☀︎
accueil

Latest Post

Note de lecture : « Petit manuel pour écrire des haïku » (Philippe Costa)

Un étonnant manuel pratique, à la fois savant et joliment bricoleur, abordant l’art du haïku de manière particulièrement décomplexée.

x

27466

Poète et animateur régulier d’ateliers d’écriture, Philippe Costa ne nous trompe pas sur son texte, à sa parution en 2000 chez Philippe Picquier, puis à sa réédition en 2010 dans la collection de poche du même éditeur, lorsqu’il l’intitule « Petit manuel pour écrire des haïku » : même s’il est abondamment illustré d’exemples classiques et contemporains de ce type particulier de poésie japonaise (et aussi d’exemples empruntés à certains émules français, ainsi qu’à des créations de l’auteur lui-même), il ne s’agit ni d’une étude historique ni d’une analyse littéraire à proprement parler, mais bien d’un texte pratique, encourageant vivement la lectrice ou lecteur à l’expérimentation et à la mise en œuvre personnelle.

S’appuyant fortement sur les créations d’époque de Bashô, de Buson, de Kikaku, et d’Issa, de leurs disciples ou de leurs émules, mais également sur les anthologies et les commentaires de spécialistes tels que Maurice Coyaud, et sur les considérations de Roland Barthes (dans « L’empire de signes », bien entendu, mais aussi dans « La préparation du roman »), d’Étiemble (« Du haïku », 1995) ou encore de René Sieffert, Philippe Costa lutte férocement, même si c’est avec humour, contre un certain nombre d’idées reçues concernant le haïku (« de saison » ou « de circonstance ») et le senryû, contre le « japonisme zen » omniprésent depuis les années 1980 par la grâce des modes culturelles et de la vogue continue du développement personnel, tout en prodiguant de véritables recommandations techniques et poétiques.

Avant d’aborder les quelque cent cinquante procédés littéraires avec lesquels vous allez pouvoir composer vos haïku, retenez ces recommandations fondamentales de Bashô et de ses disciples concernant l’esprit du haïku.
D’abord, faites en sorte que vos vers respirent le karumi, la légèreté. C’était là, nous dit René Sieffert, l’obsession de Bashô vers la fin de sa vie. A contrario, le meilleur moyen de s’éloigner de ce principe, c’est de se mettre à penser ou à juger. Voilà pourquoi j’ai cru bon de faire de la réflexion, des maximes, des aphorismes, etc. des thèmes absolument interdits dans le haïku. Si vous passez outre, vous obtiendrez quelque chose de pesant – le contraire donc du karumi, de la légèreté. Je crois bon d’insister sur ce point car, encore une fois, lorsqu’ils ne sont pas prévenus, la plupart des débutants tombent dans le piège.
Ensuite, suivez encore Bashô et ses disciples en marquant vos haïku de kokkei ; qu’ils soient aussi kokkeina que possible – cocasses, drôles, humoristiques.
Autre recommandation de l’école de Bashô concernant l’esprit : il faudra faire en sorte que vos haïku aient une « âme ». C’est ce que recommande Kikaku, un disciple de Bashô, dans sa préface au Manteau de pluie du singe : « Le principe premier de sa magie est que si vous ne mettez une âme dans vos versets, ce ne sera que rêve dans un rêve. (…) L’essentiel est donc de donner une âme au haïkai. »
Il existe bien des façons de donner une âme à un haïku. Vous les déduirez vous-même des exemples choisis tout au long de ce livre.

x

grenouille-etang

L’une des originalités de ce « petit manuel », qui lui donne une jolie épaisseur de littérature comparée, est sans doute le recours systématique, dans l’analyse et le catalogue des procédés techniques utilisables dans la composition de haïku et de senryû, exemples à l’appui, à la comparaison avec les figures du style « occidental », telles que les recense le classique « Gradus – Les procédés littéraires » de Bernard Dupriez, qui épaule en notes de bas de page quasiment l’ensemble du texte central de l’ouvrage, ou telles que les traite avec davantage de verve et d’humour le récent « Figures stylées » de Mathilde Levesque. Trois chapitres, parmi les derniers de l’ouvrage, chapitres logiquement nettement plus longs que les autres, tentent toutefois de dégager plutôt habilement certaines spécificités culturelles du haïku et du senryû qu’il s’agirait d’émuler dans la pratique, et de rendre éventuellement transposables : « Imprégnez vos haïku de wabi et de sabi«  (ch. 54), « Cultivez le contraste entre fueki (l’immuable) et ryûkô (l’éphémère) » (ch. 55) et « Manifestez votre shiori (sympathie) pour le monde » (ch. 56), tandis que le chapitre final (ch. 61) nous donne un aperçu rapide de l’art de la composition des recueils de haïku.

Ouvrage volontairement iconoclaste, démystificateur et entièrement orienté vers la pratique « décomplexée » de l’écriture poétique, « Petit manuel pour écrire des haïku » ne remplace sans doute pas les traités savants qu’il mentionne, mais propose une introduction fort originale à cet univers à la fois si particulier et si universel.

x

AVT_Philippe-Costa_5393.jpg

Logo Achat