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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Terminus radieux » (Antoine Volodine)

Roman post-apocalyptique intense et rusé, roman sans doute le plus puissant jamais écrit par Volodine, et ce n’est pas peu dire.

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Terminus radieux

Publié le 21 août 2014 dans la collection Fiction & Cie du Seuil sous le nom d’Antoine Volodine, le quarante-deuxième texte attribué à un écrivain post-exotique, vingt-neuf ans après le coup de tonnerre inaugural de la « Biographie comparée de Jorian Murgrave », réussit une rare prouesse : constituer une somme (provisoire, mais proche de l’exhaustivité) de ce monumental projet littéraire, dont je me plais désormais, in petto, à regrouper les presque 7 000 pages sous le nom d’ensemble de « À la Recherche de la Révolution perdue », et proposer simultanément l’une des meilleures introductions possibles qui soient à cette œuvre réputée parfois quelque peu ardue, ou touffue.

En effet, pour la première fois, il est sans doute envisageable pour une lectrice ou un lecteur d’un opus post-exotique (rappelons que le post-exotisme, concept d’abord incidemment bricolé, puis théorisé et étoffé au fil des romans et des rares entretiens des auteurs, est le courant littéraire – dont la définition même constitue l’un des enjeux du projet – regroupant les écrits publiés d’Antoine Volodine, de Lutz Bassmann, de Manuela Draeger et d’Elli Kronauer, peut-être ceux de Maria Soudaïeva – quoique la question reste posée pour elle -, et de nombreuses et nombreux autres dont les textes ne nous sont pas (encore) parvenus) de présenter le propos, en quelques mots lapidaires, à l’intention des ami(e)s qu’il ou elle souhaiterait convertir à cette cause : « Terminus radieux » est un roman de survie post-apocalyptique nucléaire, une catégorie ma foi identifiée, connue, voire répandue.

Certes, le fait que cette apocalypse nucléaire soit civile et non militaire, que les centaines de micro-réacteurs installés dans les villages de Sibérie d’une Orbise planétaire ou rêvée comme telle, fruit égalitariste de la Deuxième Union Soviétique, se soient mis peu à peu à fuir, de plus en plus massivement – défauts de conception, difficultés de maintenance, ou révolte spontanée d’une matière déjà mutante, on ne sait -, relâchant leurs flots de particules invisibles pour transformer les vastes étendues de taïga en zone inhabitable, en quasi désert fui par ses habitants, et en cimetière pour les moins rapides et pour les bataillons de liquidateurs héroïques chargés de juguler les émissions radio-actives, à l’exception de quelques-unes ou quelques-uns, que l’atome épargne inexplicablement, ou même dote d’une longévité plusieurs fois centenaire : tout cela complique un peu le propos.

Week-end à Pripiat (Patrick Imbert)

Certes également, le fait que les survivants au sein de cet univers irradié ne soient pas d’héroïques pères de famille (même soumis à quelques rêves dépressifs bourgeois et ambigus) ou des cadres ordinaires retrouvant la loi de la jungle sous la métaphore habituelle, mais des soldates et soldats en rupture de ban, abandonnant in fine une lutte désespérée contre les hordes ayant envahi l’Orbise, des kolkhoziennes et kolkhoziens curieusement imperméables aux radiations (même si les rayons gamma et autres provoquent quelques modifications physiques et corporelles), des combattants d’urgence du désastre nucléaire plusieurs fois héros patriotiques et néanmoins idéologiquement suspects, des brigands des forêts, et même des chamanes sibériens tous droits sortis de contes populaires qui auraient été imprudemment revisités par Léon Tolstoï et par Scott Baker : tout cela complique sans doute encore un peu le propos.

« Avec son manteau de feutre trop chaud et trop long, inadapté à la saison, ses bottes trop grandes, son crâne rasé où les cheveux ne repoussent plus, Kronauer ressemble à nombre d’entre nous – je veux dire qu’au premier coup d’œil on voit qu’il s’agit d’un mort ou d’un soldat de la guerre civile, en fuite après n’avoir jamais remporté la moindre victoire, un homme épuisé et patibulaire, manifestement au bout du rouleau. »

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Enki Bilal, « Partie de chasse » (1983)

« On avait acheminé la Mémé Oudgoul et son escouade dans un bus qui avait stoppé avant la frontière de la province, puis on avait distribué à tout le monde des side-cars pour se rendre sur les lieux du sinistre. La route continuait, mais plus rien ni personne n’y circulait et, par peur des radiations, les chauffeurs avaient préféré faire demi-tour deux cents kilomètres plus tôt que prévu.
Les compagnons de la Mémé Oudgoul l’avaient élue à l’unanimité à la tête de leur groupe d’intervention. Ils étaient fiers de travailler sous les ordres d’une telle figure populaire de l’Orbise, car si le Parti faisait sans arrêt des difficultés pour reconnaître publiquement ses mérites, les masses de l’Orbise lui rendaient volontiers hommage et ne lui en voulaient pas de ne pas être morte. Elle avait dans sa poche un pouvoir pour constituer une brigade de liquidation avec la main-d’œuvre trouvée sur place. Elle était accompagnée d’une trentaine de scientifiques, de soldats du feu et d’ingénieurs qui s’apprêtaient à patauger dans les piscines de refroidissement horriblement bouillantes et à se bagarrer avec les piles en éruption du sovkhoze et du kolkhoze. Tous avaient fait serment de tenir bon jusqu’à ce que leur moelle épinière ne soit plus qu’un filet de guimauve noire. »

Camp sous la neige

Certes à nouveau, le fait que ces tableaux intimes d’une apocalypse sibérienne réchauffée par les flux de particules soient sans doute avant tout au service de plusieurs récits enchâssés, récits d’amour exténué et nostalgique, récits d’enfances aussi baroques que sordidement héroïques, récits de quête mystique et magique d’un éternel inconscient invincible, ou – surtout – récits d’une recherche acharnée de la sécurité paradoxale du camp, du salut dans l’enfouissement et l’abdication concentrationnaires, et récits de la superposition des couches d’illusions qui permettent d’affecter de croire à la vie et à la mort, ou de ne plus s’en soucier, pour – simplement – « attendre et dire » : tout cela complique encore le propos.

« Qu’est-ce que tu as, Kronauer, pense-t-il, pourquoi que tu te laisses abattre par ces insanités ? C’est rien que des morceaux de prose obscure, c’est rien qu’une déclamation de poète-paysan. Tu as pas à te sentir concerné, Kronauer. »

Cette complexité – et la langue, unique, toute en registres variés, lucides, lancinants, d’Antoine Volodine – subliment une fois de plus le roman.

Shaman-sibérie

Mobilisant à l’immense joie de sa lectrice ou de son lecteur (et provoquant vraisemblablement chez les néophytes qui découvriraient l’œuvre une intense soif de lire les autres – tous les autres – romans du corpus) un arsenal riche et profond issu, peu ou prou, de l’ensemble des textes précédents, limbes d’origine tibétaine de « Bardo or not Bardo », brigades de choc de « Un navire de nulle part », mutants avoués ou non de « Rituel du mépris » ou de « Des enfers fabuleux », taxinomies et listes mystérieusement signifiantes du « Nom des singes » ou de « Herbes et golems », réflexions désabusées de « Haïkus de prison » ou de « Avec les moines-soldats », ancêtres à mémoire performative de « Onze rêves de suie », redéfinitions de l’ennemi de « Lisbonne, dernière marge » ou de « Alto solo », extrêmes mises en abîme de la littérature en action, au hasard des notices et des critiques des bibliothèques, échos propices de « Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze » ou de « Écrivains », rituels tortueux et indispensables de « Danse avec Nathan Golshem », rêves et cauchemars inexorables et trop habités de « Songes de Mevlido », narrats arrachés à « Des anges mineurs », romånces de « Vue sur l’ossuaire », et même comptines traditionnelles génétiquement modifiées de « Illia Mouromietz et le rossignol brigand » ou de « Mikhaïlo Potyk et Mariya la très-blanche mouette », textes « pour enfants », attribués sans aucun hasard à un certain Elli Kronauer, Antoine Volodine nous offre un livre décisif, un livre de perdants ultimes n’ayant plus ni désir ni pouvoir d’être magnifiques, un livre parfait pour « attendre la fin ».

Après vingt-neuf ans de fréquentation de l’auteur et de jubilation songeuse toujours renouvelée à sa lecture, je n’étais pas certain, malgré tout, qu’Antoine Volodine pourrait à nouveau, à ce point, se surpasser lui-même : c’est le cas, de manière éclatante, et lire ce livre est ainsi une fête rarissime.

volodine

La magnifique lecture de ma collègue et amie Charybde 7 est ici. L’excellent article de Cloé Korman dans IF Verso est . Et à propos de ce roman, qui est plus que jamais une aventure par et pour l’écriture, il faut méditer les quelques mots d’Antoine Volodine lui-même, sur la langue à l’œuvre, mots dénichés par Charybde 7, justement, dans un entretien de 2002 :

« La langue de mes livres porte, avant tout, la culture de mes personnages, des écrivains-chamanes que je mets en scène et des lecteurs que j’imagine. Elle véhicule leur culture subversive, cosmopolite et marginale, une culture de rêveurs et de combattants politiques qui ont perdu toutes leurs batailles et qui ont encore le courage de parler, alors qu’ils ont aussi perdu la bataille contre le silence. C’est pourquoi ici je ne suis pas ambassadeur de la langue française. Je suis seulement ambassadeur de mes personnages. À quoi ressemble le langage dans lequel ils s’expriment ? À une langue variée et parfois pauvre, parfois mutilée ou, au contraire, luxuriante et baroque. Leur langue n’est pas une langue nationale, mais la langue transnationale des conteurs d’histoires, des exclus, des prisonniers, des fous et des morts. Je suis ici porte‑parole de leurs voix. Dans mes livres, je traduis en français les fictions qu’ils produisent pour protester contre le réel, pour saboter le réel ou pour transformer le réel. Voilà pour la langue. » (Antoine Volodine, Écrire en français une littérature étrangère, Chaoïd, n°6, automne-hiver 2002)

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. Pour acheter l’indispensable compagnon de cette aventure littéraire, l’album photographique « Week-end à Pripiat » de Patrick Imbert, c’est ici.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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