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Note de lecture : « Les martyrs et les saints » (Larry Fondation)

Toujours renouvelés et de plus en plus mutants, les flashs narratifs brutaux des marges de Los Angeles.

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Femme en bustier
Nous avons grimpé une courte volée de marches pour rejoindre sa chambre.
Nous avions bu toute la soirée sur un pas de porte. Nous avions siroté (avec classe) du whisky caché dans un sac en papier.
Tout était pâle : la chambre, sa peau, la lumière.
Il n’y avait pas de marron, seulement du beige ; pas de rouge, seulement du rose ; pas de noir, seulement du gris.
Elle a gardé son chemisier pendant que nous faisions l’amour.
Peu après, j’ai remonté son haut pour voir ses seins. Le chemisier est resté autour de ses épaules.
Je suis parti bien avant l’aube, à moins que ce ne soit elle. Je ne m’en souviens plus. Je me suis peut-être réveillé dans son appartement ; peut-être qu’elle s’est réveillée dans le mien. Je n’en sais rien.
J’étais tout seul.
Je me sentais tellement bien.
Lorsqu’on regarde une étoile, on voit des choses qui se sont passées il y a un million d’années, voire plus.
C’est pareil pour nos vies. On comprend ce qui nous est arrivé (nos actions, leurs conséquences) longtemps après, très longtemps après.

Dans une rue, quelque part, nous marchons vers un café ; nous traînons en ville, nous jouons dans un jardin public, ça n’a aucune importance ; c’est toujours la même chose ; c’est nous trois, ensemble, tous les trois, notre triade, notre trinité. Elle est tout le temps là et moi aussi, ainsi que cet enfant qui est le nôtre.

Comme la longue traîne ou l’écho retardé des « conséquences non intentionnelles » du titre original de son recueil immédiatement précédent, Larry Fondation poursuit son exploration du Los Angeles urbain au ras de la rue, bouillonnant du bruit des sirènes de police et de la fureur des dérivatifs au désastre, avec ce « Les martyrs et les saints » de 2013, cinquième recueil, après « Sur les nerfs » (1995), « Criminels ordinaires » (2002), « Dans la dèche à Los Angeles » (2007) et « Effets indésirables » (2009) de ces nouvelles prenant de plus en plus la forme globale ‘une ville, ou plutôt d’une véritable saga microscopique, souvent brutale et parfois tendre, de la « City of Quartz » analysée par Mike Davis. La traduction française de Romain Guillou paraît ces jours-ci (septembre 2018), à nouveau chez Tusitala.

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L’intello
Je revenais de la bibliothèque. J’avais emprunté quelques livres.
La nuit commençait à tomber. Quelqu’un a crié « Gros con ! » en passant.
Je ne pensais pas qu’il s’adressait à moi. Puis j’ai senti qu’on tirait sur mon cabas de la bibliothèque de Los Angeles.
– C’est à toi que je parle, l’intello !
Il portait un beau jogging.
Je déteste salir mes vêtements.
J’ai fouillé dans la poche de mon blazer Tommy Hilfiger et j’ai sorti mon couteau et je l’ai profondément enfoncé dans l’épaule droite de l’homme. Je me suis promptement écarté pour que son sang ne tache pas ma nouvelle veste.
– C’est quoi ton problème, putain ? m’a crié l’homme.
Je n’ai pas répondu.
J’ai nettoyé le couteau sur sa manche et je l’ai rangé dans ma poche.
Je me suis dirigé vers un bar bien éclairé pour y boire un cocktail et me replonger dans mes livres.

De plus en plus souvent comparé, ces dernières années, à Raymond Carver dans la presse, aussi bien française qu’américaine, Larry Fondation, ayant travaillé 25 ans comme médiateur social, éducateur de rue et facilitateur pédagogique dans les quartiers réputés « difficiles » (et le mot est bien ici un euphémisme) de Los Angeles, est toutefois nettement plus brutal que son illustre prédécesseur, et travaille son matériau urbain ravagé d’une manière à la fois beaucoup plus factuelle et beaucoup plus elliptique (infiniment plus proche, donc, de l’écriture résultant des coupes sans pitié – et ô combien avisées – de Gordon Lish, l’éditeur historique de Carver). Fidèle à sa forme prédominante de flash fiction, assenant le coup en quelques lignes (même lorsqu’elle se dissimule à l’intérieur d’une longue nouvelle de deux pages) – on pourra à bon droit penser au travail conduit par Jean-Marc Agrati dans son « L’apocalypse des homards » -, l’auteur a, me semble-t-il, encore affûté sur la période récente le tranchant de ses lames de précision. Il indiquait, dans un bel entretien publié par L’accoudoir en 2012 (à lire ici), le travail systématique qu’il effectue dans ce domaine, à partir des « illuminations » initiales que lui fournissent ses observations du paysage urbain et humain des rues déshéritées de Los Angeles, de ses néons, de ses bars, de ses supérettes 24/24 et de ses recoins moins éclairés.

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Optimisez votre potentiel
Je suis rentré de Falloujah en mars 2005. On m’avait tiré dessus, mais je n’avais pas été grièvement blessé, et j’étais toujours dans l’armée.
On m’a assigné au recrutement. Je travaillais dans un bureau à Glendale en Californie, à côté d’un resto qui s’appelait Zankou Chicken. L’endroit était très apprécié et beaucoup de gens venaient y manger. La plupart du temps je prenais du poulet ou des falafels le midi, toujours accompagnés d’houmous. Leurs pitas étaient chaudes, bonnes et réconfortantes. À l’époque, je n’avais pas de copine.
Tous les jours, j’engageais des recrues. Surtout des Latinos ; quelques Arméniens. Les journaux rendaient compte quotidiennement du nombre de victimes. Parmi les hommes et les femmes qui se présentaient à mon bureau, certains étaient effrayés, d’autres n’avaient pas le choix.
Un matin de bonne heure, deux frères sont venus. Il se trouve que c’était des jumeaux. Je leur ai posé beaucoup de questions. Ils voulaient tous les deux s’engager.
Je me suis entendu leur demander : « Et qu’est-ce qu’en pense votre mère ? »
Pendant notre formation, on nous avait dit de ne jamais poser cette question. On nous avait même montré une note du vice-secrétaire des armées. Un ponte.
J’ai renvoyé les deux garçons chez eux.
Deux jours plus tard, une huile du centre m’a convoqué pour un entretien.
J’avais enfreint leur politique.
On m’a donné un congé sans solde de deux semaines. Une tape sur les doigts.
Ils ne tenaient pas à ce que nos techniques de recrutement se retrouvent dans la presse.
Le jour de ma reprise, deux autres jumeaux sont venus s’engager. Je les ai enrôlés sans sourciller.
Pas de Zankou Chicken pour moi ce jour-là. J’ai commandé par téléphone. Chinois. Livraison express, en quinze minutes à ma porte. J’ai atteint mon quota ce mois-là. L’armée allait me verser une prime

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recruiting-station-428Alors que les instantanés de misère, de rage et de stricte improbabilité au milieu des vies fragiles et menacées, tandis que leur forme et leur registre se renouvelle au fil des volumes, pourraient sembler, d’une certaine façon, immémoriaux, « Les martyrs et les saints » introduit au détour de ses carrefours et de ses trottoirs fourchus une nouvelle réalité, de plus en plus présente depuis 2003 : celle des vétérans plus ou moins abandonnés à leur sort, après leurs traumatismes en Irak ou en Afghanistan. Comme dans l’excellent roman graphique « Revenants » de Maël et Olivier Morel, on voit ainsi apparaître de nouveaux spectres dans la Cité des Anges. Et Larry Fondation prouve ici que son œil exercé repère aussi chaque mutation au sein de la population des laissés pour compte qui hante les interstices du Grand Rêve, et sait alors inventer le langage nécessaire pour leur donner une voix, aussi étrange et dure soit-elle.

Nous avions laissé l’homme seul au milieu des décombres, avec les décombres, dans les décombres. Lui-même morceau de décombres parmi les décombres. Innocent, à l’abri des coups, mais tout seul là-bas. (Un homme qui ne connaissait pas Beckett, mais qui attendait quand même Godot.)
Nous avons conduit longtemps, en direction de l’ouest, nous éloignant de cet homme que nous avions laissé plus loin encore. Je me souviens d’un coucher de soleil vif et violent comme un coup de pistolet, et que presque instantanément, le rouge et l’orange étaient tout à coup devenus noirs, invisibles. Comme les personnes et les choses, les couleurs cèdent leur place, s’effacent, meurent, disparaissent.

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