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Note de lecture : « Cochrane vs Cthulhu » (Gilberto Villaroel)

Un héroïque capitaine de vaisseau britannique des guerres napoléoniennes, un fort maritime isolé au large de Rochefort et une menace indicible, pour un cocktail détonant et savoureux d’aventure fantastique dans les interstices de l’Histoire.

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Les chemins bifurcatoires de la pop culture et de la renommée littéraire conduisent très probablement de nos jours Cthulhu, la semi-divinité mythique imaginée par H.P. Lovecraft, qui servit très tôt de soubassement fondamental à l’ensemble de son œuvre de fantastique et d’horreur, à être nettement plus connue que Sir Thomas Cochrane, authentique capitaine de vaisseau britannique au moment des guerres napoléoniennes, futur amiral et inspirateur fondamental de l’ensemble ou presque du genre littéraire généralement appelé (presque paradoxalement) roman maritime napoléonien dans les pays de langue anglaise, genre largement dominé depuis 1937, 1968 et 1969 respectivement par les personnages fictifs d’Horatio Hornblower, de Richard Bolitho, de Jack Aubrey et de Stephen Maturin. Peut-être le succès spectaculaire du film « Master & Commander » de Peter Weir en 2003, où Russell Crowe incarnait Aubrey et Paul Bettany Maturin, aura-t-il légèrement rééquilibré les plateaux de cette surprenante balance improvisée, mais rien n’est moins sûr.

C’est grâce au premier roman du Chilien Gilberto Villaroel, publié en 2016 et traduit en français en 2020 chez Aux Forges de Vulcain par Jacques Fuentealba, que ces deux univers romanesques restés curieusement disjoints pendant près d’un siècle (malgré le rôle central qu’y jouent bien les océans et les côtes), entrent enfin en résonance, pour notre plus grand bonheur de lectrices et de lecteurs aimant l’un des domaines (a fortiori si, comme c’est mon cas, vous appréciez – et bien davantage – les deux).

Loïc Eonet, capitaine des dragons de la Garde impériale de Napoléon Ier, terminait sa collation, composée de deux tranches de pain de campagne dur, de soupe de légumes, de restes de saucisson, d’un morceau de fromage et d’un pichet de vin rouge de Bordeaux, quand un soldat appela à la porte de la cellule de pierre où il avait installé son quartier général et l’informa que les sentinelles annonçaient l’arrivée d’un bateau. Eonet prit aussitôt son sabre réglementaire, mit sa capote, se couvrit la tête de son bicorne et sortit dans la cour, en faisant résonner sur les pavés les talons de ses bottes de cavalerie.
Il ne parvenait pas à s’habituer aux modestes échos que chaque son provoquait dans cette cour de forme ovale, ceinte par trois niveaux de galeries en pierre avec des arcs en plein cintre, qui, de l’intérieur, donnaient à la construction l’aspect d’un colisée romain au lieu d’évoquer ce qu’elle était en réalité : la forteresse secrète la plus précieuse de l’Empereur des Français.
De l’extérieur, en revanche, fort Boyard – ou le « navire de pierre », comme l’appelaient les soldats – valait chaque lingot d’or investi dans sa construction. C’était un château armé de canons aux murs lisses, avec un rez-de-chaussée et deux étages. Ses trois rangées de fenêtres grillagées cachaient, dans certains endroits, les portes des casemates des canons et, dans d’autres, les quartiers de la troupe.
Cette masse grisâtre en forme d’anneau elliptique avait été dressée au milieu de la mer sur un cordon d’enrochement artificiel que des maçons de la région avaient construit sur un banc de sable appelé la longe de Boyard. Depuis cet emplacement stratégique, à l’entrée de la rade des Basques, sur la côte occidentale française, la garnison pouvait surveiller le passage de tous les navires entre les deux îles les plus proches : la minuscule île d’Aix, d’à peine trois kilomètres de long, située au nord-est et l’énorme île d’Oléron, de plus d’une trentaine de kilomètres, au sud-ouest.
Durant les jours de brouillard, la forteresse se fondait dans la brume. De loin, son imposante masse de pierre couleur d’ambre gris pouvait se confondre avec un îlot ou un tas de rochers géant entouré d’eau. La nuit, avec ses torches et lanternes éteintes, elle était complètement invisible. Ces caractéristiques la transformaient en un piège mortel pour n’importe quel bateau voulant entrer sans prévenir dans la baie : l’hypothétique navire envahisseur serait reçu à brûle-pourpoint avec des tirs nourris d’artillerie lourde qui, à une distance précise, entraînerait de grandes pertes au sein de l’équipage, en échaudant n’importe quel attaquant.

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Fort Boyard

Mi-avril 1815. Si, on le sait, deux ans et demi plus tôt, l’aigle avait pour la première fois baissé la tête, il est pour lors, après une improbable chevauchée hors de son exil de l’île d’Elbe, à nouveau Empereur des Français, face à une Europe presque médusée. Tandis que se prépare, souvent à l’insu des protagonistes, une forme d’affrontement final qui entrera dans l’Histoire, Napoléon Ier fait achever de toute urgence les travaux de fort Boyard, impressionnante citadelle destinée à protéger sa précieuse rade de Rochefort, là même où un fringant officier britannique nommé Thomas Cochrane avait été tout prêt d’anéantir toute la flotte française en 1809. Lorsque de mystérieuses et effrayantes inscriptions apparaissent sur les rochers du soubassement de l’ouvrage, il dépêche sur place ses experts en langages anciens, les frères Champollion. Coïncidence troublante : c’est au même endroit que se rend justement Cochrane lui-même, en quête d’un coup d’éclat qui le réhabiliterait aux yeux de l’Angleterre, où il vient de fuir la prison dans laquelle les malversations d’un oncle l’avaient fait incarcérer.

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Au milieu de l’obscurité, Lord Cochrane sauta à terre d’une seule enjambée, en profitant de l’impulsion de ses longues jambes. Puis, il pivota pour vérifier que ses cinq hommes le suivaient. Les prisonniers affichaient une mine basse et fatiguée. Tous sauf lui, comme ses mouvements agiles et précis l’indiquaient.
Dès que son équipage fut à terre, Lord Cochrane se retourna vers le fort et leva la tête pour étudier ses murs de pierre.
Le capitaine Eonet regardait la scène depuis la terrasse située vingt mètres plus haut. Bien qu’il vît à peine les silhouettes des prisonniers, ce geste éloquent ne lui échappa point. Il se pencha par-dessus le parapet pour que ses hommes sur le quai l’entendent bien :
– Sergent Petit, ce n’est pas une promenade de santé ! Faites entrer les prisonniers !
– À vos ordres, mon capitaine ! répondit le sous-officier.
Cochrane observa l’endroit approximatif où se trouvait le capitaine Eonet, en suivant l’origine de sa voix.
Les deux hommes se cherchèrent du regard au milieu des ténèbres, mais ne virent que le contour de leurs silhouettes. Malgré cela, ils restèrent immobiles un instant, comme s’ils se défiaient l’un l’autre.
– Montez tous ! ordonna le sergent Petit, qui fut le premier à gravir l’escalier de pierre conduisant du quai au rez-de-chaussée du fort.
Les soldats et les prisonniers avancèrent en file indienne. La nuit, les marches étaient toujours humides à cause de la houle qui, durant la marée haute, fouettait les fondations et les murs de pierre de fort Boyard. Tous firent bien attention à leurs mouvements et à l’endroit où ils posaient leurs pieds, tandis qu’ils gravissaient les marches. C’était une bataille permanente contre la voracité de la mer, qui luttait pour récupérer son autorité sur cet espace où ne s’étirait auparavant qu’un banc de sable.
Arrivés en haut de l’escalier, ils se retrouvèrent devant une porte en fer à deux battants, la seule porte visible dans tout le bâtiment. Toutes les autres ouvertures se trouvant dans les murs de pierre qui entouraient sa structure oblongue étaient des fenêtres grillagées ou des canonnières, tant au niveau du rez-de-chaussée que du premier et du deuxième étages. De loin, cette disposition conférait à fort Boyard l’aspect fantomatique d’un trois-ponts pétrifié, image qui suscitait la curiosité et l’excitation des soldats.

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Vivant en France depuis plusieurs années, Gilberto Villaroel n’était pas, loin s’en faut, un néophyte pour tout ce qui touche à la figure quasi-mythique de Lord Cochrane, qui joua un rôle important, après les guerres napoléoniennes, dans l’indépendance du Chili, puisqu’on lui doit, en 2015, les recherches et la production exécutive du documentaire primé de Christian Aylwin« Lord Cochrane, capitan de mar y guerra ». Maîtrisant parfaitement sa documentation, aussi bien pour les faits avérés que pour les interstices historiques propices au travail de la fiction (les notes finales de l’ouvrage fourmillent d’informations savoureuses et de justifications rusées à ce propos, jusque dans le maniement astucieux des anachronismes volontaires), l’auteur a su avec brio insérer une réécriture enlevée de la nouvelle lovecraftienne fondatrice « L’appel de Cthulhu » (1928) dans ce cadre charentais brumeux et déjà presque épique – un siècle et demi avant que les jeux télévisés ne s’en emparent. Avec une atmosphère qui évoquera parfois, en moins feutré et en plus direct, celle des « Soldats de la mer » d’Ada et Yves Rémy, ou celle du « La peau froide » et du « Pandore au Congo » d’Albert Sanchez Piñol, avec un sens du détail maritime pierreux digne du Henri Queffélec de « Un feu s’allume sur la mer », avec un superbe maniement des clins d’œil littéraires (Cecil Scott Forester, le père d’Horatio Hornblower, et Patrick O’Brian, celui de Jack Aubrey et de Stephen Maturin, ont par exemple droit chacun à leur bel hommage) et du décorum steampunk, avec une scansion bien particulière du récit (et un jeu lancinant du « previously ») qui pourra dérouter initialement avant de la voir s’inscrire tout naturellement dans la tradition du feuilleton d’horreur conté par épisodes, à la veillée, Gilberto Villaroel nous offre non seulement un vif roman d’aventures mais aussi une méditation discrète et rusée sur les pouvoirs étranges des narrations fictionnelles entrecroisées, et sur les abîmes potentiels des interstices de la grande Histoire.

On entendit le bruit de la barre qui condamnait la porte de l’intérieur. De cette manière, toute retraite potentielle leur était coupée. De toute façon, ils ne pourraient jamais monter les marches en courant, entravés comme ils l’étaient.
Les deux prisonniers entendirent, au niveau des canonnières, quelques voix déformées par le vent : un mélange confus d’ordres, de réponses de la part des soldats, de cavalcades des artilleurs, d’un côté à l’autre, et d’avertissements des vigies.
Un éclair illumina les visages bâillonnés du capitaine Eonet et de Lord Cochrane. Et il leur permit de voir, également, l’ombre qui rampait entre les tas de rochers qui soutenaient le quai.
Presque au même moment, ils entendirent le rugissement du tonnerre, juste au-dessus de leurs têtes.
À partir de ce moment, l’obscurité augmenta, les murs de pierre de fort Boyard s’estompèrent, au point que, depuis leur position, ils distinguaient à peine les contours de la masse ovale, et une pluie torrentielle se déversa sur les trois êtres qui allaient lutter cette nuit-là sur le quai.

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Photo : ® Andres Mandoza / Aux Forges de Vulcain

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