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Note de lecture : « Enfers et fantômes d’Asie » (Collectif)

Une incursion artistique ultra-documentée dans des composantes essentielles des surnaturels asiatiques et de leurs influences culturelles. Et une iconographie hors du commun.

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D’avril à juillet 2018, une exposition exceptionnelle par son ampleur et par la variété de ses sources s’est tenue au musée du quai Branly. Intitulée « Enfers et fantômes d’Asie », elle présentait, sous le commissariat de Julien Rousseau et avec le conseil scientifique, pour le cinéma, de Stéphane du Mesnildot, une somme rarissime d’explorations des composantes esthétiques, historiques et culturelles d’un pan entier du surnaturel asiatique, avec un accent tout particulier sur le Japon et la Thaïlande, la Chine et le Cambodge y étant également bien représentées.

Beaucoup plus qu’un catalogue d’exposition, même s’il en présente bien l’extrême richesse iconographique, le présent ouvrage, publié chez Flammarion en avril 2018, nous offre 24 monographies, précédées de trois textes liminaires et suivies d’une liste des œuvres exposées et d’une fort riche bibliographie.

Prisonnier dans l’entre-deux mondes, le fantôme vagabonde et souffre de solitude. Expliquer son origine ne va pas de soi car les entités surnaturelles sont par nature insaisissables et imprévisibles. Les religions, comme le bouddhisme, tentent pourtant d’éclairer le devenir après la mort. À la faveur de rituels funéraires, elles s’appliquent à accompagner le voyage des défunts vers l’au-delà et à pacifier leurs âmes. En Chine, des offrandes visent à faciliter le passage des morts devant les tribunaux des enfers en leur transmettant des mérites pour une bonne renaissance. À l’inverse, une âme qui n’est pas « nourrie » par le rituel funéraire et le culte des ancêtres peut se changer en démon ou en revenant affamé (koueï). Cependant, le fantôme ne se laisse pas enfermer dans un système d’explications. Il apparaît dans un contexte culturel façonné par la religion mais surtout à travers des histoires populaires. (…)
Si les fantômes d’Asie sont notamment animés par des sentiments, ils souffrent aussi d’une faim insatiable. Au XIIe siècle, les rouleaux peints japonais représentant des fantômes affamés (gaki zoshi) font entrer les zombies dans l’histoire de l’art. Ces personnages difformes, sortis des enfers en quête de nourriture, proviennent des textes indiens et existent dans l’ensemble du monde bouddhisé. La condition de « fantôme affamé » est la plus pénible et la plus impure des voies de réincarnation. Elle sanctionne le plus souvent les coupables de mauvaises actions et les avares qui ne font pas de dons de nourriture aux moines, mais un défunt qui ne bénéficie pas de culte funéraire peut aussi se transformer en fantôme affamé. (…)
Les fantômes d’Asie émanent de systèmes de croyances originaux dont la richesse dépasse le cadre de cet ouvrage. Différents courants du bouddhisme se sont diffusés sur le continent asiatique et ont rencontré des religions locales comme le taoïsme en Chine, le shintoïsme au Japon et le culte des esprits en Thaïlande. Toutefois, ce livre, tout comme l’exposition, n’a pas l’ambition d’élucider le mystère des fantômes et consiste surtout en un recueil d’histoires. Ce sont les récits populaires, transmis par la tradition orale, la littérature et les arts du spectacle qui ont fixé les images des fantômes qui en parlent le mieux. Dans le prolongement du théâtre, le cinéma a repoussé la frontière entre illusion et réalité pour donner une force sans précédent aux fantômes d’Asie et les rendre célèbres bien au-delà de leur continent. (« Fantômes d’Asie sentimentaux, vengeurs et affamés », Julien Rousseau, en introduction de l’ouvrage)

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Démon (oni) déguisé en moine et récitant le nom du Bouddha Amida, bois peint, Japon, début du XIXe siècle

Plusieurs des monographies parcourent en détail des représentations traditionnelles, qu’elles soient plastiques ou picturales, procédant soit en commentaire d’image extrêmement précis soit en approche comparatiste d’emblée impressionnante. On citera par exemple, dans le premier cas, le « Démons et asura au Cambodge et dans les arts classiques de l’Asie du Sud-Est continentale » de Pierre Baptiste, le « Phi Ta Khon : l’apparition des esprits de la terre » comme le « Les amulettes de Thaïlande », tous deux de Julien Rousseau, le « La représentation de la rancune dans les yūrei-ga, les peintures de spectres »  de Keiko Tanaka, traduit par Miyako Slocombe, le « Les gardiens de tombe en Chine : donner forme à l’informe » d’Adrien Bossard, ou encore le « Les voix du salut : le Bodhisattva Guanyin en Chine » de Claire Vidal, tandis que le deuxième cas est particulièrement bien illustré par le « Les représentations des dix rois des Enfers du monde souterrain en Asie orientale » de Minna Katriina Torma, traduit par Jean-François Allain, ou par le « Descente aux enfers dans l’art bouddhique » de Julien Rousseau.

Les peintures de yūrei (yūrei-ga) sur rouleau de soie ou de papier représentent l’apparition de spectres de taille quasi humaine. Elles diffèrent ainsi des estampes de fantômes, qui non seulement sont plus petites, mais illustrent aussi généralement des scènes de théâtre kabuki jouées par des acteurs maquillés. (…)
Les peintures de fantômes apparaissent à l’époque d’Edo, alors que les récits fantastiques (kaidan) connaissent un fort engouement populaire. Lors des « veillées aux cent bougies », des convives se réunissaient pour se raconter des kaidan et, à la fin de chaque histoire, une bougie était éteinte de manière à plonger progressivement la pièce dans l’obscurité. Comme des séances de spiritisme, ces veillées aboutissaient à la manifestation d’un esprit ou d’une créature fantastique (yōkai).
Après la période d’Edo, les effrayantes yūrei-ga ont parfois été déposées dans des temples bouddhiques. Le temple Zenshoan à Tokyo en conserve la collection la plus importante et les expose à l’occasion de la fête des morts (O-bon), lors de laquelle on invite les âmes à venir rendre visite aux vivants avant de les raccompagner vers le monde des défunts. (Julien Rousseau, « Les veillées aux cent bougies »)

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Un couple de rokurokubi par Hokusai

Plusieurs des intervenants et curateurs ont attaché un soin particulier à retracer la médiation intervenue par le théâtre et par le spectacle entre une tradition populaire orale menacée par la modernité et une réappropriation contemporaine par le cinéma ou la bande dessinée : c’est le cas notamment du « De l’ombre à la scène : les fantômes dans le théâtre kabuki et les estampes » de Julien Rousseau, ou bien du « Du nuo au nuoxi : entre rites d’exorcisme et théâtre » de Sylvie Pimpaneau.

En 1603, lorsque la dynastie des Tokugawa accède au pouvoir et transfère la capitale de Kyoto à Edo (ancien nom de Tokyo), le Japon sort de plus de quatre siècles de féodalisme et de guerres de rivalités entre seigneurs locaux. Le gouvernement militaire (bakufu) instauré par les Tokugawa marque le début d’une période de paix, propice à l’essor économique et artistique. Malgré la censure parfois imposée par le régime, une culture du divertissement et une certaine liberté de mœurs se développent dans les villes, en particulier parmi les classes de commerçants qui prospèrent dans la nouvelle capitale. Les quartiers populaires d’Edo s’animent bientôt de théâtres, d’arènes de sumo, de restaurants et de maisons de plaisirs. Les histoires fantastiques (kaidan) figurent souvent au programme des soirées de l’époque. Elles se racontent entre amis lors des « veillées aux cent bougies » et deviennent l’un des sujets de prédilection du kabuki, un nouveau genre théâtral qui suscite l’engouement du public. (Julien Rousseau, « De l’ombre à la scène : les fantômes dans le théâtre kabuki et les estampes »)

C’est toutefois en passant en revue l’appropriation de ces figures traditionnelles par le cinéma, que ce soit au Japon, en Chine, à Hong Kong ou en Thaïlande, que l’exposition (et les monographies correspondantes) développe sans doute le plus sa spécificité, et nous permet de partager un continuum culturel particulièrement saisissant, avec « Énigmatique, sauvage et mystique : le film d’horreur thaïlandais », « La J-Horror, un nouveau Japon spectral », « Jigoku (L’enfer) de Nobuo Nakagawa », « Trois femmes surnaturelles », tous les quatre de Stéphane du Mesnildot, « Les fantômes dans le cinéma thaïlandais » de Inuhiko Yomota, traduit par Miyako Slocombe, « Fantômes et manifestations surnaturelles dans le cinéma de Hong-Kong » d’Aurélien Dirler, ou encore « Exorcisme taoïste et films de kung-fu zombies » de Julien Rousseau. Ce tropisme réjouissant est encore renforcé par les interventions ad hoc du scénariste Hiroshi Takahashi (« Sadako et les fantômes japonais »), revenant sur la construction du phénomène « Ring », et du réalisateur Apichatpong Weerasethakul (« Ombres et monstres »), ainsi que par deux habiles détours par la bande dessinée et le gaming, avec Stéphane Beaujean & Sébastien Ludmann (« Une petite histoire du manga d’horreur ») et Jean-Baptiste Clais (« Les fantômes dans les jeux vidéo »).

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Kazuo Hase, Kaidan zankoku monogatari (Cruel Ghost Legend), 1968

En août 1999, au Japon, on ne parlait que d’elle : Sadako, le fantôme de Ring de Hideo Nakata. Quiconque visionnait une certaine cassette vidéo et son film de quelques secondes n’avait plus que sept jours à vivre. Sadako apparaissait alors, jeune fille en robe blanche, aux cheveux tombant sur le visage ne laissant visible qu’un œil exorbité. Le Japon tomba amoureux de Sadako et l’on raconte que, pour effrayer leurs fiancés, les jeunes filles n’avaient qu’à rabattre leurs cheveux sur leur visage. Les spectres n’avaient jamais complètement déserté le cinéma japonais mais ce fut Sadako qui les remit à la mode en leur donnant un nouveau visage. Sa silhouette et son étrange gestuelle saccadée furent copiées non seulement au Japon mais aussi à travers toute l’Asie, de la Corée à la Thaïlande. Sur le modèle de la J-Pop, on inventa pour elle un terme clinquant : la « J-horror », soit « Japanese horror ». (Stéphane du Mesnildot, « La J-Horror, un nouveau Japon spectral »)

La revue n’aurait pas été aussi complète et passionnante sans un quadruple coup de projecteur sur des zones de confluence anthropologique et culturelle liées à ces fantômes et à ces enfers, avec trois articles de Julien Rousseau (« Nourrir les esprits, exorciser les spectres : les phi dans la culture thaïe », « Yōkaï, créatures fantastiques du folklore japonais » et « Jizo et les bodhisattvas salvateurs ») et un de Yasuhiro Omori, traduit par Miyako Slocombe (« Les itako, femmes chamanes du nord-est du Japon »).

Le 16 avril 2018, la librairie Charybde avait eu la joie d’organiser une soirée autour de l’exposition et du livre, avec Stéphane du Mesnildot et Julien Rousseau, rencontre animée par Anne-Sylvie Homassel et Marianne Loing, à écouter ici.

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