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Je me souviens de : « Le Mal de Montano » (Enrique Vila-Matas)

«Mourir écrasé sous le poids de la grande Bibliothèque, voilà l’idéal auquel doivent tendre les auteurs contemporains.» (Enrique Vila-Matas)

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«Le narrateur du Mal de Montano d’Enrique Vila-Matas souffre d’une sorte de «maladie littéraire» : il ne fait l’expérience du monde qu’à travers les livres écrits par les grands noms de l’histoire littéraire qu’il a lus. Il est condamné à se comprendre lui-même et tout ce qui l’entoure à travers la vie et l’œuvre des auteurs qui l’obsèdent. Il écrit Le Mal de Montano dans l’espoir de trouver un remède – de quitter la littérature grâce à la littérature.» (Lars Iyer, «Nu dans ton bain face à l’abîme» –Éd. Allia)

Je me souviens avoir découvert l’œuvre d’Enrique Vila-Matas avec «Le Mal de Montano» (comme la plupart d’entre nous, je préfère me souvenir de mes premières fois que de mes fins).

Je me souviens de cette lecture comme d’une addiction, de mon éblouissement en découvrant ce labyrinthe littéraire, l’érudition et l’inventivité virevoltante d’Enrique Vila-Matas, d’une sensation de bonheur vertigineux à plonger dans ce livre inclassable, à cheval entre fiction et essai, à la fois récit de voyage, journal intime, essai et réflexion sur la mort de la littérature.

Je me souviens que Montano a été frappé de son mal éponyme, une incapacité subite d’écrire, qu’il a été «paralysé, changé en agraphe tragique» juste après la publication de son roman sur les écrivains qui renoncent à écrire : un sujet qualifié de dangereux par le narrateur.

Je me souviens que son père, le narrateur du livre, est atteint d’une autre forme de pathologie littéraire – une obsession intarissable et maladive pour la littérature -, et que ce personnage grandiose et ridicule, qui semble être un héritier du Quichotte, projette de cartographier le mal de Montano.

«Peut-être est-ce cela, la littérature: inventer une autre vie qui pourrait fort bien être la nôtre, inventer un double. Ricardo Piglia dit que se souvenir avec une mémoire étrangère est une variante du double, mais aussi une métaphore parfaite de l’expérience littéraire. Je viens de citer Piglia et constate que je vis entouré de citations de livres et d’auteurs. Je suis un malade de littérature. Si je continue ainsi, aussi bien va-t-elle finir par m’avaler, tel un pantin dans un tourbillon, jusqu’à ce que je me perde dans ses contrées sans limites. La littérature m’asphyxie chaque jour un peu plus, penser, à cinquante ans, que mon destin est de me transformer en un dictionnaire ambulant de citations m’angoisse.»

Je me souviens que le récit prend la forme d’un journal intime, d’un portrait fractionné, vertigineux et ambigu du narrateur à travers les échos de ses lectures des œuvres d’autres écrivains.

Je me souviens de ce livre comme de la cartographie d’une grande Bibliothèque et de ma fascination pour cette littérature qui se nourrit du poids de son histoire et de la hantise de sa propre disparition, thème au cœur de toute l’œuvre de Vila-Matas depuis l’«Abrégé d’histoire de la littérature portative» et «Bartleby et compagnie».

«KAFKA, Franz (Prague 1883 – Kierling 1924). «La conque de mon oreille était fraîche au toucher, rugueuse, froide, pleine de sève comme une feuille», écrit Kafka dans son journal de 1910. Sa phrase me conduit à une autre, elle me conduit au souvenir d’une phrase que j’ai entendue de la bouche de Claudio Magris un soir à Barcelone : «Il se peut que la littérature fasse, elle aussi, partie du monde à la façon, par exemple, des feuilles.»
La phrase de Magris non seulement me console, mais elle me rend au monde. La littérature et le monde entrent en harmonie. Être malade de littérature ne me semble plus aussi grave. Il est agréable de se sentir, comme je me sens ce matin, en harmonie avec le monde.»

Je me souviens du «Mal de Montano», qui fut publié en 2002, et traduit en français par André Gabastou pour les éditions Christian Bourgois en 2003, comme d’un récit qui se réinvente à chaque chapitre et comme d’une formidable machine à donner envie de lire (Marguerite Duras, Julien Gracq, Franz Kafka, Robert Musil, Georges Perec, W. G. Sebald ou Robert Walser pour n’en citer que quelques-uns).

Un livre qui comporte le risque non négligeable d’aggraver les symptômes de votre pathologie de la littérature.

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