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Note de lecture : « Eureka Street » (Robert McLiam Wilson)

Le Belfast déchiré par les bombes des années 90, par les yeux étonnants de trentenaires presque ordinaires.

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J’ai erré dans les pièces de mon appartement désert. J’aimais bien cet appartement. Mais parfois, quand je m’y retrouvai seul, j’avais le sentiment d’être le dernier homme sur Terre et mes deux chambres devenaient un luxe humiliant. Depuis le départ de Sarah, je n’avais guère brillé. La vie avait été lente et longue. Elle était partie depuis six mois. Elle en avait eu assez de vivre à Belfast. Elle était anglaise. Elle en avait soupé. Il y avait eu beaucoup de morts à cette époque et elle a décidé qu’elle en avait marre. Elle désirait retourner vers un lieu où la politique signifiait discussions fiscales, débats sur la santé, taxes foncières, mais pas les bombes, les blessés, les assassinats ni la peur.
Elle était donc rentrée à Londres. Chuckie m’avait réconforté en me faisant remarquer que les Anglaises constituaient une perte de temps. Elle n’a pas écrit. Elle n’a pas appelé. Elle n’a même pas faxé. Elle avait eu raison de partir, mais j’attendais toujours son retour. J’avais attendu d’autres choses dans ma vie. L’attente n’avait rien de nouveau pour moi. Mais aucune attente ne m’avait jamais fait cet effet. Il me semblait que j’allais devoir attendre plus longtemps que jamais. L’aiguille de l’horloge filait bon train, mais je n’avais pas encore quitté les starting-blocks. Les gens se trompaient complètement sur le temps. Le temps n’est pas de l’argent. Le temps, c’est de la vitesse.

Belfast, 1994. Jake a été élevé parmi les catholiques des bas quartiers, où il a appris à se battre en véritable professionnel, avant d’obtenir une bourse universitaire anglaise, puis de laisser tomber, de revenir au pays pour y vivre un beau chagrin d’amour. Chuckie est censé être du côté protestant, prolétaire bon teint lui aussi, lorsqu’il décide un beau matin que cela suffit, et qu’il est temps maintenant pour lui de gagner de l’argent. Les deux amis si résolument improbables, le dur paradoxalement romantique travaillant comme collecteur de dettes ou comme manœuvre en bâtiment, le gros et jusqu’ici mou entrepreneur en herbe laissant désormais pulser son imagination mercantile débridée, sont les deux narrateurs (l’un à la première personne, l’autre à la troisième personne, les raisons de ce choix apparaissant en temps utile) désignés par Robert McLiam Wilson pour nous plonger dans les affres de la guerre civile irlandaise, en une exceptionnelle comédie tragique, travaillée au ras du terrain social et politique, du côté des spectateurs et des victimes de l’affrontement séculaire entre les différentes milices armées, les forces de sécurité et les diverses vindictes à l’œuvre depuis 1916 au moins.

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Je me sentais aigri. Je bossais dans la récupération des marchandises impayées. Qu’aurais-je pu me sentir d’autre ? La récup me calmait pendant la matinée et, nous autres, on bossait toujours la matin. C’est là qu’on faisait notre meilleur score. Le matin, les gens étaient déboussolés, à moitié habillés, malléables, peu enclins à castagner. Un pantalon est apparemment nécessaire pour exhiber ses talents pugilistiques. Nous ne travaillions jamais après la tombée de la nuit : difficile, dans l’obscurité, de jauger la corpulence d’un type ou la quantité d’alcool qu’il a bu ; il était aussi plus difficile de trouver des femmes seules après la tombée de la nuit et les gens nous prenaient sans cesse pour des membres de l’IRA.
Eh oui, les gens nous prenaient sans cesse pour un commando de l’IRA. Il était facile, j’imagine, de confondre un trio de salopards machos avec un autre. Mes collègues étaient des êtres humains très frustes, vraiment. Crab était gros, gras et laid. Hally était gros, gras, laid et vicieux. J’essayais de ne pas haïr les gens. Haïr les gens était trop fatigant. Mais parfois, juste parfois, c’était difficile.

Publié en 1996 (et traduit en français en 1997 par Brice Matthieussent chez Christian Bourgois), deux ans après le cessez-le-feu généralisé entre factions qui augurait d’une lente mais réelle sortie de crise, le troisième roman du Nord-Irlandais prend joyeusement (mais très sérieusement) à contrepied la majorité des discours politiques et littéraires ayant entouré depuis longtemps cette guerre civile. Si les tenants des thèses majoritaires de la « Résistance irlandaise » ont bien ici leurs porte-paroles (largement chahutés par le protagoniste Jake, en revanche), si les exactions des milices sont le plus souvent renvoyées dos à dos, si les discours enflammés se voient forcés de céder le pas, tout au long du roman, face aux réalités de la vie matérielle et de son cortège de souffrances comme de petits bonheurs ténus, c’est bien dans la confrontation – des réalités vécues par une bande de personnages à l’épaisseur réjouissante, bien loin de se limiter aux deux narrateurs, aux dogmes et aux surplombs de toute nature – qu’explose page après page la richesse réjouissante, drôle au cœur même de la tragédie, de cet « Eureka Street ». Malgré quelques défauts éventuels, et en tenant compte de la notable levée de boucliers qui a salué sa publication, justement du côté des divers tenants de la justice « divine » de chacun des combats en présence à Belfast, c’est bien un grand roman, subtil et ramifié sous ses rudesses directes apparentes, qui nous est ainsi offert.

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J’ai vidé mon verre d’un trait.
« Alors, Max, dis-je, de quelle partie des États-Unis venez-vous ?
– Ne changez pas de sujet ! beugla Aoirghe. Comment pouvez-vous laisser un flic vous battre comme plâtre et ne pas vous mettre en colère ?
– Eh bien, ça n’était pas vraiment politique.
– Quoi ? » hurla-t-elle – au moins j’amenais de l’eau à son moulin. « C’est toujours politique. »
J’ai encore bu un demi-verre de vin. Je serais bientôt chez moi et tout irait bien.
« Je le méritais. »
Maintenant elle était furieuse. Je crois qu’elle a pris feu ou quelque chose comme ça.
« Je le méritais, a-t-elle répété. Oh, pauvre connard. C’est ça, pour vous, être irlandais ? Ce genre d’ignominie se poursuivra éternellement jusqu’à ce que tout la pays soit réuni et que nous formions une seule Irlande. »
À moitié levée de sa chaise, elle me dévisageait comme si elle s’attendait à ce qu’un orchestre accompagne sa tirade dramatique. Les autres convives nous regardaient maintenant sans se gêner et même les serveurs semblaient inquiets. De telles envolées n’étaient jamais bien vues dans les lieux publics de Belfast, même chic, même bourgeois. Les gens devenaient nerveux. Les gens s’agaçaient.
J’ai pris la parole.
« Écoute-moi, Casse-Couillarghe, ou quel que soit ton nom, pourquoi ne pas nous lâcher les baskets et nous laisser finir de dîner en paix ? »
Elle a reniflé d’un air méprisant. Compte tenu des circonstances, sa moue était étonnamment excitante.
« Vous ne désirez donc pas l’unité de votre pays ?
– Quel pays ?
– Vous ne vous considérez pas irlandais ?
– Chérie, je ne me considère absolument pas. Voilà jusqu’où va mon humilité. »
Enfin, elle a eu l’air écœuré.
« Ne m’appelez pas « chérie », espèce de goujat. »
Ensuite, ç’a été la débandade générale, la soirée est vraiment partie en eau de boudin.

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