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Note de lecture : « Assomption » – Présages de la neige I (Françoise Morvan)

Un retour poétique intense sur une enfance bretonne rêveuse, joueuse, nourrie de contes et de nature. Une éblouissante recherche du temps précieux.

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Je vous ai déjà parlé récemment des éditions Mesures créées par André Markowicz, à l’occasion de la magnifique édition bilingue du « Dernier départ » de Guennadi Aïgui. Aux côtés de l’auteur russe et tchouvache, parmi les tous premiers volumes de la maison, on trouve les deux premiers tomes de la vaste entreprise poétique (« Sur champ de sable ») de Françoise Morvan, « Assomption » et « Buée » (qui seront suivis fort prochainement de deux autres, « Brumaire » et « Vigile de décembre »).

Le corbeau

Le vieux tilleul à frondaisons classiques
Logeait dans ses étagements de vert et d’ombre
Les oiseaux d’un théâtre à dévoiler le monde
Rois à profils d’autour et mages noirs de lune

Il suffisait de s’abriter au soir dans sa ramure
Pour les entendre remuer en murmurant
Tout prêts à délivrer leurs prophéties
Frouant frayant et froissant leurs rémiges

Vieil aruspice happé au fond des temps
Le corbeau drapé dans sa houppelande
Gardait par devers lui la clé de ses présages
Et venait refermer les portes de la nuit

Sur l’élégante carte insérée dans ce premier volume (dont chacun des 400 exemplaires est numéroté et signé), Françoise Morvan glisse quelques phrases précisant la nature du projet, ou plutôt donne des indices précieux sur ce dans quoi nous allons nous plonger avec elle : « C’est à partir d’observations qui auraient pu être celles de n’importe qui, pour peu que la mémoire s’empare d’instants inscrits dans l’immédiateté de la présence au monde, que je me suis mise à écrire Sur champ de sable, quelque chose comme une recherche du temps perdu, mais sans narrateur, sans je lyrique, sans autre lien que la traversée du temps. »

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Esquif

Hébergée par le châtaignier en fleurs, la maison secrète s’ouvre aussi, pour peu que l’on sache grimper à l’échelle tremblante, et, loin, très loin, se voit le tilleul aux présages. Le plancher bouge, les longs doigts des fleurs bougent dans le vent, le chanvre des cordages passe sur les poupées de feuilles et le coffre aux trésors. Jaune doux, chargé d’abeilles, apaisant les bruits du village et laissant les rumeurs se perdre dans la ramure à reflets de pluie, jaune doux chargé d’une odeur de miel et de farine, le châtaignier berce un esquif qui pourrait s’effacer sans qu’on le sache. Et si les naufragés s’éveillaient dans la transparence d’une île, ayant franchi les barrières de sable, ils auraient pour guide Robinson. Au creux du coffre, un livre brun aux pages collées d’être restées sous les fougères, un livre piqueté comme un œuf de pie, abrite les épreuves à connaître pour traverser la vie avec la force d’âme des coureurs d’aventures. Un crocodile à ventre bien cousu, objet d’étrange amour, montre ses dents fines. On le garde en présage et talisman, glissant la main sur ses écailles de dragon au moment de prêter serment. Les merles se répondent d’un bord du ciel à l’autre, et parfois un rouge-gorge vient voir qui se tient là, les jambes dans le vide, avec un large morceau de pain dont se détachent des miettes sur une planche. L’oiseau picore l’image de Robinson en grand habit de chèvre, s’arrête, penche la tête de côté, comme saisi soudain d’étonnement devant l’étrangeté du monde, et s’envole sous les longues fleurs de châtaignier qui se referment.

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Entreprise ambitieuse et salutaire en effet, que de ressusciter en poésie ce temps perdu ô combien précieux, celui d’une maison bretonne gorgée de souvenirs, placée sous le signe des contes, des fables et des légendes (écho d’enfance rétrospectivement évident, bien entendu, pour une Françoise Morvan qui aura consacré une partie de sa vie à l’édition critique complète des contes collectés par François-Marie Luzel d’une part, des travaux poétiques d’Armand Robin d’autre part), mais aussi des romans d’aventures, entrant ainsi logiquement en résonance tant avec la réédition récente de « L’île au trésor » de Robert Louis Stevenson qu’avec l’enquête poétique conduite cette année par Patrick Bouvet (« Le livre du dedans »). Ces cabanes, réelles ou imaginaires, vaisseaux de l’imagination déployée, comme celle de Millie Duyé, ne servent pourtant à aucun moment de refuge pour une crispation identitaire, mais bien de véhicule blindé et joyeux pour une Bretagne universelle, ouverte et partageuse qui, de ce fait, peut se contenter d’apparaître en filigranes rusés tout au long de ces 140 pages, plutôt qu’en étendards tapageurs. Privilégiant l’art menacé des quatrains (« héritage perdu, dont pourtant restent encore des traces comme de ces blasons usés où se voient des symboles sur champ de sable »), mais n’hésitant pas à utiliser le petit poème en prose lorsque nécessaire, ce récit intense d’une découverte du monde associant étroitement le mythe, le jeu, la nature et l’imagination tous azimuts enchante la lecture sans céder à la tentation d’embellir le souvenir.

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Rêve

Caché dans le feuillage en haut du chêne
Entrer dans son rêve au gré de l’air
Et laisser tous les jeux pour oublier
D’avoir été enfant dans la lourdeur du monde

La densité mémorielle et poétique de ce premier volume, jouant du double sens assumé de son titre, promesse d’été et esquisse d’une fuite vers l’âge adulte, est telle que l’on pourrait consacrer des pages entières à évoquer les signes qui l’informent : arbres, fleurs, araignées, corbeaux, rossignols, poupées, marionnettes, écheveaux, plumiers, morceaux de bois, bibelots, meubles de cuisine, rayons d’épicerie, livres usés d’avoir tant fourni leur carburant incomparable, le « Bric-à-brac au bord du lac » de Charles Sagalane, qui n’est peut-être pas si loin, se réarrange ici en un savant capharnaüm dont l’aléa s’esquive progressivement. Et même si c’est un certain chant populaire de Basse-Bretagne (« Ann Aotro Kersaozon » / « Le Seigneur de Kersauzon ») qui sert de fil rouge secret à cette « Assomption », Françoise Morvan se tient bien loin d’un régionalisme potentiellement racorni, pour aborder les purs mystères de ce qui constitue les êtres au fil des années, en Bretagne et ailleurs, dans l’enfance et au-delà.

Cendre

Les coudes appuyés sur la table, on reste entendre une longue histoire qui se déroule en se mêlant au rêve. Le prince gris, duveteux comme une souris, héberge sa mélancolie près de la cendre. Il passe à pas muets, peut-être en fantôme, prêt à se fondre dans les murs. Lancé par son père sur le chemin des aventures pour chercher le remède que ses aînés n’ont pas trouvé, il va confiant dans la bonté des vieilles fées scarabées, docile à la sagesse amère des adages. Il semble qu’on l’ait connu avant de naître et qu’il soit prêt à parler d’une voix mi-basse pareille au souvenir.

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