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Note de lecture : « Le temps des hyènes » (Carlo Lucarelli)

Une remarquable deuxième enquête de Colaprico et Ogbà dans la colonie italienne d’Érythrée.

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L’œil de berberè.
L’idée lui était venue tandis qu’il poussait la chevrette de la pointe de la canne, pour qu’elle arrête de brouter l’herbe qui se trouvait sur la route, jaune, sèche et inutile comme la barbe d’un vieux. Jàfet le connaissait par cœur le sentier menant au sycomore, les plantes de ses pieds nus, déjà endurcies comme des sandales avançaient avec assurance dans cette pénombre bleuâtre où se confondaient les silhouettes et les ombres, et c’est ainsi que son esprit voyageait, volait rapide parmi les images et les mots, comme le lui avait appris oncle Wolde, qui était un amari, un griot, et quand il serait grand – assez grand pour décider de son avenir et pas seulement pour mener paître la chevrette – Jàfet aussi ferait l’amari.

Lorsqu’ « Albergo Italia » est paru en français fin 2016, j’espérais ardemment que la série alors en devenir se poursuivrait : c’est chose faite puisque nous retrouvons le capitaine de carabiniers Colaprico et son sous-officier local Ogbà dans une deuxième enquête au cœur de la colonie italienne d’Érythrée, quelque temps après la première, donc vers 1899 vraisemblablement. « Le temps des hyènes », publié en 2015 et traduit en français en ce début 2018 par Serge Quadruppani (toujours impeccable, et toujours adroit et à l’aise dans les soubresauts des variations dialectales italiennes et coloniales) chez Métailié, commence sous un sycomore séculaire, qui n’est pas uniquement le ferment imaginaire d’un futur berger poète érythréen, mais l’arbre profané, l’arbre aux pendus aux branches duquel se succèdent en quelques jours d’abord trois travailleurs agricoles, puis, horreur et mobilisation générale, un blanc, le marquis Sperandio, qui avait entrepris la formidable tâche de créer ici un domaine viticole – et dont la mort tragique provoque l’intervention toutes affaires cessantes de Colaprico, chef en titre de la police criminelle de la colonie, et de son fidèle acolyte.

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Porca putèna d’una vigliaca noja, nom de Dieu de bordel de merde, chuchote le brigadier derrière son mouchoir, la voix rauque à cause de cette puanteur qui lui noue la gorge, intense et sucrée comme celle des fruits qu’on met à bouillir avec du sucre. Il fait une bourde en pensant à la confiture de figues qu’il garde dans son logement pour le petit-déjeuner et comprend qu’à partir de ce moment il n’en mangera plus jamais.
– Les hyènes, dit le capitaine. Elles l’ont dévorée.
– Non, dit Ogbà, mais avant il le pense, mbí. Il a parlé trop vite, trop sûr de lui, d’habitude il aurait commencé par l’expression si je peux me permettre, mon capitaine ou avec tout le respect, mais la cabane est petite, un cercle de chaume surmonté d’un toit de branches, qu’on peut presque toucher en écartant les bras d’un bout à l’autre, il n’en peut plus de rester dans cette pénombre suffocante de mort et de mouches.
Trop vite quand même, et bien que le capitaine soit hawunà, sans façon, et habitué à ses objections, il n’en demeure pas moins un supérieur et surtout un t’lian, dans tous les cas un cullu ba’llei, monsieur je sais tout, comme toujours les Italiens.
Et en effet, le brigadier a déjà amorcé une réaction, écoute un peu, bachi-bouzouk, et a même baissé son mouchoir pour mieux se faire entendre, mais le capitaine l’arrête aussitôt : un instant. Toutefois, comme les autres il ne supporte plus de rester là-dedans, c’est pourquoi, lorsque Colaprico parle, son ton est moins hawunà que d’ordinaire. Et pourquoi pas ?
Ogbà indique le museau de la hyène de la pointe de son bâton, de loin, puis le corps de la femme, tout en s’apercevant que les deux autres, habitués à d’autres maisons, ne voient pas aussi bien que lui dans l’obscurité d’un toucoul, alors il cogne contre les branches du toit et fait un trou.
Le soleil entre dans la cabane avec une lame blanche grouillante de mouches qui éclaircit d’abord les contours, puis les détails des carcasses au centre du sol en terre battue.

Dans cette veine anthropologique et historique qu’il a mis en place depuis « La huitième vibration », Carlo Lucarelli, sous couvert d’une deuxième enquête policière soigneusement ramifiée, poursuit son exploration du colonialisme, italien dans ce cas particulier, et de l’affairisme monumental qui l’a partout accompagné, au nom du progrès ou du développement, mais avant tout de la valorisation du capital dans des conditions pas toujours extrêmement fair-play. Et il conduit cette enquête-là d’une manière redoutablement passionnante.

Ce qu’en dit Jean-Marc Laherrère dans Actu du Noir est ici.

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