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Note de lecture : « Les furies de Borås » (Anders Fager)

L’horreur mythologique est vivante et guette, repliée dans les creux d’un quotidien scandinave complice ou inconscient.

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La boîte de nuit d’Underryd se situe loin dans la forêt, au centre du triangle délimité par Värnamo, Borås et Jönköping. Dans un trou enténébré au nord du Småland. On a toujours dansé à Underryd. Depuis Dieu sait quand et même longtemps avant. D’abord sur des pierres moussues, puis au carrefour lui-même. À l’endroit précis où les routes menant aux trois villes se croisent. Au son des chalemies et des violons, puis de l’accordéon. On y a installé une piste de danse dans les années vingt et elle s’est graduellement étendue au fil des ans pour devenir un véritable parc. En plein milieu de la forêt. Dans les années quatre-vingt, les fêtes ont été transférées dans une grange. Un édifice imposant que quelqu’un a eu la drôle d’idée de peindre en mauve. Puis on l’a agrandi pour en faire une boîte de nuit avec cinq bars, trois pistes et une pizzeria. On a construit un parking digne d’un hypermarché et on a veillé à faire venir les meilleurs groupes. Thorleif pour maman et papa, Jerry Williams pour les fans des fifties. Du freestyle, Pontus et les Américains ou Petter pour les jeunes. Ça rocke à Underryd. Tous les habitants de la ville travaillent pour la boîte de nuit. (« Les furies de Borås »)

Dès les premières lignes de la nouvelle qui donne son titre au recueil, Anders Fager donne le ton : si elle se nourrit souterrainement des plus noirs éléments de la mythologie scandinave et d’évocations assumées de la cosmogonie magique de H.P. Lovecraft (auquel les références directes et indirectes abondent – beaucoup plus centralement que chez le grand Thomas Ligotti, par exemple), son horreur à lui s’inscrit résolument dans le quotidien contemporain (seules deux incursions rusées dans le passé sont proposées), loin des bibliothèques obscures, des grimoires secrets ou des contrées oubliées, mais dans les boîtes de nuit, les jardins d’enfants, les bars, les maisons de retraite médicalisées ou les magasins d’aquariophilie. Les Grands Anciens éventuels, ou leurs rejetons, tapis dans les tourbières, les crevasses des collines urbaines, les replis des dunes – qu’ils soient tombés du ciel, issus de l’abîme du temps ou bien chuchotant dans les ténèbres – ont su trouver leurs intermédiaires dévoués, conscients ou inconscients, sorciers lycéens, gamins en mal d’aventure, rêveurs inattentionnés ou même hybrides génétiquement incertains. L’horreur rôde, et ne reste généralement pas ici devant le seuil.

Les soldats tiennent à nouveau conseil auprès de Bjarne. Que va-t-on faire ? Le Norvégien paraît têtu et n’a-t-on pas déjà trouvé toute sa nourriture ? Son cochon et ses pitoyables poules ? Il doit y avoir davantage. Les paysans dissimulent des choses. Bon, qu’est-ce qu’on fait ? On discute de méthodes de torture, comme si on évoquait les semailles de printemps. Une demi-lune apparaît dans le ciel ; elle éclaire la neige et les visages blancs. Quatre gamins frigorifiés. Des Finlandais originaires de l’Ostrobotnie. L’aîné a vingt-et-un ans, le cadet, seize. Le Norvégien à terre pourrait être leur père à tous. Écrasons ses pouces avec le cran de sécurité du mousquet, suggère le plus jeune. Arrachons-lui les dents. Brûlons la maison, propose un autre. Où dormiras-tu si nous brûlons sa maison, crétin ? Allongeons-le sur le feu. (« Le vœu de l’homme brisé »)

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Ces treize nouvelles traduites en 2013 chez Mirobole par Carine Bruy sont extraites de l’omnibus suédois de 2011 qui regroupe les trois premiers recueils de l’auteur (neuf autres nouvelles en sont proposées dans « La reine en jaune », paru chez le même éditeur français début 2017). Le terme de recueil de nouvelles, en lui-même, ne rend pas totalement justice à la fort rusée construction d’échos, de révélations, de croisements et de bifurcations qui relient entre eux (parfois très subtilement, parfois de façon beaucoup plus directe) ces treize extraits d’une terrifiante et insidieuse réalité occulte hantant la Scandinavie d’Anders Fager, de la Laponie au Småland, de l’Ostrobotnie au Stjørdalen, dont l’agencement français du recueil tient superbement compte, en permettant à un véritable échafaudage de se mettre en place au fil des récits, quelles que soient les distances kilométrique ou temporelle qui les séparent en apparence.

C’était lundi dans le monde des humains. Des ondées balayaient la lande de Skanör. Pas un homme ne fit ne serait-ce qu’un pas vers la bruyère où était tapi le Voyageur. Presque aucun autre organisme vivant non plus. Quelques mouettes passèrent, virent leur congénère morte et piaillèrent un peu. Un faible avertissement. Surtout par précaution. Mais bientôt plus aucun oiseau ne se montra au-dessus de l’Ammerännan. Parce qu’il y avait quelque chose en bas. Dans la bruyère. Soudain, tous les oiseaux l’avaient su. Même quand la mouette morte fut recouverte de glace, ils se tinrent à l’écart. Ils savaient. (« Fragment VI »)

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Derrière la référence intense au maître de Providence, la lectrice ou le lecteur verra néanmoins poindre de belles et troublantes résonances avec certains épisodes cruciaux de la puissante saga télévisuelle que fut « Buffy the Vampire Slayer » de 1997 à 2003, avec certaines nouvelles « crues et fumantes », justement, de luvan dans son indispensable recueil « Cru », voire avec certaines des échappées fantastiques où des militaires se perdent dans des brouillards insondables, dans « Les soldats de la mer » d’Yves et Ada Rémy, par exemple, ou certaines situations des « Zones sensibles » de Romain Verger.

« Iä ! Iä ! Le Bouc noir a mille enfants ! » Les filles se battent autour de Bidoche. Pour sa chair. La sainte offrande au Bouc de la forêt. Les filles d’Underryd. Ce sont les filles du Småland. Sussilull et Sussilo se nourrissent l’une l’autre de morceaux de viande crue et fumante. Les filles semblables à des pavots, des lys ou des pivoines. Ce sont des ménades hardcore, toutes autant qu’elles sont. Ce sont des gamines cannibales qui nourrissent un monstre sorti de l’abîme avec du foie chaud et fumant. Alexandra et Anna le lèvent ensemble vers le fouillis de bras. Le Messager tremble d’excitation et se penche de plus près. Il écrase la tourbe et les brindilles. Il prend appui sur du sol plus stable. Ses tentacules frénétiques font siffler l’air et cela pue la mort et le méthane. (« Les furies de Borås »)

Un recueil particulièrement remarquable, quoi qu’il en soit, que l’on savourera à loisir sanglant et inquiétant, en profane ou en connaisseur, en admirant la maestria avec laquelle la mythologie se voit ainsi perpétuellement rajeunie et remise en situation d’urgence. Anders Fager est l’un des invités des quinzièmes Dystopiales, et sera notamment présent le samedi 1er avril à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris), de 17 h à 20 h.

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