☀︎
accueil

Latest Post

Note de lecture : « Géographies de steppes et de lisières » (Anna Milani)

Une rêverie poétique organisée, pour arpenter avec détermination une géographie frontalière où se jouent des choses insoupçonnées. Éblouissant.

x

Milani

On habitait une maison à deux étages dans un endroit anonyme du pays. Il y avait un lac et des noyés. Aucun panneau pour indiquer le centre-ville, il n’y avait que des périphéries. Les vieilles avançaient lentement dans les rues balayées par le vent arctique. Elles s’aventuraient jusqu’aux limites de la ville pour guetter les contrebandiers. Mais la bruyère tout autour demeurait déserte. De temps à autre, une corneille. Nous on restait dans la maison à deux étages et on ordonnait les actes de naissance. On regardait effrayés la mer qui montait, dans les nuits de pleine lune, jusqu’aux rebords des fenêtres. Le matin on se réveillait avec un coquillage sous la langue. Par ces temps rudes j’ai appris à formuler des phrases droites.

« Géographies de steppes et de lisières » n’est « que » le deuxième recueil d’Anna Milani, un an à peine après son « Incantation pour nous toutes », chez Isabelle Sauvage. Publié en mai 2022 chez Cheyne, il semble pourtant le fruit d’une activité de sorcellerie poétique mûrie au fil d’années et de décennies, tant sa magie frontalière et oscillante opère dès les premiers mots, pour ne plus s’arrêter jusqu’à la dernière page, et longtemps après.

On avait oublié sur l’estrade les manteaux d’hiver – fourrure crispée de givre, boutons d’os luisant dans la nuit noire – pour suivre les corps singuliers à l’intérieur d’une forêt bruineuse. Les hiéroglyphes inscrits sur les pierres peuplaient nos yeux d’herbes folles. Nos mains, dansant à la lueur de l’aube, façonnaient l’air en formes transitoires. Étourdis par l’exubérance des signes, on attendait sur les berges le passage des caribous. Tout migrait vers des significations plus lointaines.

Il est souvent saisissant de constater comment certaines autrices et auteurs n’ayant pas le français pour langue maternelle (et sans remonter à Samuel Beckett) peuvent inventer avec ferveur et efficacité de nouveaux langages poétiques, en se dépouillant de leur langue première pour exploiter tous les interstices qu’ils dévoilent d’une grammaire, d’une syntaxe et d’une philologie qui les accueillent. Andréas Becker, en oubliant l’allemand, nous offre les langues spéciales (comme il y a des services spéciaux) de « L’effrayable » ou de « Nébuleuses ». Derek Munn, laissant l’anglais derrière lui, crée la poésie échiquéenne et rurale du « Cavalier » ou bien les songes secrets et les malices combatives de « Please » (dont même le titre devient ainsi clin d’oeil). Mika Biermann, en quittant Bielefeld pour Marseille, s’est donné la possibilité d’infuser ses genres littéraires composites et irrévérencieux dans une langue française qui n’était pourtant pas en apparence leur réceptacle « naturel » (que l’on songe au western ou au péplum). Trois exemples parmi d’autres, certes, mais auxquels il faudra désormais ajouter l’Italienne Anna Milani, installée à Montpellier depuis presque vingt ans, qui élabore pour nous une langue unique, nourrie de précision et de vapeur, de rêve et de volute, dans un ancrage géographique pratiquant avant tout l’art de la frontière et de la marge.

x

Je voulais construire une maison de lumière, tout était réuni pour que le chantier commence, les maçons s’adonnaient au travail avec ardeur et compétence, mais à chaque visite je commandais davantage d’ouvertures, jusqu’au jour où du projet il ne resta que des fenêtres.

Aujourd’hui, chez moi,
l’extérieur est dedans
et le verbe sortir signifie
regarder.

x

reed-91160_960_720

Drapant la précision géographique disposant toujours de son arrière-plan songeur d’un Julien Gracq dans les visions légèrement fantomatiques d’une Sandra Moussempès – du coup, l’Hélène Gaudy de « Grands lieux » pourrait paradoxalement n’être pas si loin -, une oscillation s’élabore doucement, qui vaut acceptation si ce n’est recherche d’une incertitude fondamentale, celle du jeu, celle de l’exploration, celle qui sait ce que veut dire : « se tenir aux bords« .

La question des limites avait été dépassée depuis longtemps. Les lieux n’étaient plus circonscrits, situables sur des cartes, immobiles. Ils se déplaçaient avec le voyageur. Le village sur le haut plateau, dans un matin d’octobre à se geler les mains accrochées aux rebords de la remorque, apparaissait hier matin dans la raideur des étoiles au-dessus de la ville, émergeait, des années auparavant, dans les pages du livre rapportant une autre version de moi-même : quand j’étais un homme, que je travaillais dans les mines de charbon et que je manquais foncièrement de lumière.

À moins que, profitant du surgissement d’un bison ou d’un lac, il ne nous faille regarder ailleurs, du côté des chercheurs de signes en ouest, qui cette fois ne seraient pas chez Saint-John Perse, mais plutôt chez Joséphine Bacon ou chez Michael Wasson, chez Kimberly Blaeser ou chez Marie-Andrée Gill, les poètesses et poètes amérindiens du temps présent miraculeusement renouvelé et défendu, ou peut-être davantage encore chez ce grand passeur parmi les passeurs, chamane s’il en est du bord de son lac Saint-Jean : nous nommons ici Charles Sagalane ! D’un « Bric-à-brac au bord du lac » qui devient « Bibliothèque de survie » à une quête linguistique spécifique mais volontairement diffuse pour « se délivrer du trouble de l’appartenance », il y a quelques pas magiques que franchit avec une allègre retenue Anna Milani.

L’appartenance au lac ne suffisait plus pour se dire autochtone. Les eaux ne gardaient pas de souvenir et le visage réfléchi donnait parfois nuage, parfois rocher. Aucune habitude n’opposait de résistance au courant et les liens avaient acquis la morphologie des algues. j’ai su qu’il fallait creuser mes racines dans une langue de transit – que j’habiterais seule en la cheminant jusqu’à ce qu’elle me délivre du trouble de l’appartenance.

x

image

C’est peut-être encore ailleurs que se joue ce qui constitue en puissance souveraine ces quelques pages, peut-être du côté d’un élan irrépressible, qui emmènerait sur tout le pourtour de la Méditerranée en faisant hurler secrètement le bitume et la poussière, ou qui pousserait simplement vers l’Est, vers davantage de bas-côtés, de rencontres et d’entrechocs, en installant partout la frontière à franchir d’un pas alerte chaque matin, avec Sébastien Ménard par exemple, ou avec Emmanuel Ruben et d’autres fouleurs de forteresses aux pieds.

Aux marges du jour et des métropoles j’improvise mon abri : je dessine un seuil avec la craie, j’accroche les fenêtres aux murs, je balaie le plancher en terre battue pour accueillir la nuit. Elle se précipite à l’intérieur à travers la lucarne. Elle égraine mon prénom jusqu’à la poussière, puis elle le dilue dans la bassine. Portée disparue, je me promène dans le jardin sans clôtures.

Ou peut-être encore dans un autre interstice, celui qui se situerait à la lisière de deux steppes paradoxales, justement, entre celle que dessine inlassablement André Rougier dans les recoins de ses Confins – où soufflent et souffrent les corps vivant de leurs esprits -, et celle d’Antoine Volodine et de ses principaux hétéronymes, tour à tour presque brute ou au contraire savamment métaphorisée jusqu’à devenir résolument autre – et dans laquelle une phrase d’Anna Milani telle que « Je marche d’une langue étrangère à l’autre pour trouver le paysage réclamant mes yeux » viendrait le moment venu se fondre avec tant de naturel.

Elle tient, la nouvelle atmosphère, en très peu de choses : une lumière orangée du matin projetée sur les murs de mon intérieur, côté nord ; la confiance restaurée vis-à-vis des chemins et de l’imprévisible qui les commande.
Ainsi, le mot désaffecté vient la nuit réclamer ma vigilance :
est-elle, cette lumière du matin, assez vive pour embraser le lieu ?
suis-je chemin praticable qui mène sans faute vers une destination ?

Accroupie derrière la rambarde, je guette le point d’incandescence, j’attends que le récit chemine jusqu’à me restituer sensée.

Évoluant avec détermination dans un univers rare et bien personnel où elle croise quelques autres magiciennes et sorciers du langage poétique ambitieux, Anna Milani nous offre beaucoup, en moins de 60 pages : matière à ressentir, matière à penser, matière à rêver, à un degré élevé d’exigence, comme le souligne en des mots mieux choisis la belle préface d’Albane Gellé.

La lune était le témoin de nos mutations. Elle assistait par la fenêtre à l’avent de la phrase qui prédisposait les manœuvres. Dehors était le chemin et la destination. Les contrebandiers nous précédaient dans le silence : ils en connaissaient toutes les formes et ils les éprouvaient. Dans nos yeux accoutumés au noir surgissait alors un territoire inviolé, que le silence multipliait sans mesure à l’intérieur de nos corps. Ivres de paysages au matin, on se découvrait orphelins de la langue. Et l’apprentissage recommençait.

x

Anna_Milani-scaled

Logo Achat