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Note de lecture : « Stan » (Roman Parizi)

C’est dur, le bitume, la nuit. Une nouvelle lancinante et crue de dèche et d’amitié.

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Ça m’arrive, encore.
Je me réveille en sueur, paniqué, persuadé d’y être. Les sensations sont exactement les mêmes. Cette peur viscérale. L’adrénaline. Les images de cette nuit défilent non-stop, s’enchaînent dans le désordre, comme dans un mauvais trip sous stroboscope, jusqu’à la nausée. Je me réveille brusquement, le souffle coupé comme si j’avais reçu un violent coup au sternum. L’angoisse monte à une vitesse folle, je tremble. Il faut que j’allume la lumière pour arrêter le processus et me convaincre que ce n’est pas réel, que je suis bien dans ma chambre, dix ans plus tard, à huit cents kilomètres de là. Je ne me rendors jamais. Je fais un café, j’allume la télé, j’essaye de ne plus y penser.
Mais son visage ne me lâche pas. Je le revois très nettement, comme si on s’était quittés hier. Je replonge inexorablement dans le passé, à cette époque si particulière de mon existence qui aujourd’hui me semble irréelle.
C’était vraiment dans une autre vie, dont cette nuit-là marquait la fin.

Racontant ses années de galère et de bitume de très jeune adulte sans domicile fixe, dix ans après les faits, le narrateur parle de son quotidien de l’époque, de ses rudesses à noyer dans la survie au jour le jour, sublimées pourtant par son ami Stan, découvert presque par inadvertance, et qui s’affirme aussitôt comme un véritable prince haut en couleur des nuits mal pavées. Mais la volonté de pittoresque, de non-drame, déployée de toutes ses forces, crues, par le récit, inventant d’étranges nuits fauves là où il y a surtout de la misère et du désarroi, se heurte pourtant une nuit à un mur de réalité tragique, lorsque la nuit d’asphalte, au lieu de secréter de simples « embrouilles », se met à vomir le désastre pouvant surgir à chaque coin de rue.

C’était le début des années 2000. Tout juste majeur, je venais de quitter le foyer pour mineurs où j’avais passé les huit dernières années de ma vie. J’avais tout foiré, tout arrêté, l’école, les formations, j’en avais rien à foutre d’à peu près tout. J’étais complètement largué et personne à cette époque n’aurait pu m’éviter de finir à la rue. J’ai passé quelque temps chez mon frère et sa femme, à Torcy, mais je n’y avais pas ma place, et elle me le faisait sentir tous les jours. Il fallait que je parte. Des lascars croisés un soir dans un squat où je dormais occasionnellement m’ont indiqué une adresse à Paris, une structure qui venait en aide aux jeunes dans ma situation. Dès le lendemain j’y suis allé. C’est ce jour-là que j’ai rencontré Stan, qui est devenu mon pote de galère.
Je vais essayer de raconter mon histoire, et la sienne. La nôtre. Sans artifices, sans filtre, comme elle vient.

Longue nouvelle publiée chez Antidata en juin 2022, « Stan » constitue une brûlante démonstration de l’art de communiquer pleinement la rudesse d’un monde sans céder un millimètre de terrain au pathos qui garantit trop souvent le succès commercial. Comme nous le rappelait la superbe investigation d’Arno Bertina dans son « SebecoroChambord » de 2013, auto-analyse, entre autres, de sa propre écriture du bouleversant « Numéro d’écrou 362573 », il y a ici à l’œuvre une éthique et une technique, que trop de littératures contemporaines méprisent, pour témoigner (l’auteur Roman Parizi est lui-même travailleur social, et sait particulièrement bien de quoi il parle lorsqu’il incruste dans nos chairs la dèche et la rue) en évitant tout romantisme de façade. Même si les pérégrinations des deux compères nous offrent un spectacle parisien coloré et mélancolique qui peut évoquer, il est vrai, Léon-Paul Fargue, Robert Giraud, le tandem Jean-Paul Clébert / Patrice Molinard, voire Jacques Yonnet, nous sommes loin ici de toute tentation de rendre célestes ces clochards-là. Jean-Luc Manet, l’un des piliers solides de la maison Antidata, ne s’y était pas trompé lorsque, travaillant depuis un angle bien différent et mobilisant sa formidable capacité d’empathie avec les petits et les écrasés, il avait su, dans son « Trottoirs » et son « Aux fils du Calvaire », rendre justice lui aussi à une dignité paradoxale qui n’excluait pas le sens concret des réalités menaçantes. Dans un univers capitaliste tardif où le SDF est devenue une figure terriblement banale, des auteurs essentiels, dont Roman Parizi fait ainsi pleinement partie, nous donnent à ressentir et penser ce qui peut se jouer là, dans la froideur de l’indifférence des mieux nantis.

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