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Note de lecture : « Éclairs lointains – Percée à Stalingrad » (Heinrich Gerlach)

Stalingrad du côté allemand, à hauteur d’hommes désemparés en proie au chaos et au doute. Un document exceptionnel malgré ses biais inévitables.

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Ce récit romancé (l’édition précise en postface qu’en dehors de quelques généraux très haut placés et célèbres – Paulus, le commandant en chef de la VIe armée et de la « forteresse Stalingrad », et Seydlitz, le commandant du LIe corps d’armée, essentiellement -, tous les autres personnages, du commandant de corps d’armée à la simple estafette, sont des assemblages à partir de personnalités réelles, et que tous les faits relatés, même en d’autres lieux et à d’autres dates, se sont vraiment produits) est le fruit d’une histoire exceptionnelle, qui pourrait en faire un texte légendaire en soi.

Officier de renseignement puis officier du personnel à l’état-major de la 14e Panzerdivision lors de l’assaut sur Stalingrad en 1942, Heinrich Gerlach est capturé avec les autres 90 000 survivants de la poche qui capitule début 1943, puis, en tant que prisonnier de guerre, devient l’un des fondateurs du BDO (Bund Deutscher Offiziere) et du NFD (Nationalkomitee Freies Deutschland), deux organes suscités par les Soviétiques pour organiser l’effort de propagande de certains prisonniers de guerre en direction de leurs anciens camarades, les informant des réalités des tournants pris par la guerre mondiale, et leur recommandant la reddition ou la désertion – prises de position qui lui valent alors logiquement d’être condamné à mort par contumace en Allemagne, et de voir sa famille emprisonnée au nom de la responsabilité collective chère aux Nazis (mais pas uniquement). C’est durant son séjour initial dans les prisons et les camps soviétiques qu’il assemble ses souvenirs de la poche de Stalingrad, en y ajoutant un maximum de témoignages recueillis parmi les survivants présents à ses côtés en captivité, et leur donne la forme d’un roman.

S’était-il donc produit quelque chose qui justifiait le pessimisme des spécialistes ? Ainsi s’interrogeait Unold, et son regard retrouva de l’éclat et de la couleur. Non, absolument pas ! Brauchitsch et Rundstedt ne sont plus là, disparus de la circulation, des sceptiques dépourvus de foi. D’autres, à la foi plus affirmée, les ont remplacés. Hitler en personne a pris le haut commandement de l’Armée. Un an a passé, et nous voici aujourd’hui à Stalingrad. Un génie, incompréhensible dans sa singularité, a balayé toute la théorie et tout le savoir livresque. Un génie qui puise sa force et sa capacité d’accomplir des miracles dans la foi de millions de gens, cette foi qui déplace des montagnes. Qui aurait pu croire qu’une seule division pouvait tenir un secteur de cinquante kilomètres de large ? Si un élève officier avait osé dire une chose pareille dans une école militaire, il se serait fait renvoyer pour incompétence irrémédiable. Or voici qu’à l’Est, c’était devenu une réalité quotidienne, rendue possible par la foi inébranlable de tous, tel était le garant de la victoire. Douter, c’était déserter.

 

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Mais l’histoire d’Heinrich Gerlach et de son texte ne s’arrête pas là : libéré en 1950, il voit son manuscrit confisqué par les autorités soviétiques, et il ne pourra en reconstruire que des extraits, sous hypnose. Cette publication partielle deviendra néanmoins un énorme best-seller en Allemagne de l’Ouest à partir de sa publication en 1957. C’est en 2012 que le chercheur Carsten Gansel retrouve le manuscrit d’origine dans les archives militaires russes, désormais en grande partie ouvertes au public universitaire, entraînant sa publication en 2016, et sa traduction en français par Corinna Gepner en ce mois d’août 2017 aux éditions Anne Carrière.

Dans la pièce contiguë, le sergent Herbert s’activait devant le grand four à l’intérieur duquel un feu de bois crépitait déjà. Ses doigts effilés sortirent des pommes de terre d’une bassine d’eau, les pelèrent et les coupèrent prestement, avant de laisser tomber les rondelles couleur miel dans une énorme poêle en fer. Herbert, le secrétaire du « Ic », un blond aux yeux bleus, était la ménagère de l’état-major. C’était une de ces plantes délicates qui, à l’armée, ne s’épanouissent que dans l’ambiance de serre d’un bureau.

Ce récit de presque 500 pages se révèle à la lecture conforme à ses promesses principales : du déclenchement de l’encerclement de la VIe armée allemande (et des forces variées prises au piège avec elle, éléments épars de la IIIe armée roumaine ou de la IVe armée blindée allemande), le 19 novembre 1942, à la capitulation du maréchal (promu par Hitler quelques jours avant la fin) Paulus, le 31 janvier 1943, la création et l’anéantissement du « chaudron de Stalingrad », son lent rétrécissement, ses soubresauts chaotiques et ses anémies successives sont décrites à hauteur d’homme, à hauteur de vie et de mort, dans le froid, la faim, la maladie, le manque de munitions et d’informations, multipliant et croisant les points de vue de chauffeurs d’officiers, de pasteurs, d’infirmiers, de fourriers, de convoyeurs de munitions, d’ordonnances, d’officiers et de sous-officiers d’état-major, et de plusieurs chefs de corps, colonels ou généraux, pour faire bon poids. On pourrait éventuellement être surpris en constatant que l’essentiel des témoignages ainsi mis en scène, voire leur totalité, semble provenir de « soldats de l’arrière » (même si au fur et à mesure des besoins croissants de la défense affaiblie du « chaudron », beaucoup montent en ligne) plutôt que de combattants du front proprement dit. Mais l’excellent Jean Lopez (« Stalingrad : la bataille au bord du gouffre », 2008), après le non moins précieux David Glantz (« When Titans clashed », 1995 – la partie correspondant à « Éclairs lointains » ayant été considérablement approfondie et renforcée dans « Endgame at Stalingrad », 2014) nous rappelle qu’en effet, le taux d’usure démentiel (par mort ou par blessure) des troupes combattantes allemandes ayant mené l’assaut sur Stalingrad au début de l’automne 1942 avait conduit par érosion et remplacement insuffisant à ce que, sur les 250 000 soldats encerclés lorsque les forces soviétiques du front du Sud-Ouest du général Vatoutine et du front de Stalingrad du général Eremenko firent leur jonction à Kalatch, dans le dos des assaillants allemands de Stalingrad, le 23 novembre 1942, on ne comptait initialement que 25 000 combattants de première ligne.

 

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Le lieutenant-colonel Untold fut réveillé par un message radio urgent du QG du Corps blindé. La liaison téléphonique de près de quarante kilomètres avec le Corps d’armée était de nouveau coupée.
« Ennemi attaque depuis le petit matin sur tout le front roumain avec fort soutien de l’artillerie et des chars, lut-il. Situation confuse pour le moment. Il faut s’attendre à des percées isolées de blindés. Ordre à la Division de rejoindre les retranchements derrière 1ère div. cav. roum. en se concentrant sur hauteur 218 et de lancer contre-offensive immédiate. »
« Nous voilà dans de sales draps ! s’exclama-t-il en tendant le papier au capitaine Engelhard. Allez, on se dépêche ! Transmettez les ordres à Kallweit et à Lunitz ! » Le chef d’escadron Kallweit était responsable des trente blindés restants, le colonel Lunitz dirigeait le régiment d’artillerie. « Ce bulletin est vraiment grandiose ! ajouta-t-il, furieux. « Situation confuse. » Qu’est-ce que ça veut dire ! Appelez-moi le corps d’armée roumain !
– La ligne est en dérangement depuis deux heures, répondit laconiquement le capitaine en s’introduisant comme il pouvait sans son pantalon de blindé.
– Alors contactez-les par radio !
– Par radio ? Les Roumains ? » Engelhard eut un rire de pitié. « Mais nous n’avons pas de liaison radio avec les Roumains !
– Enfin, c’est à devenir fou ! explosa le lieutenant-colonel. Pourquoi est-ce qu’on reste là à ne rien faire ? Schmalfuß, ma voiture, et que ça saute, hein !
– Mon colonel, vous voulez vous-même… ? » balbutia Engelhard, éberlué. C’était la première fois qu’un « Ia » voulait quitter le poste de commandement pendant une opération.

 

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Heinrich Gerlach excelle ici à rendre compte du fameux « brouillard de la guerre », cascadant le long des chaînes de commandement et profitant de chaque flottement, de chaque dissolution des liens techniques et organisationnels pour s’épaissir, répandant rumeurs et désinformations en sus de la simple ignorance et du flou originel quant à « ce qui se passe exactement ». Dans le rythme ondulant de la bataille, la lectrice ou le lecteur peut ainsi découvrir la manière dont le chaos, rampant d’abord, s’insinue et se renforce jusqu’à presque tout envahir lorsque la déliquescence des unités et de leur délicate architecture commune est suffisamment endommagée. Les mythes éternels sur la supériorité de l’organisation allemande de l’époque (largement remis en cause désormais par les historiens contemporains) sont largement égratignés au passage, mais le professionnalisme célébré des sous-officiers et des officiers (même compte tenu du curieux  – mais logique, voir plus haut – échantillonnage ici présenté) ne semble pas un vain mot, comme l’exposait notamment Laurent Henninger dans ses articles de « Guerres et Histoire » ou dans son remarquable ouvrage « Comprendre la guerre ».

Aujourd’hui encore, Endrigkeit sentait la peur qui l’avait envahi en entendant la radio annoncer l’inconcevable. Dès le premier jour, il y avait eu dans l’air quelque chose d’inquiétant. Là aussi, les débuts avaient été plutôt rapides, mais encore trop lents compte tenu de la dimension de ces espaces béants. Où s’arrêter ? À Stalingrad ? À l’Oural ? Fallait-il aller jusqu’à Vladivostok ? Les revers survinrent, hiver 1941, la boucherie de Moscou… Les fanfares s’étaient tues, cela faisait longtemps qu’on ne publiait plus le nombre des pertes. Comment avait-on pu basculer, nom de Dieu, d’une succession de « campagnes » menées la fleur au fusil dans la plus énorme des guerres mondiales sans savoir comment ni pourquoi…

 

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L’enjeu le plus décisif de l’ouvrage est toutefois sans doute son enjeu le plus politique, tout particulièrement à l’époque de sa conception, mais ne pouvant pas être totalement négligé aujourd’hui. « Éclairs lointains » cherche à montrer la dislocation, au sein de cette Wehrmacht coincée dans la poche de Stalingrad, de la croyance en le Führer, voire en l’Allemagne, et ce, auprès de profils militaires aussi différents que ceux de nazis convaincus de la première heure ou presque, d’officiers prussiens dans la grande tradition, de réservistes plus ou moins intimement concernés, voire de quelques rares soldats authentiquement réticents dès avant le désastre. Le roman serait ainsi tout autant celui d’une vaste prise de conscience, individuelle et partiellement collective, que celui d’un désastre militaire réputé annoncé (même si ce fut bien souvent, au sein de l’armée allemande, après coup – car il ne faut pas sous-estimer, même chez ces militaires « professionnels » et formés aux hautes fonctions d’état-major, la violente sous-estimation des bolcheviques et de leurs capacités guerrières qui y était fort répandue). Il est fort intéressant de comparer les choix, dans ce domaine, d’Heinrich Gerlach, avec ceux d’un récit « historique » élaboré à peu près à la même époque, le diptyque « Opération Barbarossa » (1963) et « Opération Terre Brûlée » (1964) de Paul Carell (pseudonyme du nazi Paul Karl Schmidt, SS haut placé et responsable de la propagande de Ribbentrop, reconverti dès 1954 en historien militaire à succès, au nom de l’anticommunisme et de l’OTAN), tout particulièrement, dans leur édition française en 2 et 3 volumes chacun chez J’ai Lu (Leur Aventure), le tome 2, « De Moscou à Stalingrad », et le tome 3, « Après Stalingrad ». Les ouvrages de Paul Carell, aux côtés du « Les généraux allemands parlent » de Sir Basil Henry Liddell Hart et du « Victoires perdues » d’Erich von Manstein (à propos duquel on peut lire l’excellent travail de Benoît Lemay, « Manstein – Le stratège de Hitler »), comptent parmi les piliers de la vaste entreprise de réhabilitation de la Wehrmacht entreprise dès le tout début de la Guerre Froide, visant à faire porter le poids aussi bien de la défaite allemande que de la culpabilité guerrière et génocidaire sur Hitler et sur les nazis, et uniquement sur eux. Rien de cela chez Heinrich Gerlach : les militaires allemands, officiers, sous-officiers et simples soldats, dans toute leur variété au-delà des castes bien connues, partagent dans leur grande majorité un aveuglement commun, qu’il s’enracine majoritairement dans des convictions politiques, dans un sens forcené du devoir et du « professionnalisme », ou dans un subtil mélange des deux – et c’est sous la pression de la faim, du froid, du chaos, de l’absurdité et de la défaite que les yeux de beaucoup d’entre eux se dessillent à l’intérieur du « chaudron ». En revanche, l’auteur prisonnier et engagé aux côtés de la propagande soviétique endossée par le BDO et le NFD se montre bien, surtout rapporté aux travaux historiques ultérieurs (ce qui constitue une critique facile, il faut bien l’avouer) d’une complaisance évidente vis-à-vis du sort promis aux prisonniers allemands par les Soviétiques vainqueurs à Stalingrad (les survivants, à l’issue de la guerre et de l’emprisonnement, parmi les 90 000 captifs initiaux, seront entre 5 000 et 10 000 selon les sources actuelles) – ou même vis-à-vis de l’organisation politique au sein de l’Armée Rouge de l’époque, qui semble par moments, dans les fugaces instants de ses apparitions, étrangement détendue. On peut toutefois aussi voir ici l’auto-censure d’un auteur qui espérait peut-être alors voir ses écrits publiés d’emblée, avec l’approbation des autorités soviétiques, et qui dissimulait avec une certaine habileté ses doutes et ses convictions intimes en les répartissant entre les deux personnages les plus singuliers et les plus profonds du roman, le lieutenant Breuer et le chauffeur Lakosch.

 

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« Qu’est-ce qui se passera quand les chars arriveront ? demanda-t-il, très inquiet. Est-ce qu’on peut faire quelque chose contre eux avec ce truc ?
– Bien sûr ! assura Lakosch. Il faut juste tirer sur la fente de visée.
Geibel n’avait qu’une idée approximative de ce qu’était une fente de visée. « Et la nuit, on la voit ? s’enquit-il d’un ton de doute.
– Si tu la vois pas, expliqua Lakosch avec la condescendance de l’expert, t’ouvres la trappe et tu balances une grenade à l’intérieur.
– Mais on n’en a pas, des grenades ! répliqua Geibel, de plus en plus soucieux.
– Dans ce cas, tu flanques autre chose dedans, une brique ou un truc du même genre ! Les types, ils comprennent pas ce qui se passe, alors ils sortent. Tu peux aussi enfoncer ta baïonnette dans les chenilles ; le char, il se met à tourner en rond jusqu’à ce qu’il ait plus d’essence. »
Geibel détourna le regard en clignant des yeux d’un air perplexe. Il ne savait jamais si Lakosch parlait sérieusement ou pas.

Précieux bien entendu pour les amatrices et amateurs de la chose militaire, et particulièrement de la deuxième guerre mondiale, « Éclairs lointains », bien plus généralement, est aussi une lecture passionnante pour toutes celles et ceux essayant de comprendre les méandres de l’aveuglement collectif, les pièges de l’obéissance, et ce qui se révèle de l’humain, pour le meilleur et pour le pire, lorsque la crise atteint son paroxysme.

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Artikel in der "Frankfurter Illustrierten" vom 15.03.1958.

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