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Note de lecture : « Marche-frontière » (Ahmed Slama)

Sans papiers mais avec écriture, une impressionnante contre-narration clandestine.

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Un doute au sujet du souvenir à partir duquel s’écrivent ces pages : portefeuille et papiers sont-ils absents dès le départ ? n’était-ce pas ce vol, justement, qui fut le début de tout. Perte des papiers, matérielle d’abord et à laquelle succèdera l’administrative – refus du renouvellement de la carte de séjour. Sans-papiers, dénué de toute socialisation, ça devait arriver, personne pour prononcer votre nom, c’est la pente glissante, pas de papiers pour le voir inscrit, le relire, se rafraîchir la mémoire.

Le narrateur a perdu ses papiers. Banal incident pour le déjà (bien) installé, accident potentiellement fatal pour l’émigré-immigré (les deux faces non commutatives du mirage-miroir des frontières, bien sûr). D’un statut toujours déjà bancal au commencement, entaché qu’il est par le soupçon qui accompagne une visite légale et par la méfiance qui entoure la velléité de prétendre au nom de réfugié, voilà le migrant provisoire qui oscille déjà au bord de la clandestinité, compte à rebours méticuleusement enclenché quant au temps dont il dispose pour s’extraire de la spirale sciemment infernale papiers-travail-papiers. Le plus souvent, témoignages épars, statistiques partielles et faits-divers éventuellement montés en épingle à l’appui, on n’en sort pas. Au fond du maelström, la bête attend. La crainte de l’expulsion, la dèche, la maladie, la mort peut-être. L’envie de surmonter et le volontarisme inusable ne suffisent pas. De l’aveu même de celles et ceux revenus de l’abîme, il faut en plus avoir rencontré de la bienveillance au-dessus du lot ordinaire et de la chance.

Rouler – pourquoi pas ? – engoncés dans l’habitacle crasseux, sursaut au passage des voitures policières, scruter les inscriptions sur capots et portières, danger incertain de la police municipale ? ou péril de la nationale ? pas de portefeuille ni de papiers d’identité en cas de contrôle. Risque permanent : se faire embarquer vers le CRA – Centre de Rétention Administrative – pas vu pour l’instant, pas pris. Pas vu en vrai ces camps, quelques papiers lus au sujet de la concentration d’immigré∙es qui en sont dépourvus. Détentions arbitraires, conditions misérables, attentes interminables en vue de l’expulsion. Embardées – gauche puis droite – rond-point, frontière de la ville, béton urbain qui se dissipe, reste le tapis de goudron qu’avale la gomme. Danger certain et péril. Policiers municipaux remplacés par les gens d’armes à qui l’on ne peut décliner l’identification arbitraire. Une fois pris, pas d’autres choix que de décliner identité et situation. Éviter tout regard alors. Se tasser plus profond dans la banquette.

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En s’appuyant sur un tragique fait divers et en y insufflant sa formidable empathie pudique, Arno Bertina nous avait offert en 2013 avec son « Numéro d’écrou 362573 » un impressionnant portrait, tracé d’aussi près que possible, d’un travailleur clandestin, infatigable et discret, mais pétri de démons intérieurs attendant que le corps et l’esprit, usés par les innombrables kilomètres parcourus à pied dans la crainte du contrôle, laissent la voie libre à la casse. En imaginant un « accident de la vie » ouvrant la voie à une déchéance économique et sociale pour un ex-libraire, Jean-Luc Manet, avec le sens de l’observation des humbles qui caractérise tous ses écrits rock et bouleversants, nous avait offert en 2015 avec « Trottoirs » (puis en 2018 avec « Aux fils du calvaire »), plus intense et moins baroque que la puissante saga « Vernon Subutex » de Virginie Despentes, qui débutait au même moment, une impressionnante et rude exploration d’un quotidien des (très) précaires et des sans domicile fixe. La troupe théâtrale des Entichés, avec Mélanie Charvy et Millie Duyé, nous avait montré de très près en 2016 avec leur vibrante écriture de plateau dans « Provisoire(s) » l’infernale mécanique productiviste insufflée désormais, et de plus en plus, dans les procédures d’accueil et d’asile en France, jusqu’à ne plus correspondre vraiment aux mots qu’elles sont censées recouvrir. Ce sont ces mêmes méandres filandreux et méticuleusement hypocrites que Dominique Dupart a pu tout récemment, avec son « La vie légale » de 2021, insérer dans un tissage politique redoutable, et d’autant plus paradoxalement humain.

Ahmed Slama, avec ce « Marche-frontière » publié en mars 2021 chez publie.net, nous propose une approche congruente et pourtant bien différente.

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Cortège de gens affairés, huit heures à peu de choses près, ça va en cadence sur les trottoirs. On s’y fond. On vous y remarque à peine. Avenue principale ; immeubles rénovés ; façades que rutile l’entretien régulier. Depuis la gare – routière ou ferroviaire – on y accède aisément, aller tout droit. Pas perdus parmi ces avenues qui se répètent de village en ville, le plus souvent baptisées République. Oui, y en a du public, rien de populaire, ou si peu, ou juste pour y dépenser son argent. Enseignes tire-l’œil et grands groupes ; cadres dynamiques et professions libérales. À suivre comme ça le flux, on finit fatigué, on se pose en ces terrasses trop soignées. Sourire compassé du serveur : – quatre euros le café.
Se calquer sur le pas des autres, mimer les postures austères, les mines que toutes et tous se composent ; bonheur imbécile que cristallise leur sérieux. Mêlé, se mêlant à l’agrégat dynamique. S’oublier, oublier l’errance. Se muer en homme banal porté par leurs normes. Neuf heures passées. Éparpillement progressif, torrent qui tarit. Goutte solitaire sur le pavé, fuyant le cadre petit-bourgeois, se réfugiant dans quelque bistrot ; quartier – encore et pour combien de temps ? – dit populaire.
Radio continûment rivée sur la station aux tubes éculés. Table huit. Commande rituelle. Chaise adjacente, journal local, il traîne tout gorgé de faits-divers, autant de diversions à portée de main – d’œil ? – on le sait bien, ça existe tout ça, c’est l’histoire, la bonne histoire, en un mot – comme en trois – la série noire. Apprendre, tous les jours, qu’il y a des gens qui meurent, assassinés et sauvagement, réconfortant ! ça relativise sa situation – plus de nom et pas de papiers – toujours ça de pris sur la vie. Se remettre aux feuillets, carnet de route griffonné au jour le jour, la tasse qu’on pose à côté, liquide noir et mousse brunâtre, ça tangue et lèche le liséré qu’on porte à ses lèvres. On aspire, repose. Dernière feuille maculée, reprise de l’écrit.

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Unknown

Dans ce journal de bord d’une pérégrination dans la clandestinité discrète et toujours aussi potentiellement mortifère, dans ce slalom spécial pour échapper à la « Crevasse » de Pierre Terzian, dans cette quête de planches de salut qui doit affronter aussi bien, au fil des pages, l’imbroglio des autorisations préalables d’embauche que les rapides obsolescences de savoirs-faire (le passage, générationnel, d’une clientèle improvisée, en quelques mois, du couple ordinateur + logiciel à celui portable + app, est désespérément hilarant), une place centrale et singulière est offerte à la littérature.

De banquette de moleskine en chaise de formica, de fauteuil de skaï en tabouret de bois, un artisanat de l’écriture se développe en direct, principalement au café, bar ou bistrot, mais pas uniquement. Si Gilles Marchand par exemple (dans son « Une bouche sans personne » en 2016), ou Ken Bugul (dans son « Mes hommes à moi » en 2008), nous avaient montré bien joliment ce lien curieux entre l’espace cafetier « traditionnel » et la création littéraire parfois la plus « contemporaine », Ahmed Slama inscrit l’écriture – et de facto les circonstances matérielles de sa production – au cœur de cette « Marche-frontière », et va jusqu’à développer un langage quasiment spécifique, multilingue lorsque nécessaire, pour rendre compte de ce qui se passe lorsqu’un journal de bord potentiellement à coutures et à éclipses devient le support d’un travail intense de la narration poétique. Et c’est ainsi que se crée un fil à suivre désormais de près.

Deux pages, un peu moins. Quitter la chaise. Planter la tasse sur le zinc à l’entrée. S’adosser contre la façade du bistrot. Rouler son clope en y repensant, aux pages, à la saisie de la condition du sans-papiers, commencer par les dénominations, étranger en situation irrégulière ? catégorisations et tri de la population, foutue frontière qui même franchie – avec maigres profits et trop de pertes – vous suit, on est légal ou illégal, sa présence interprétée comme infraction, on est clandestin, destin d’un clan aux existences particulières, ça ne se voit pas à l’œil, clandestin, ça veut bien dire ce que ça veut dire, dissimulé au grand jour – clandestinus – on est parmi vous, partout, à côté, devant, caché∙es par la condition de sans, parce que désigné∙es par l’absence, ce qui manque, sans-papiers, et pas n’importe lequel de papier, pas celui-ci, extrait du carnet noir par simple pression du pouce, tout fin et grisâtre, ce papier, quasi translucide, juste les moyens d’acheter ces toutes petites feuilles de gomme arabique, quoi ? un euro vingt, un euro cinquante le carnet de 100 feuillets, ça en fait déjà du papier, ça en fera des clopes roulés avec mélange de tabacs puisés dans les mégots cueillis au hasard des rues, les frotter ces mégots, en extraire la sève granuleuse, des miettes ou de la poudre, c’est qu’on est peu de choses sans-papiers. Rouler les grains en tubes, tout cabossés, même après le recouvrement, on reste marqué par sa condition, sur la membrane, on les distingue encore les irrégularités de la tige. Allumer. Fumer. Alterner avec une gorgée âcre de café. Cendrier. Écraser le clope. Revenir aux papiers justement, feuilles griffonnées au jour le jour, tout ranger en laissant une pièce, ça payera le café, y penser quand même à son écrit, épaissir les descriptions ? adjoindre un personnage secondaire ? pourquoi pas.

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