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Note de lecture : « La tombe des lucioles » (Nosaka Akiyuki)

Deux redoutables nouvelles de 1967-1968 : la mort de faim de deux enfants en 1945, vingt ans avant le succès mondial de son adaptation en dessin animé, et l’auto-humiliation face à l’Amérique, vingt ans après la « fin » de la guerre.

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Dos voûté en appui contre le béton dénudé sous la mosaïque tombant en capilotade d’un pilier de la sortie « côté plage » dans la gare des chemins de fer nationaux à Sannomiya, cul par terre, jambes étendues toutes raides ; et bien que rôti tant et plus par le soleil, bien qu’il ne se fût plus lavé depuis près d’un mois, sur ses joues décharnées stagnait une blafarde blancheur ; ses yeux fixaient des silhouettes d’hommes qui – fanfaronnades d’âmes que la nuit gonflait d’orgueil ? – allumaient des torchères et proféraient des injures, à tue-tête, comme des forbans ; ou bien le matin, parmi les élèves se dirigeant comme si de rien n’était vers l’école, il reconnaissait aux baluchons blancs se détachant sur les costumes kaki le lycée de Kobe, aux cartables sur le dos l’école municipale, aux différents cols des marinières portées sur de larges pantalons les lycées Ken.ichi, Shin.wa, Shôin ou Yamate, et dans ce flot de jambes défilant indéfiniment à côté de lui, ceux qui machinalement avaient baissé les yeux sur l’étrange puanteur – s’ils pouvaient ne s’être aperçus de rien ! – ceux-là, perdant leur sang-froid, sursautaient et s’écartaient de lui, Seita, qui déjà n’avait plus la force de se traîner jusqu’aux latrines, à un jet de pierre de là.

Août 1945, dans les derniers jours de la deuxième guerre mondiale : alors que le Japon qui l’ignore encore se prépare à encaisser les deux bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, les bombes incendiaires déferlent régulièrement sur la grande ville portuaire de Kobe depuis le mois de mars précédent. Alors que leur père, officier de marine, n’a plus donné signe de vie depuis déjà quelques semaines, un ultime déferlement de B-29 sur leur ville provoque l’incendie de la petite maison familiale et la mort de leur mère. Dans un pays dévasté, au bord de la famine et de l’effondrement psychologique, alors que les tractations de la capitulation sont lancées, pays qui a d’autres chats à fouetter que le sort de deux orphelins, et malgré quelques bonnes âmes très occasionnelles, un terrifiant rituel de survie, rythmé d’inventions imaginatives pour meubler le silence désespéré, de larcins indispensables et de résolutions en acier trempé, est lancé pour le déluré Seita, quatorze ans, et sa petite sœur Setsuko, quatre ans. En vain : la nouvelle semi-autobiographique de Nosaka Akiyuki, enfant terrible des lettres japonaises devenu célèbre presque du jour au lendemain en 1963 avec la publication de son roman « Les pornographes », ne repose pas sur le suspense, mais sur une certitude annoncée d’emblée – qui lui donne sa tonalité très particulière -, celle de la mort rapide des deux orphelins saisis dans le chaos de la défaite et du déchaînement des égoïsmes tumultueux.

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Deuxième fracas de bombes ! Le corps pétrifié, Seita, cloué sur place, comme si la densité de l’air, subitement, s’était élevée… Badaboum ! À cet instant une bombe incendiaire, couleur bleue, cinq centimètres de diamètre, soixante de longueur, dévala du toit et, telle une chenille arpenteuse, sautilla sur la rue, jetant tout autour ses giclées d’huile ; ventre à terre, Seita se précipita alors vers l’entrée, mais une fumée noire commençant peu à peu à envahir la maison, il ressortit ; dehors, la file imperturbable des maisons, sans une âme qui vive, seulement un balai à feu et une échelle, dressés contre le muret d’en face ; du reste il fallait retrouver maman à l’abri et il se mit en route, la petite Setsuko sur son dos toute secouée par les sanglots, quand à l’angle de la rue une fenêtre au premier étage se mit à vomir une fumée noire, puis d’un seul coup, comme si le mot de passe avait été donné, une bombe incendiaire qui couvait sans doute dans les combles embrasa tout, les arbres du jardin crépitèrent, le feu se rua le long de l’avant-toit, disloquant les volets qui dégringolèrent en flammes, devant ses yeux tout s’assombrit, l’atmosphère devint brûlante, et Seita, littéralement éjecté, détala à toutes jambes ; fuyant vers la digue de la Ishiya, comme il avait été convenu de longue date, il courut en suivant la voie ferrée aérienne de la ligne Hanshin, mais c’était là déjà un tel tohu-bohu de gens, en quête d’abri, de gens tirant de grandes charrettes à bras, d’hommes chargés de balles de matelas, de vieilles femmes lançant des appels de leurs voix glapissantes, tout ça l’agaçait tellement qu’il mit le cap sur la mer, et toujours cette poussière de feu qui chassait, ce vacarme des bombes qui enveloppait tout, ici un foudre à saké de cinquante-quatre hectolitres servant de réservoir d’eau avait, défoncé, tout inondé, là on s’apprêtait à transporter des malades sur des civières, et quand il croyait l’endroit totalement désert, à deux pas de là, c’était le branle-bas d’une maison dont on vidait même les tatami, comme pour un grand nettoyage ; passé l’ancienne route nationale, il continua à courir par des rues étroites, et au fin fond d’un quartier où il n’y avait pas vraiment un chat, à croire que tout le monde avait déjà pris la fuite, il trouva les chais noirs des sakés Nada Gogô, un endroit familier… l’été, il y flottait une odeur saline, et entre chaque chai, par intervalles de cinq pieds, on découvrait le sable étincelant au soleil et, sous un horizon étonnamment haut, l’azur de la mer… Or, rien de tout cela à présent, seulement des réfugiés hantés par la même obsession, non qu’il y eût quelque abri sur ce rivage, mais pour échapper au feu ils s’étaient d’instinct précipités du même côté : l’eau ! et se serraient maintenant à l’ombre des treuils servant à haler filets et bateaux de pêche, sur les cinquante mètres de cette plage de sable.

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Même si le dessin animé réalisé en 1988 par Isao Takahata pour le Studio Ghibli a (re?)donné indirectement à ce texte une célébrité mondiale (quoique trop de spectatrices et de spectateurs ignorent encore qu’à sa racine se trouve l’art de Nosaka Akiyuki), la nouvelle demeure renversante par la brièveté même de sa violence feutrée, par son caractère puissamment et fatalement inexorable, et par la grâce paradoxale de son écriture haletante, à l’image permanente de la course sans fin de Seita.

Les Higgins finiront bien par s’en aller, mais même partis, il y aura toujours un Américain qui siègera au fond de moi, et cet Américain, mon Américain à moi, continuera chaque fois qu’il le peut à me traîner par le bout du nez en me faisant hurler : « Give me chewing-gum ! », « Kyoû-Kyoû. » Une allergie incurable aux Ricains. « Toshio, qu’est-ce que tu fais demain ? C’est pas la peine qu’on s’occupe d’eux, non ? », il ne répond pas ; en fait, il se dit que cette fois pour changer, il va sûrement lui trouver des geisha, et sûr qu’il va à nouveau faire le mac devant ces japanese geisha girls ; il a beau travailler des baguettes, la montagne de bœuf de Matsuzaka ne diminue pas d’une once, et l’estomac déjà bourré jusqu’à la nausée, il continue à se gaver, comme il l’avait fait avec les algues d’Amérique, ces trucs sans goût ni odeur… et Toshio bouffe, et bouffe encore, avec une rage désespérée.

« Les algues d’Amérique », la deuxième nouvelle de ce petit recueil traduit en 1988 par Patrick De Vos (auquel on doit également le superbe avant-propos) et Anne Gossot chez Philippe Picquier, date de 1968, publiée un an après la nouvelle-titre. Certainement moins brutalement spectaculaire que « La tombe des lucioles », elle établit pourtant une redoutable et poignante correspondance entre le Japon de l’immédiat après-guerre, celui de la défaite et de l’humiliation que revisitera par exemple, encore récemment, le David Peace de « Tokyo Année Zéro », et celui des années 1960, normalisé et occidentalisé en apparence, en attendant révoltes et soubresauts aux formes uniques, alors encore à venir.

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® Marc Gantier

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