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Note de lecture : « Le dernier voyage de Sindbad » (Erri de Luca)

Une brève pièce de théâtre pour dire en un éclair l’infamie de la politique anti-migrants.

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La brève préface est ici vitale pour éclairer le propos de cette pièce de théâtre en 15 scènes, une prière laïque et 50 pages, publiée par Erri de Luca en 2003, traduite en français en 2006 chez Gallimard (dans la collection Le Manteau d’Arlequin) par Danièle Valin, et découverte grâce à la compagnie Les Entichés, lors de leur deuxième soirée de lectures chez Charybde, en mars 2017 (soirée que l’on peut écouter ici).

J’ai écrit ce Sindbad en 2002. Les poissons de la Méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans. Cela se passait à Pâques en 1997. Sur l’Adriatique, un navire de guerre italien essayait de bloquer la route d’un gros bateau albanais en éperonnant sa coque. Il coula à pic immédiatement et plus de quatre-vingts Albanais périrent. Le bateau s’appelait Kater I Rades et son naufrage inaugurait l’infamie.
J’ai emprunté un marin aux Mille et Une Nuits pour le faire naviguer sur Notre Mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain. Il n’a pas besoin d’emballage, il s’entasse tout seul, son transport est payé d’avance et pas à la livraison.
Ce Sindbad est un concentré de marins et d’histoires, depuis celle de Jonas, prophète avalé vivant par la baleine, à celle des émigrés italiens du vingtième siècle avalés vivants par les Amériques.
Ici, Sindbad en est à son dernier voyage. Il transporte des passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés.

Comme Andrea Camilleri presque tout au long, en percolation, de la série des « Salvo Montalbano », comme Vladimir Lortchenkov (qui y ajoute une sauvage et sombrement farceuse dérision) et son « Des mille et une façons de quitter la Moldavie », choqué dans ses intimes convictions par le spectacle de Lampedusa, dès le milieu des années 1990, et profondément ébranlé par la négation totale de l’humanité et de la loi de la mer que représenta ce tragique « fait divers » (comme hésite à peine à le qualifier la machine médiatique occidentale, infiniment blasée) de Pâques 1997 qu’il indique dans sa préface, Erri de Luca dénonce de son mieux, en mobilisant à son service, prouesse non négligeable sur une distance aussi courte et intense, une partie de l’imaginaire maritime et solidaire qui demeure dans nos consciences (son Sindbad devant sans doute davantage, en réalité, au Joseph Conrad de « Typhon » ou du « Nègre du Narcisse » qu’aux « Mille et Une Nuits » proprement dites).

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LE CAPITAINE : (…) À l’époque, les vies se brisaient sur un quai, de vrais adieux s’échangeaient, certains de ne plus se revoir. On pouvait entendre le bruit des adieux, un bourdonnement de recommandations et un déboîtement d’os. (Pause.)
LE MAÎTRE D’ÉQUIPAGE : Avec l’émigration de contrebande, on se salue avant, on embarque déjà salués.
LE CAPITAINE : Merci, tu as toujours le mot juste pour atténuer les retours d’émotions.

Là où le roman contemporain (et en particulier le roman noir), lorsqu’il s’empare de ce « sujet », tend à privilégier l’abjection mafieuse qui hante le convoyage rançonné des candidats à la fuite (plus rares sont ceux qui, comme l’Alain Wegscheider de « État dynamique des stocks », se concentrent sur le calcul rationnel et capitaliste qui est ici à l’œuvre, ou qui, comme le Serge Quadruppani des « Alpes de la Lune », la Carole Zalberg de « Feu pour feu » ou le Mathias Énard de « Rue des voleurs », se soucient de l’élan qui pousse ainsi le migrant à tout risquer), Erri de Luca a choisi une approche tragiquement minimaliste, dans laquelle la sobriété du texte et du jeu, pourtant mêlée d’une faconde primesautière masquant les sentiments des durs-à-cuire et les espoirs et désespoirs des candidats, expose d’une manière particulièrement terrifiante les enjeux de ces véritables politiques de la honte développées globalement par l’Europe.

LE CAPITAINE : Je ne descends jamais dans la cale. Ça me fait drôle de voir des femmes à bord. Elles font penser à la terre ferme.
LE MAÎTRE D’ÉQUIPAGE : C’est sûr, capitaine, avec elles on a l’impression d’avoir débarqué. Ma bonne femme est toujours prête quand je reviens. Je passe la porte et il y a déjà une poule au four, le plat que j’aime. C’est une sorcière, elle sait le jour et l’heure de mon arrivée. Moi, je ne le sais pas, mais elle oui, elle me sent de loin.
LE CAPITAINE : Eh ! C’est pas difficile. Essaie de te laver un peu plus souvent.
LE MAÎTRE D’ÉQUIPAGE : En se lavant à l’eau de mer, on développe encore plus son odeur.
LE CAPITAINE : Elle se développe aussi avec l’ail que tu croques tout cru.
LE MAÎTRE D’ÉQUIPAGE : Contre les vers et contre les esprits, les vieux bateaux ont plus de fantômes que de rats.
LE CAPITAINE : C’est à peine s’ils te chatouillent, tu les fais fuir en crachant dessus. Tu t’en tireras toujours, toi. Car ceux qui ont une femme qui les attend se sauvent toujours des malheurs et des tempêtes. Au moment du danger, leurs forces redoublent, ils sont deux à se battre. La mort se lasse contre deux à la fois, elle préfère les solitaires.

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® Marco Bertorello / AFP

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