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Note de lecture : « L’ombre des années sereines » (Olivier Martinelli)

Algérie, 1962. La rage qui suit l’abandon, et son souvenir toujours brûlant.

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– Tu as déjà entendu battre le cœur d’une ville, fils ?
Gabriel n’a pas répondu. Il a seulement fait non de la tête.
– Si tu avais entendu ça… De toutes les fenêtres, des balcons, des terrasses… Ce chœur énorme qui montait des entrailles de la ville… Ce signe de ralliement… Ces coups frappés fort… Ça finissait par te rentrer dans le corps. Et ta poitrine, elle se mettait à battre au même rythme. Tous les habitants y participaient à l’heure du couvre-feu.
Mes souvenirs étaient là, vacillants, qui s’agitaient derrière mes yeux comme des lucioles. Ils faisaient briller les pupilles de mon fils. Du pouce et de l’index, il a pincé ses paupières. Il préférait les fermer devant ces images qui affluaient… Les images d’un passé, d’une ville qu’il n’avait pas connus. Il a expulsé un bref hoquet. J’ai repris :
– Les gens tapaient sur ce qu’ils trouvaient, des casseroles, des poêles, les rebords des fenêtres. La transe durait de longues minutes. Et dans ces moments-là, on sentait que tout était encore possible, que la ville nous appartenait, que rien ne pourrait nous en chasser. Les militaires, ça les rendait fous. Quelquefois, depuis leur caserne, ils tiraient en direction des immeubles.
Son visage s’est crispé soudain. Un tremblement interne a fait tressaillir son corps. J’ai compris qu’il émergeait brutalement, qu’il revenait de ce rêve éveillé.
– Les attentats ont commencé quand dans la cité ? À quelle époque l’armée vous a lâchés ? Vous vous êtes organisés comment ?

Lorsqu’un fils veut retranscrire, sur le tard, le récit de son père, celui des derniers mois passés avant le départ inéluctable, sans doute, à l’issue d’une guerre d’indépendance qui a mal tourné, c’est d’un coup toute la rage, la mortification, mais aussi le désarroi et le désespoir des vaincus et abandonnés n’ayant guère eu leur mot à dire jusque là que convoque Olivier Martinelli. Cette nouvelle publiée en 2015 chez Zinc, dans laquelle on retrouve l’Algérie française qui affleurait dans « Quelqu’un à tuer », du même auteur, n’est toutefois pas uniquement, loin s’en faut, un dramatique exorcisme d’histoire familiale, ni même un cri du cœur écorché des « pieds-noirs » de 1962.

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Je suis rentré tard dans la nuit. À cause du couvre-feu, je longeais les murs pour ne pas me faire repérer. Je sautais d’une ombre à l’autre, avec précaution, tous mes sens en alerte, scrutant l’obscurité devant moi. C’était étrange. Je connaissais ces rues, ces boulevards, ces bâtiments. Pourtant, je les découvrais pour la première fois. je devenais un étranger dans ma propre ville. Ce n’était pas une impression désagréable. J’étais seul dans la cité déserte. Et elle m’appartenait.

Nous sommes loin, ici, en apparence, du rock de « La nuit ne dure pas », de « Jonas » et de « Une légende » (même si le grand « Rêves de gloire » de Roland C. Wagner nous rappelle à l’occasion à sa manière machiavélique et flamboyante que de redoutables ponts pourraient exister là). Le récit de ce père à son fils armé de sa machine à écrire Underwood est certes celui de la fin de l’Algérie française, des derniers soubresauts entre mars et septembre 1962, lorsque la bataille de Bab-el-Oued et le massacre de la rue d’Isly marquent ce point de bascule lors duquel une grande partie des « civils » pieds-noirs, à l’image du père de « L’ombre des années sereines », rejoignent les rangs de l’OAS, jusqu’alors plutôt animée par les forces d’extrême-droite issues du putsch manqué de 1961. À travers son double narrateur, Olivier Martinelli évoque avec une belle ferveur rageuse cette terrible guerre civile entre « Français » d’abord, puis, directement ou indirectement, les massacres par les « Algériens », en juillet à Oran principalement, alors que l’exode est déjà bien entamé.

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Des coups de feu m’ont réveillé. Je venais d’atteindre le mur de la grande bâtisse. À l’arrière, par les fenêtres du deuxième étage, des rebelles tiraient sur nos quartiers au fusil à lunette. Ils avaient assassiné sept personnes depuis la veille. En plein jour, ils tuaient des vieillards souvent, les plus lents pour se mettre à couvert. Le soir, ils visaient les fenêtres au hasard.
Un moment, il avait été question de les allumer à distance, au bazooka. Mais les chefs voulaient frapper fort. Ils comptaient sur l’impact psychologique d’une attaque au plastic. Nos ennemis ne se sentiraient à l’abri nulle part, même au cœur de leurs quartiers. Ça refroidirait leur ardeur, peut-être, pour un temps.

« L’ombre des années sereines », si elle évoque des mois terribles – période que Kamel Daoud sait aussi évoquer spectaculairement et dignement dans son « Meursault, contre-enquête », et qui transparaît également en filigrane dans le magnifique « Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu » d’Emmanuel Ruben, n’est bien entendu PAS une analyse historique de la fin de la guerre d’Algérie. Bien plutôt, elle met en scène avec une singulière émotion la brûlure de ces moments historiques, ramenés à l’humain qui y est victime d’une géopolitique qui n’est pas la sienne, et qui, logiquement, le dépasse le plus souvent : échanges de territoires après les traités de paix, exodes de populations, purifications ethniques officieuses, terres brûlées et autres vengeances de masse. Celles et ceux qui doivent, pour des raisons de haute politique ou parce que, simplement, ils se trouvent être dans le « camp » des vaincus – lorsque plus aucune réconciliation, plus aucune cohabitation, ne sont jugées possibles -, doivent abandonner la terre qui les a vu naître, et où ils ont toujours vécu. Et cette brûlure n’est pas de celle qui disparaissent volontiers, quels que soient les éventuels efforts déployés pour oublier, comme l’expriment aussi avec force des textes aussi différents que « Le harki de Meriem » de Mehdi Charef ou « Les inachevés » de Reinhard Jirgl.

Je me suis remis en marche. Les rues étaient écrasées par la canicule. À certains endroits, des petits mirages faisaient scintiller le bitume. Une odeur épaisse et écœurante montait du sol. J’ai tourné mon visage vers le soleil. J’avais besoin de ressentir sa chaleur, qu’elle me caresse comme une gifle, une dernière fois.

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