canadiens. « Et on avait plusieurs choses en commun avec nos voisins: les mêmes rigueurs de l’hiver qui obligeaient à construire de la même manière et à s’acheter des chasse-neige, le hockey, les grosses voitures, les catalogues des grands magasins — Sears, Eaton’s, Montgomery Ward — dans lesquels on commandait tout, des débarbouillettes aux draps Permapress, en passant par les meubles et les chaussures. Bref, les Saint-Pierrais partageaient le quotidien et la météo avec cet énorme continent. À Saint-Pierre et Miquelon, l’air sentait l’iode et le vent était tout aussi sauvage qu’à Terre-Neuve ou en Nouvelle-Écosse et les nuages d’hiver annonçaient le même poudrin que celui qui s’était abattu sur Montréal ou Québec ».
    Le tout se lit sans problème, avec cependant quelques mots techniques propres à la pêche. Quelques curiosités, comme celle d’habiter loin, « c’est-à-dire au diable vert ». Ou « ceux qui se présenteront à la porte de la ferme seront reçus avec la politesse qu’on réserve aux horvenus ». Mais cela reste très lisible, avec trois cartes, qui n’aident d’ailleurs pas beaucoup, en particulier sur Terre Neuve. On découvre aussi « les mocques de cidre » à Saint Malo, les ancêtres des mugs actuels. Il y a une chose tout de même qui me surprend. Les dialogues, surtout lorsque les personnages sont en Bretagne se font dans un patois francisé. Or, à cette époque, avant 1900, on ne parlait que peu français à Saint-Malo, et encore moins à l’intérieur des terres, ni breton d‘ailleurs. Plouër-sur-Rance est en plein pays gallo, ce qui est mentionné, donc on a peu de chance de trouver les expressions du récit. Ce n’est qu’après la fin de la guerre, en 1918, que le brassage des populations commence à se faire sentir dans le parler local.
    Le récit court sur plusieurs générations. Victor embarque pour la première fois en 1887 à 18 ans et se marie à 31 ans en février 1899. Sa femme Marie Joseph Ménard a alors 26 ans et sa première fille Victorine, nait en décembre1900. Onze ans plus tard c’est au tour d’Ange-Marie. Et tout s’accélère. Victor meurt au début de 1914 et ne verra donc pas la première guerre. Son gendre s’engage dans la marine et voyage. Finalement le livre s’achève une soixantaine d’années après le mariage de Marie-Joseph. « De quoi aurait-elle peur après une vie pareille ».
    Au passage, mais ce n’est déjà plus dans le livre, on apprend toutefois qu’il y a eu un raz de marée qui a dévasté une partie de l’Ile aux Chiens. Ce qui est assez surprenant. Tout d’abord parce que les séismes dans cette région sont rares, et qu’ils induisent des tsunamis est encore moins fréquent. Mais recherche faite, cela a bien été le cas, en Novembre 1929. Séisme relativement important sur une faille active qui délimite le Laurentian Channel qui sépare Terre Neuve du continent. Une énorme coulée de boue provoquée par le séisme sectionne plusieurs câbles transatlantiques, indispensables à l’époque. C’est le volume des boues déplacées qui induit le tsunami, lequel se manifeste tout de même par des vagues de plus de 7 mètres d’amplitude. C’est assez amusant de constater que cet évènement surgit alors qu’on découvre actuellement qu’il existe des sous-marins, de puissances étrangères naturellement, qui suivent les câbles transatlantiques, afin d’en intercepter les messages. Par quels moyens l’espionnage passe t’il de nos jours. Je vois déjà le prochain roman d’espionnage dans lequel on recherche les hommes d’un sous-marin, enfoui sous une coulée de boue déclenchée par le contre-espionnage. Et que penser de ce glissement de terrain au Sichuan, en Chine occidentale, où le volume du terrain déplacé est de 20*40 km, au pied du plateau du Tibet. La différence d’altitude existant entre le plateau du Tibet à plus de 4000 mètres et qui passe pratiquement le niveau de la mer (400 m) en une trentaine de kilomètres, facilite ce genre de glissement.
    Retournant au livre, et surtout aux descriptions de la Bretagne des alentours de 1900, j’ai trouvé le livre assez plat et conventionnel. Certes, c’est très bien documenté, mais presque trop bien. Par moments, on s’attend aux réactions qui vont se produire. Ayant vécu à Rennes, il y a quelque temps, j’avais découvert un marchand de meubles et d’antiquités, enfin, c’est comme cela qu’il nommait son métier. Entre autres, il vidait des manoirs et maisons bourgeoises de la vieille noblesse bretonne, pratiquement ruinée. Et dans son fatras mobilier, il y avait quelques cartons de livres, brochés, ou reliés. Des objets donc sans grand intérêt, du moins pour lui, qu’il me laissait fouiller à ma guise. Il y avait des restes de bibliothèques de la fin du XIXème siècle. Des Paul Féval en pagaille, des Ponson du Terrail idem, dont des « Rocambole » divers, brochés, dans leur couverture couleur minium de chez Dentu des années 1870, un régal que je ramenais et lisais. De ces Paul Féval, je me souviens de « Le Loup Blanc » ou de « L’Homme de Fer » qui se passent dans la campagne au Nord de Rennes, donc la même région que « L’Ile aux Chiens », sensiblement à la même période, sinon un peu plus tôt. J’avais toujours été frappé par ces descriptions du milieu paysan breton. Je dois reconnaître que je n’ai pas retrouvé un tel souffle, épique chez Françoise Enguehard. Ceci dit, je comprends que ces récits soient importants pour les acadiens. Ce sont leurs racines immédiates. D’ailleurs Françoise Enguehard indique dans son avant-propos que « le roman est basé sur des personnages ayant existé », en fait ce sont ses arrière-grands-parents.

    Pour faire bonne figure, j’ajouterai à cette auteur Eugène Nicole. Cet autre Miquelonais est né en 1942 à Saint Pierre où il passe toute son enfance. Etudes en France, tout d’abord en Vendée puis à la Sorbonne, avant de partir en Alaska, d’où il tire un roman « Alaska » (2007, L’Olivier, 256 p.) Puis carrière universitaire à New York University, où il enseigne la littérature française.
    Son grand roman « L’œuvre des Mers » (2011, L’Oliver, 944 p.) comprend maintenant cinq parties. La première « L’œuvre des Mers » date de 1988. Elle sera suivie par « Les Larmes de Pierre » (1994), suivie de « Le Caillou de l’Enfant » en 2002, puis « La Ville sous son Jour clair » (2005). Enfin la cinquième partie « Un Adieu au long Cours » a été rajoutée récemment, faisant passer l’édition de 2004 de 792 à 944 pages. Il y mêle ses souvenirs personnels et ceux de son pays, de ses bouillards et de ses naufrages. On peut y rajouter « Les Eaux Territoriales » (2013, L’Olivier, 224 p.), « Le Silence des Cartes » (2016, L’Olivier 152 p.) et « Retour d’Ulysse à Saint-Pierre » (2017, L’Olivier, 200 p.). C’est donc une saga qui se déroule sur près de 1500 pages qui retrace les souvenirs de l’archipel. Lorsque l’on pense que l’archipel totalise 242 km2 et 6000 habitants, on n’ose penser à ce qu’aurait pu donner une saga de souvenir sur la métropole. Il est vrai que Eugène Nicole est spécialiste de Proust et co-éditeur de « À la recherche du temps perdu » pour la Bibliothèque de la Pléiade. Pas vraiment le genre des phrases courtes et concises. Entre ces chapitres de la saga, il y a « A coups de pied-de-mouche » (2011, Le Bleu du Ciel, 128 p.) recueil de nouvelles courtes et de poèmes brefs. Le pied de mouche « Pilcrow » en anglais, c’est le caractère « ¶ » qui sert habituellement à signaler les changements de paragraphes. Et comme il le dit, « il a, lui aussi, ses madeleines : il se trouve juste qu’elles ont le goût de la morue ». L’accra ou la brandade, tout est affaire de goût.

    Vu l’épaisseur des 8 romans à lire, je le garde pour l’instant en réserve pour les longues soirées d’hiver. Si toutefois….

    En attendant, il y aura 2 autres longs commentaires L’un sur Herménégilde Chiasson et David Lonergan, véritables révélations de ces lectures, mais sur qui j’ai encore un peu à lire et à écrire Le second, dans un genre différent sur France Daigle et Jean Babineau, et surtout sur leur langue, le chiac, langue hybride du français et de l’anglais, parlé en Acadie, différent du joual, parlé au Québec

    Publié par jlv.livres | 13 janvier 2018, 17:12
    • Oh, ça me donne vraiment envie de sortir mon exemplaire de « L’île aux chiens » de l’étagère où il dort depuis bien des années (acheté dans une grosse série « pêche hauturière » et « voile », et inexplicablement remisé sans avoir été lu à l’époque…).

      Publié par charybde2 | 13 janvier 2018, 17:16
  2. pas forcément à ressortir de là où il est
    dans eugène nicole, il y a des souvenirs (récents) en plus
    cela fait moins roman historique
    les 4 derniers auteurs cités sont vraiment à découvrir (avec une préférence pour Herménégilde Chiasson

    Publié par jlv.livres | 16 janvier 2018, 08:47

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