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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les confessions du monstre » (Fanny Taillandier)

Un monstre ni aussi impavide ni aussi unique qu’il le revendiquait, pour un inquiétant tour de force.

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Les confessions

Publié en janvier 2013 chez Flammarion, le premier roman de Fanny Taillandier présente les confessions bien particulières d’un meurtrier, qui s’est laissé facilement capturer par la police après avoir tué sa petite amie, puis s’être rendu chez ses propres parents pour les assassiner tous les deux, et avouer « bien d’autres meurtres » antérieurs.

Il faut un talent narratif peu commun pour parvenir d’emblée à dégager ainsi un simili-serial killer de ses illustres prédécesseurs comme des possibles clichés qui finissent ces temps-ci par encombrer quelque peu les textes, en polar, en thriller et ailleurs : Fanny Taillandier en dispose, et y parvient donc avec brio.

Il faut laisser le lecteur découvrir pas à pas l’étrange danse hypnotique qui fait alterner dans ces confessions (qui n’en sont peut-être pas réellement), selon un rythme subtil et mobile, phases maniaques (où l’arrogance cynique du monstre se déploie pleinement) et phases dépressives (qui apparaissent progressivement en creux dans un récit de sa trajectoire qui semble hésiter à se regarder elle-même dans toute sa vacuité).

Le monstre de Fanny Taillandier ne manifeste pas l’aliénation totale dans le culte des déesses Consommation et Fashion qui caractérisait l’ « American Psycho » de Brett Easton Ellis, ni la hauteur philosophique frelatée du Lafcadio des « Caves du Vatican » d’André Gide. S’il revendique aisance, fluidité, confort douillet, maîtrise corporelle et frénésie sexuelle comme Patrick Bateman, s’il joue à loisir avec la notion d’acte gratuit comme Lafcadio, si les psychiatres, intervenant peut-être trop tard, ne pourront diagnostiquer l’impensable et devront attendre de voir la schizophrénie installée, le lecteur traquera les soigneux non-dits d’une ascension sociale mercenarisée et vide, aux confins de City, de Banlieue et des souvenirs de Rus, où règnent déjà tous les spectres de la Darwin Alley de la trilogie « F.A.U.S.T. » de Serge Lehman, et la genèse hallucinée des B-Men les plus extrêmes.

Une belle réussite dans l’absolu, encore plus spectaculaire concernant un premier roman, subtil et atypique au sein d’un sujet en apparence bien balisé.

 » « Vous ne savez pas tout » : cette courte phrase m’a rendu toute la procédure judiciaire presque jouissive. « Vous ne savez pas tout » : aussitôt le regard devenait vide et la bouche arrêtait son agitation perpétuelle. Aussitôt l’attention se concentrait sur moi, et j’avais tous les pouvoirs qu’un homme peut espérer : je possédais le passé, je déterminais l’avenir, j’étais le présent tout entier. Dès que l’un de ces fantoches de l’appareil de la justice, imbu de son rôle fictif et grandiloquent comme l’institution qu’il sert, semblait oublier un peu sa contingence et sa médiocrité, dès qu’il faisait mine de me confondre avec quelque petit malfrat gouailleur ou quelque attardé devenu violent à l’occasion d’une mauvaise cuite, cette seule phrase suffisait à replacer les pièces sur l’échiquier, et à rappeler à celui que j’avais en face de moi qu’il était lui-même aussi impuissant et interchangeable qu’un pion. »

« Il faut dire, à la décharge de ces minables, qu’on croise dans les bureaux des commissariats des gens qui auraient été mieux n’importe où ailleurs qu’ici. Tel brunet de quarante ans, adepte de football et bon père, habitué aux délits mineurs et au premier échelon du casier judiciaire, aura été traversé par mon passage dans sa vie comme par une balle, de part en part. Tel lieutenant stagiaire (amateur de science-fiction), préparé aux caillasseurs des premières affectations, et aux collègues qui fument la drogue confisquée, aura pour la première fois, en m’écoutant, ressenti le vertige de l’autre. La cruauté gratuite, le sang absurde, la mort irrévocable : j’ai foudroyé le poste de police comme, plus tard, je foudroierais le tribunal. La justice humaine n’est pas faite pour des cas tels que moi. Elle n’y résiste pas. Ses pauvres mots ne veulent plus rien dire. »

Pour lire ce qu’en dit Camille de Marcilly dans la Libre Belgique, c’est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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fanny taillandier

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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