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Information Charybde

Les best-sellers 2013 de la librairie Charybde

2013 était la troisième année d’activité pour notre librairie Charybde, la deuxième année pleine depuis la création en juin 2011.  Avec une progression plutôt forte du chiffre d’affaires, avec l’arrivée de nombreuses clientes et de nombreux clients qui ne nous connaissaient pas auparavant, nous nous demandions comment évolueraient nos « meilleures ventes », qui reflètent normalement ce subtil équilibre entre goûts des libraires, prosélytisme assumé, envies de notre public et échanges entre toutes celles et tous ceux qui fréquentent le 129 rue de Charenton (75012 Paris).

Deux livres parmi nos 20 meilleures ventes de l’année figuraient déjà dans le classement correspondant pour 2011 ou 2012 (« L’apocalypse des homards », de Jean-Marc Agrati, et « Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes », de Julien Campredon) : je vous dirai donc à la place un mot des deux suivants de 2013.

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Que trouvait-on en 2013 parmi ces vingt meilleures ventes de l’année ?

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Cabré Rémy Minard

« Confiteor », de Jaume Cabré, surprenant roman total d’un auteur catalan confirmé mais encore (relativement) peu connu en France, convoquant enfant prodige, antiquaire obsessionnel, histoire de l’Europe de l’Inquisition au nazisme, amour impossible et maladie d’Alzheimer pour offrir un des textes les plus intelligents et les plus poignants de ces dernières années.

« Les soldats de la mer », de Yves et Ada Rémy, chef d’œuvre de 1968 enfin réédité, recueil de nouvelles formant roman et au-delà, décrivant par touches incisives et poétiques l’évolution d’une république et d’un empire dans un monde parallèle aux airs napoléoniens, intimes et puissants, utilisant avec brio du fantastique direct ou insidieux, revisitant du mythe connu ou en inventant du nouveau.

« Faillir être flingué » et « Bastard Battle », de Céline Minard, deux visages pour découvrir avec bonheur la virtuosité de l’auteur pour saisir les codes d’un genre ou d’un univers littéraire (le western dans l’un, le roman médiéval et le film d’arts martiaux – mais oui, ensemble ! – dans l’autre), les transformer en sous-main, et fournir in fine un redoutable résultat, aussi jubilatoire que subversif.

Kesey Wable Antidata

« Et quelquefois j’ai comme une grande idée », de Ken Kesey, tragédie grecque ou shakespearienne transférée dans l’Oregon des années 60, en pleine grève des bûcherons exploités, au cœur d’une nature âpre et parfois vindicative, où les passions humaines se déchaînent, enfin traduite en français, cinquante ans après « Vol au-dessus d’un nid de coucou ».

« Six photos noircies », de Jonathan Wable, entraîne deux investigateurs scientifiques des années 1920 dans une quête de l’étrange et de l’irrationnel, inventant une manière de raconter toute en discrétion, dans laquelle le fantastique surgit au détour d’un chemin pour aussitôt disparaître.

« Jusqu’ici tout va bien », recueil collectif des éditions Antidata, sur le thème de la phobie, confirme de manière éclatante, après les recueils consacrés, par exemple, au football, au cinéma ou à la musique, le talent jubilatoire apporté à la sélection de ces nouvelles toujours inattendues, subtiles, drôles et déconcertantes, par douze auteurs différents.

Kloetzer Everett Fleuve

« Anamnèse de Lady Star », de L.L. Kloetzer, confirme, après le captivant « CLEER » de 2010, que l’écriture à quatre mains du couple Kloetzer constitue l’une des productions contemporaines les plus abouties en matière de science-fiction fine, subtile, intelligente, n’utilisant dans l’arsenal de motifs du genre que le strict nécessaire à un propos novateur, lorsqu’ici, l’humanité ayant échappé de justesse à une apocalypse involontaire conduite par de fanatiques anti-islamistes, doit enquêter sur ce qui s’est réellement passé pour se prémunir d’une récidive, et simultanément s’inventer un avenir plus riant.

« Désert américain », de Percival Everett, est l’un des deux livres de cette liste que je n’ai pas lus, mais tout ce que j’ai lu de l’auteur étant passionnant, j’ai encore moins de peine que d’habitude à suivre aveuglément la recommandation de ma collègue et amie Charybde 1, qui fait de ce roman le meilleur de l’explorateur des mythes contemporains et des ambiguïtés sociales par le biais de la farce au scalpel qu’est Percival Everett.

« Sur le fleuve », de Léo Henry et Jacques Mucchielli, voit le duo magique délaisser pour cette seule fois l’univers de Yirminadingrad et plonger un groupe de conquistadors au long d’un fleuve amazonien moite et dangereux, pour une quête de l’Eldorado revisitant avec un immense brio « Aguirre, la colère de Dieu », en y introduisant de subtils éléments de point de vue et de fantastique, pour une fin qui surprendra le lecteur le plus blasé et averti.

Mythiq Planning Karma

« Mythiq 27 », d’un collectif improvisé de 27 auteurs et de 40 plasticiens, supervisés par Yann Suty, réussit un pari fou, en créant un formidable hybride de recueil de nouvelles et de livre de street art, pour rendre un hommage ambigu et détonant à 27 musiciens morts à 27 ans.

« Planning », de Pierre Escot, vous offre de parcourir jour par jour, à livre ouvert, l’agenda intime d’un haut dirigeant financier, comme vous ne l’auriez sans doute jamais imaginé.

« Les fleurs du karma », de Tommaso Pincio, est certainement le plus dickien des romans de l’inventif Italien, parcourant dans une construction de haute volée la postérité psychique du flower power et les traces contemporaines qui en subsistent peut-être, pour le pire et pour le meilleur.

Martinez Johnson Banks

« Le cœur cousu », de Carole Martinez, propose une exceptionnelle fable aux frontières d’un fantastique intime, suivant une lignée de femmes au sein d’un village pauvre d’Andalousie, pour en extraire mine de rien une très puissante réflexion sur le rôle social de la marginalité revendiquée, sur la solidarité et sur le destin féroce toujours à dompter, dans une langue à la fois précise et rêveuse qui force l’admiration.

« Contrée indienne », de Dorothy M. Johnson, est le deuxième livre de cette liste que je n’ai pas (encore) lu, mais l’enthousiasme de nos lectrices et de nos lecteurs pour ces nouvelles en univers western, bouleversantes et rusées, ne s’est pour l’instant jamais démenti.

« Efroyabl Ange1 », de Iain M. Banks, raconte, en utilisant les quatre voix magiques d’une scientifique de très haut niveau, d’un dirigeant nanti et en voie de repentir, d’un jeune affligé d’un défaut d’élocution troublant et d’un avatar cybernétique à l’innocence redoutable, une belle lutte pour qu’une Terre alternative échappe au cruel destin que lui ont ménagé ses élites par inadvertance, incurie et avidité plus ou moins assumée. Une œuvre déjà ancienne et tout à fait majeure de mon Écossais préféré, trop tôt disparu l’an dernier.

Cru Milward Zazen Glace

« Cru », de luvan, explore en nouvelles, discrètement (ou non) fantastiques, les marges rapidement hallucinées, qu’elles soient nordiques, forestières ou désertiques, d’un monde prompt à évacuer l’indicible, pour y restaurer d’héroïques quêtes personnelles, intimes et essentielles, dans une langue curieusement poétique sachant traquer l’esprit du conte dans le récit le plus anodin d’apparence initiale.

« Block Party », de Richard Milward, met en scène d’une manière unique, au milieu des bonbons acidulés, de bien paradoxales et néanmoins bien puissantes histoires d’amour, dans le cadre brinquebalant d’un immeuble décati de banlieue anglaise abandonnée à la pauvreté et à la débrouille.

« Zazen », de Vanessa Veselka, dans une Amérique alternative hésitant cahin-caha entre la déréliction, l’idéologie sécuritaire totale et le boboïsme aigu, conduit une hallucinante réflexion, toute nimbée d’ironie, de drôlerie et de poésie, sur l’engagement politique, la résignation, le militantisme et le terrorisme.

« La tunique de glace », de William T. Vollmann, enfin, avec cette traduction tant attendue du premier des sept « Rêves » réinventant la mythologie enfouie et secrète de l’Amérique du Nord, réécrit de fond en comble les sagas des vikings norvégiens, islandais et groenlandais, en en gardant toute la puissance rythmique et chamanique, pour exhumer le sens profond et vraisemblable de l’arrivée de l’arme en fer au Vinland, dans toute sa force symbolique.


Voilà donc vingt livres qui constituent à leur manière un beau résumé de 2013 chez Charybde, associant littérature générale qui n’hésite pas à s’approcher des frontières et des marges des genres, littérature de genre ambitieuse et souvent légèrement atypique, scalpels prêts à trancher et vagues poétiques maîtrisées, de l’ici et de l’ailleurs, du maintenant et du demain.

Tout ce qu’on aime, donc, rendu vivant et actif grâce à nos lectrices et à nos lecteurs qui, plus que jamais durant cette troisième année d’existence, nous soutiennent et nous précèdent bien souvent dans l’exploration toujours à reconduire de la beauté hybride de la littérature et du monde.

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À propos de charybde2

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