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Note de lecture : « Les pouvoirs de l’enchantement » (Anne Besson)

Une belle saisie de la manière dont des motifs issus de la culture populaire science-fictive ou fantasy, cinématographique ou littéraire, deviennent des techniques métaphoriques et des cris de ralliement au cœur de luttes sociales et politiques contemporaines.

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Besson

Professeur de littérature générale et comparée à l’université, Anne Besson était apparue sur nos écrans radar en 2015 avec « Constellations – Des mondes fictionnels dans l’imaginaire contemporain », puis avec la coordination du « Dictionnaire de la fantasy » en 2018. À la différence du travail de William Blanc (« Winter is coming : une brève histoire politique de la fantasy », 2019) et plus encore de ceux de Yannick Rumpala (« Hors des décombres du monde », 2018) ou d’Ariel Kyrou (« Dans les imaginaires du futur », 2020), elle s’intéresse moins aux contenus politiques des littératures (et des autres vecteurs culturels) d’imaginaire contemporaines – y compris dans la manière dont ils façonnent ou soutiennent potentiellement les pensées – qu’à leur réception immédiate et à leur intégration au sein d’imaginaires personnels et collectifs transmutés in fine en actions politiques de terrain. Ces « Pouvoirs de l’enchantement », publiés chez Vendémiaire en 2021, offrent un point captivant sur l’état d’avancement de ces recherches.

Si l’on pourrait certainement discuter à l’envi certains jugements portés parfois un peu rapidement sur les contenus eux-mêmes, justement, ou sur les mouvements politiques qui sous-tendent leur utilisation, ce n’est naturellement pas le propos de ces 200 pages soigneusement documentées : comme le décortique finement l’excellent article de Joseph Confavreux dans Médiapart (à lire ici), et comme le souligne de manière moins fouillée Jason Parham dans Wired (à lire ici), il s’agit bien de recenser et de saisir la manière dont le masque de Guy Fawkes réinventé par Alan Moore, l’armée de Dumbledore chère à Harry Potter, les zombies de Walking Dead, l’hiver perpétuellement menaçant de Game of Thrones, pour n’en citer que quelques-uns parmi plusieurs dizaines, sont devenus des supports, entre meme et symbole, entre badge et métaphore, d’une activité politique de terrain (physique ou virtuel) témoignant de la vivacité d’une appropriation populaire d’une mythographie contemporaine (le plus souvent issue des films et des séries, mais tirant fréquemment ses racines du littéraire) bien particulière en apparence, et assez sauvagement universelle en réalité (à travers les géographies si ce n’est vraiment à travers les classes sociales), illustrant avec éclat les analyses culturelles et les espoirs créatifs portés notamment, au plan théorique conscient, par le Fredric Jameson des « Archéologies du futur » ou par le collectif Wu Ming du « Nouvel épique italien ». Un travail remarquable qui inscrit lui aussi pleinement les études littéraires dans leur terrain culturel et politique naturel.

Ce n’est pas un paradoxe si ce sont les fictions de l’imaginaire qui portent aujourd’hui les aspirations politiques des jeunes générations, mais au contraire une évidence : elles sont à la bonne distance pour assurer leur pertinence maximale ; elles ne peuvent être suspectées de mentir sur leur statut, elles n’affichent pas d’expertise mais leur message est clair et explicite, elles sont didactiques sans être trop visiblement moralisatrices ; surtout, leur nature même illustre ce qu’elles cherchent à démontrer : l’enchantement nécessaire, la possibilité pour chacun d' »imaginer mieux », de garder ouvert un espace pour rêver autre chose, un monde meilleur, un avenir différent. Distanciation, défamiliarisation, ces concepts conçus pour distinguer une littérature moderniste exigeante établie à la fin du XIXe siècle, sont devenus des outils et des effets moins formels que fictionnels, moins esthétiques que culturels (ou ontologiques, selon les approches) : ils désignent désormais non pas tant un approfondissement (creusant une complexité opaque) qu’un décalage (faisant percevoir clairement un propos). On peut regretter ce qui serait compris comme une perte de substance inhérente à la qualité artistique ; on peut aussi se réjouir que les œuvres de l’imagination fonctionnent encore, qu’elles tiennent leur rôle, autrement, pour de nouvelles générations et des publics plus nombreux, plus divers.
Cette revalorisation actuelle des cultures populaires et médiatiques, dominées par les genres de l’imaginaire, s’opère au nom de leurs usages et de leur utilité – les appropriations dont les œuvres font l’objet par leurs publics, leur permettant de se saisir des récits pour tenter de donner forme au futur collectif qu’ils désirent. Si on peut y voir l’instrumentalisation persistante du champ d’une part de la culture qui, délégitimée par son hétéronomie, se doit donc toujours d’être « au service » de quelque cause en dehors d’elle-même, une telle évolution lui assure une place centrale dans les débats contemporains, comme fer de lance d’un retour de l’éthique et du politique dans notre évaluation de la valeur des fictions.
Le critère de la pertinence s’impose en notre début de XXIe siècle  pour justifier l’intérêt porté aux œuvres de l’art et de l’imagination. À l’évidence les jeunes chercheurs et chercheuses aujourd’hui – ceux et celles qui s’inscrivent en master, en thèse, qui organisent des séminaires ou des journées d’études – s’emparent avec avidité des questions de genre ou de canon, qui les passionnent et les connectent au monde qui les entoure. Les générations antérieures regardent en revanche  avec perplexité ou méfiance des positions dont ils perçoivent la menace, jusqu’à les qualifier parfois de « censure morale » ou de « politiquement correct ». Je pense pour ma part que le monde doit changer et je suis une idéaliste ; je me réjouis de la re-politisation de la vie publique et du rôle qu’y gagnent les fictions : mais cette évolution qui peu à peu transforme les études littéraires en études culturelles fait peur à beaucoup et doit elle-même être interrogée, être considérée, dans son histoire, sa logique et ses enjeux, avec le respect et l’expertise qui s’imposent – ne serait-ce que pour ne pas être dupe des opérations de récupération que mènent en permanence les industries culturelles et les idéologues de chaque camp, en un pas-de-deux constant entre décalage et conformisme.
Entre la peur de l’aliénation par l’évasion, manipulée en sous-main par des maîtres du storytelling qui luttent pour notre temps de cerveau disponible (la nature commerciale des productions) et le fantasme d’une foule braillarde et désordonnée, tout juste capable d’oppositions violentes (l’arène politique virtuelle des publics), il importe de préserver l’enchantement nécessaire et de ne pas se livrer au seul air du temps. Ce qui fait le prix des genres de l’imaginaire, c’est en effet ce fameux espace des possibles, ce pas de côté libérateur, qui impliquent des oeuvres, qu’elles émanent de singularités créatrices ou de réflexions collectives, de maintenir et de renouveler constamment une distance, une ouverture, qui les placent toujours ailleurs que dans l’ici-et-maintenant, un peu plus loin, un peu à part. Pour que les autres mondes possibles des fictions de l’imagination demeurent des inspirations pour nos aspirations – car qui sait à quoi ressembleront nos avenirs ?

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