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Note de lecture : La moitié du fourbi – 6 : « Bestiaire » (Revue)

Pour le n°6 de la belle revue, un exceptionnel bestiaire !

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Octobre 2017, et déjà le sixième numéro de cette si singulière revue nommée La Moitié du Fourbi ! Que de beaux souvenirs déjà accumulés en moins de trois ans, depuis l’époque presque héroïque de « Écrire petit » (n°1, février 2015) et de « Trahir » (n°2, octobre 2015) !

Fidèle à une formule désormais bien rodée et parvenant néanmoins toujours à nous surprendre par ses contenus, le numéro, intitulé « Bestiaire » associe les travaux d’auteurs habitués de la revue à ceux de nouvelles venues et de nouveaux venus en ces pages. On note par exemple d’emblée le travail de Hugues Leroy (dont on se souvient notamment du superbe texte sur le terminal d’aéroport dans le n°4 de la revue, consacré aux « Lieux artificiels ») autour du personnage mythique de Beowulf comme moment de bascule de l’ennemi symbolique animal à l’ennemi humain dans la conscience occidentale (« Une terrible affliction »), celui d’Anthony Poiraudeau (dont le « Trois marins morts sur l’île Beecher », dans le n°3, « Visages », nous avait laissé un brûlant souvenir) traquant l’étrange blindspot qui nous guette si aisément en matière de chats (« Une tache aveugle endormie contre soi »), celui de Zoé Balthus, réécrivant et explicitant puissamment une mythologie animale orientale, explicative de la marche du monde – ou plus exactement de celles de Jupiter et du zodiaque chinois  (« La légende de l’Empereur de Jade »), ou encore le télescopage organisé par Hélène Gaudy entre Joy Sorman et Abraham Poincheval, autour de la forme intérieure de l’ours.

Non, nous n’avons plus besoin de la Donestre. Notre bestiaire s’est dépeuplé : nous voici désormais entre nous. Nous connaissons toute la mer Rouge. Nous avons compté ses îles. Nous savons comment on la traverse. Et nous savons désormais tout de l’autre : nous connaissons les races des hommes, et leurs langues, et comme on les dévore. Nous avons nos fétiches d’affliction : un radeau retourné ; des visages hagards ; un petit noyé. Nous avons appris à pleurer. (Hugues Leroy, « Une terrible affliction »)

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Abraham Poincheval

Du côté de l’écriture sous contraintes, qui hante en permanence la revue, si la rubrique L’Oeil de l’Oulipo, avec les « Grègueries animalières » d’Eduardo Berti, est ici particulièrement convaincante, ce sont sans doute toutefois les extraits poétiques regroupés par Dominique Quelen dans ses « Animaux en plastique » qui en témoignent de la manière la plus spectaculaire (et l’explicitation du faisceau de contraintes retenu n’en est pas le moindre aspect).

La composante graphique et visuelle (incluant ou non un adossement dynamique au texte) est particulièrement somptueuse pour ce « Bestiaire » : illustration d’un poème de Nimrod par Marc Bergère, à l’encre (« L’Éléphant »), impressionnant nasique d’Aline Bureau pour accompagner la « Ugly Animal Preservation Society » écrite par Coline Pierré (qui résonnera fortement aussi, ailleurs, avec la « Défaite des maîtres et possesseurs » de Vincent Message), incroyables dessins récapitulatifs et vivants du biologiste Ernst Haeckel, mis en perspective par Hugues Leroy (« Histoire naturelle du modernisme »), superbe invention de l’eumolpe par Ernest Menault, motorisé ici par Éric Dussert (« Sévir dans les vignes »), ou encore ahurissantes photographies de Charles Fréger, en bref échantillon de 160 personnages issus en majorité de rituels saisonniers costumés au sein de l’archipel japonais (« Yokainoshima »).

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Charles Fréger

La langue de Baker enveloppe, Le Pèlerin est un long poème. Il y a aussi que je me retrouve dans son regard sur la nature, sur les animaux. Baker décrit le banal, le quotidien, parfois l’absence ou l’ennui, de l’oiseau comme de celui qui l’observe, qui prennent, parce qu’il y porte attention, mille couleurs. L’infra-ordinaire de Georges Perec mêlé à l’extraordinaire de troquer sa peau d’homme pour les plumes du faucon. De quitter la terrible horizontalité de nos déplacements pour la matière inconnue de l’air. Dans toutes les villes que je traversais, je n’avais plus d’yeux que pour les oiseaux qui fendaient le ciel, pour le ressac des vents qui les berce, pour ces apparitions d’ailes et de têtes. (Francis Tabouret, « Ancre mordant les nuages »)

Le bestiaire impliquait aussi, de plus d’une manière, la chasse, et c’est Monica Irimia (« Le gibier providence ») qui l’évoque par le biais des parties organisées par les élites de l’ex-Europe de l’Est, avec le souvenir bien entendu d’Enki Bilal. , tandis qu’Anne Maurel (« Se faire l’œil sauvage ») nous invite à scruter  les parts d’humanité et d’animalité qui habitent si différemment et si puissamment les peintres Bacon et Giacometti.

La part de magie authentique qu’impliquait presque à coup sûr un « Bestiaire » repose il me semble sur trois textes, qui révèlent toute leur puissance en étant lus à voix haute, scandés et incantés, dans une escalade chamanique à géométrie variable, et ce sont le « En creux, une présence » d’Hélène Frédérick, le « Puisque nous sommes réveillés » de Danièle Momont et le « Instruction pour la bête » d’Amandine André.

Tout comme pour les chefferies et les contraintes hiérarchiques, les blattes manifestent peu de goût pour la sélection naturelle. Même les minus et les mal foutus trouvent leur place dans le groupe. Autre particularité que me révèle mon interlocuteur : il existe bien des mâles dominants chez les blattes, mais par une ironie de la nature assez singulière, dans la plupart des espèces, les femelles ne les choisissent jamais. Elles préfèrent celui qui vient juste après. Un parti pris poulidorien que je trouve du dernier chic. (Frédéric Fiolof, « Exercice d’apprivoisement »)

Les deux textes qui m’ont le plus intensément envahi dans ce numéro sont eux aussi largement atypiques (ce qui fait de ce caractère absent, de cette impossibilité même du classement, de plus en plus, une marque de fabrique de la revue) : Frédéric Fiolof (« Exercice d’apprivoisement »), quittant le mystère honteux et poignant de la corrida qu’il avait affronté dans le numéro 5 de La Moitié du Fourbi, propose une étonnante réhabilitation du cafard, par le truchement de sa rencontre avec un authentique et savoureux personnage, tandis que Francis Tabouret (« Ancre mordant les nuages »), en nous parlant d’un ouvrage résolument obscur de John Alec Baker, dont il nous donne à sentir la passion pour le faucon pèlerin, se fait l’ardent défenseur d’une poésie improvisée qui mêlerait subtilement la capacité obsessionnelle du « Rouge ou mort » de David Peace à l’ornithologie problématique du « Northwest Passage » de Norman Lavers.

Et c’est bien ainsi, en ces 18 occurrences, que « La Moitié du Fourbi » est grande. Et que nous aurons tant de plaisir à célébrer cette publication le jeudi 19 octobre à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) à partir de 19 h 30.

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