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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Se trahir » (Camille Espedite)

Un condensé d’univers carcéral et para-carcéral qui souffle le chaud et le froid narquois sur ses maux.

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Se-trahir

Faciès entre parenthèses, un peu à l’étroit, les pommettes hautes et les joues droites, un menton qui file vers le bas, légèrement prognathe, et des cheveux bruns très courts ramenés sur le front. Un portrait accessoire, comme quelque chose que l’on utiliserait machinalement tous les jours. J’en prends soin, certes, mais passe vite dessus : khôl sur chaque paupière et puis basta. J’aime penser qu’en eux-mêmes mes traits sont neutres, que je suis capable d’en gommer le sens, a contrario de ceux des autres, que j’ai appris à déchiffrer sous l’épaisseur des discours. Mon visage ne doit rien laisser deviner, mes paroles ne doivent pouvoir y être arrimées d’une quelconque manière, seule compte l’attitude du patient dont le moindre geste trahit, pour qui sait le lire, le signe d’une pathologie cachée.
Ainsi invisible, je gère mes entretiens en respectant le protocole obséquieux du dépistage des risques psychosociaux en milieu fermé : toujours commencer par inviter poliment le mineur à décrire rapidement sa structure familiale, y déceler de petits traumas à peine refoulés, comme en rapportent souvent les enfants, afin de glisser subrepticement vers la confession d’éventuelles périodes prolongées d’angoisse ou de tristesse, voire d’épisodes délirants ou de conduites à risque (consommation excessive et régulière de psychotropes, fatigue, déprimes passagères, tentatives de suicide, etc.). Sans effraction, et avec son consentement, je dérobe ainsi sous ses yeux quelques morceaux choisis de son intimité que j’utilise pour évaluer la capacité du délinquant à revenir sur son acte et à prendre du recul sur celui-ci.

 

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Six ans après « Palabres », co-écrit avec Bérengère Cournut, deux ans après « Les aliénés »Espedite nous revient en septembre 2017 sous une nouvelle incarnation, celle de Camille Espedite, avec ce roman publié aux éditions Le Passage. L’auteur protéiforme aux capacités langagières toujours aussi étonnantes nous propose cette fois une incursion, fort violente mais néanmoins savoureusement gouailleuse, dans l’univers carcéral français et dans ses abords immédiats, havres délinquants ou services sociaux saturés. Si l’on sent dans le décor la présence sourde – ou parfois même éclatante – des archétypes américains renouvelés, après l’Edward Bunker de « Aucune bête aussi féroce » (1973), par les séries télévisées « Oz » (1997) ou « Prison Break » (2005), si le réalisme français à ce propos, que l’on peut trouver, dans des approches extrêmement différentes, aussi bien dans certains romans de Abdel Hafed Benotman que dans le « Récit d’un avocat » d’Antoine Brea, est ici tenu pour acquis – malgré certaines apparences potentiellement trompeuses -, Camille Espedite a pourtant su trouver un angle plutôt unique pour s’immiscer dans les eaux les plus troubles de la réalité pénitentiaire contemporaine dans notre pays.

 

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Je reste impassible, tente de masquer mon ennui. Ce jeune homme prétendument psychopathe s’avère absolument commun, un peu pervers et mégalo certes, mais ni plus ni moins que le multirécidiviste lambda.
Le délinquant parti, je m’accorde quelques soupirs râleurs. Les surveillants m’y invitent : ce sont les premiers à se moquer dans les couloirs, l’insulte à peine voilée, la maltraitance aux aguets. Je m’en méfie, évite de me prêter à ce jeu malsain, préfère jouer les timides, en taisant tout jugement à l’emporte-pièce. Ma réserve m’éloigne de leurs sarcasmes, elle me place du côté de la science, je suis Hermiane la psychologue, je me dois de rester invisible.

Plutôt que de se focaliser sur la complexité foisonnante de l’univers des détenus et de ses figures consacrées, l’auteur a choisi avec ruse de nous le proposer en le compactant en deux facettes jumelles au sein d’une fratrie, envers et endroit, fort et faible, exploitant et exploité, et en explorant les contradictions fatales inhérentes à cette dichotomie aux forceps. Surtout, ces êtres pourtant spectaculaires à leur manière double cèdent sans le vouloir le devant de la scène véritable aux organisateurs carriéristes d’expériences socio-médicales (et ici, la véritable « Orange mécanique », celle d’Anthony Burgess, et non son dévoiement médiatique encore récent, n’est pas bien loin) et aux fonctionnaires désabusés chargés d’alimenter et de surveiller, tant bien que mal, la machine à punir et redresser – alors même que leurs agendas personnels en sont – forcément ? – très éloignés. C’est sans doute de l’orchestration de ces décalages de perspectives, du subtil enchevêtrement de ces chocs nécessaires, de l’irruption énorme du sexe, de la violence et de la corruption dans des politiques se voulant audacieusement huilées et dans des univers individuels qui voudraient tant, au fond, oublier la prison, que naît cette tranche de littérature saignante et narquoise, sérieuse et farceuse, qu’il sera bien difficile à la lectrice ou au lecteur d’oublier. La trahison, pour toutes et tous, sera ainsi fatalement incluse dans la prémisse.

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Je vous le dis : on se voile la face. Depuis des décennies, loin des villes et de leurs flux incessants, à l’orée des dernières résidences pavillonnaires, la société a créé un trou noir dans l’espace-temps urbanistique en plaçant quelques-uns dans une situation maximale d’immobilité pour une durée déterminée. On se plaît à imaginer qu’ici, en rase campagne, s’agglutinent les détenus comme des rats au fond d’un trou, que bientôt ils perdront l’usage de leurs incisives à force de paralysie, sidérés par la peur et l’obscurité. On a du mal à se figurer que la prison fonctionne à l’inverse, que c’est dans le chaos perpétuel qu’elle enferme les gens : trocs, deals, changements de cellules, visites, hospitalisations, transferts, entrées, sorties, tout est négociable ici, tout peut s’échanger, à l’instar des produits illicites, qui vont et viennent, se vendent et s’achètent, drogue dans le cul, du parloir aux détenus, des détenus aux surveillants, des surveillants aux dealers, des dealers aux détenus, ou alors, sont envoyés directement de la rue au-dessus des grillages de la cour, passent dans la poche d’un agent, puis transitent par les cuisines, sur les chariots, ou carrément par les fenêtres, sous la forme de sachets pendouillant au bout d’un fil qu’on appelle « yoyo » car on les fait valser, le long des murs, au vu et au su des miradors. Bien sûr, la répression règne, elle bloque des accès, en autorise d’autres, contrôle les entrées, surveille les sorties, réglemente les passages, ralentit la cadence, un par un, deux par deux, attendez votre tour, en file indienne, finalement non, revenez demain. Mais au fond, elle épouse la vie des cellules : délinquants, pédophiles, trafiquants, criminels, chauffards, arnaqueurs, récidivistes s’agglomèrent et prolifèrent. La répression n’y fera rien, enlevez une tumeur, elle revient aussitôt. L’administration le sait. Aussi se plie-t-elle à leurs manières, en mégotant sur les peines, en rabotant les séjours, en fermant les yeux sur la haine, en négociant les retours. L’objectif est que ça usine là-dedans : violences, transactions, délits, produits, rapports, signalements ; peu importe si la colère y résonne, si la folie contagionne, et que le business prospère, il faut que cela vive, partout, tout le temps, comme si vivre et faire vivre pouvaient conjurer le pire, le suicide et la mort.

Nous aurons le grand plaisir d’accueillir Camille Espedite en rencontre-dédicace à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le vendredi 8 septembre prochain à partir de 19 h 30.

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  1. Pingback: 20 premiers aperçus de la rentrée (septembre 2017) | Charybde 27 : le Blog - 7 septembre 2017

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