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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Petit ailleurs » (Collectif)

Quatorze cabanes de toutes formes et de toutes résonances pour habiter ailleurs, en petit. Un grand recueil.

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Petit ailleurs

Un an après « Parties communes » et son thème des voisins, voici une petite fête en perspective avec ce nouveau recueil collectif des éditions Antidata, mes spécialistes préférés de la forme courte. « Petit ailleurs », sous le signe de la cabane, propose quatorze textes contrastés en diable pour habiter et faire vivre ce souvenir d’enfance par excellence que peut être l’abri de fortune des jeux d’alors, mutant redoutablement à l’occasion en tout autre chose.

J’ai été un Indien, j’ai été un cowboy, j’ai été shérif, trappeur, chercheur d’or, ermite, aventurier, mercenaire. J’ai été Indiana Jones et j’ai été Davy Crockett. J’ai été Tarzan, j’imitais son cri à la perfection, au grand dam de mes parents, de mes frères et des voisins. J’ai été Spartacus, j’ai été Robin des bois. J’ai même été Christophe Colomb mais j’ai arrêté avant la découverte de l’Amérique : trop de responsabilités.
Dans ma chambre.
Toujours dans ma chambre.
J’ai été allergique. J’ai été asthmatique.
Ces deux activités n’ont jamais été compatibles avec une vie d’aventurier. On imagine mal Spartacus inhaler de la Ventoline avant d’entrer dans l’arène. Il est difficile de visualiser Robin des bois avec un mouchoir constamment accroché au bout du nez et Tarzan n’éternue pas à chaque printemps. (Gilles Marchand, « En homme responsable »)

La cabane comme ultime refuge d’existences par trop de guinguois vis-à-vis des attentes sociales, refuge métaphorique ou stricto sensu, c’est celle de la très belle « Elle ne reviendra pas » de Louise Fonte (une nouvelle venue parmi les contributrices et contributeurs des recueils collectifs Antidata), celle de la magnifique (et ô combien subtile dans sa narration, en seulement 12 pages) « La cabine de plage » de Pascale Pujol, que l’on avait déjà pu admirer dans « Parties communes », celle de la fantasmagorique et authentiquement folle – mais terriblement poignante – « En homme responsable » de Gilles Marchand, qui signe ainsi sa neuvième contribution à une anthologie collective Antidata – contributions mémorables parmi lesquelles il faudrait sans doute distinguer toutefois « Le premier tour », celle proposée en 2013 pour le recueil « Jusqu’ici tout va bien », ou encore celle, topologique et psychanalytique, qui surgit si joliment et si curieusement du « Transfert » de Nicolas Houguet (dont c’est la première contribution à l’aventure).

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Unknown

Pourquoi une cabane ? J’en sais rien moi. C’est mon psy qui sait. Il m’a fait un plan. Regardez. Y a écrit « forêt ». Au milieu, la grosse croix, c’est la cabane. Il avait l’air content de lui. Ce mec avait l’air tout le temps content de lui, c’est dingue. Même si en ce moment, je vois bien qu’il est mal. Que les meubles, il y en a de moins en moins dans son cabinet. Qu’il n’y a plus que la trace des tableaux de maître sur les murs. Tu lui pèterais les dents qu’il aurait encore l’air de sourire. Alors que je ne crois pas lui avoir jamais parlé de cabane. Je me disais que ça devait être un truc symbolique. J’étais condamné à deviner ce qu’il pouvait marmonner. Du coup, il m’a fait un plan. (Nicolas Houguet, « Transfert »)

Cabanes des confins et des marges, abris de fortune où une magie pourrait bien rôder, cabinets de curiosités sauvages (on songera un instant à l’incroyable « La borne SOS 77 » d’Arno Bertina et Ludovic Michaux) : c’est l’aura bizarre qui enveloppe notamment « Le réveil du nain de jardin » de Benoît Camus (que l’on avait lui aussi pu lire dans « Parties communes »). Lorsque les confins prennent la tonalité de vos pires cauchemars, la cabane mute, et son aspect insulaire et confiné peut devenir le théâtre des peines les plus abjectes et les plus insensées, comme le démontre ici avec grand brio « La hutte continue » de Bruno Pochesci, dont il s’agit également de la première contribution à une anthologie Antidata. De manière tout aussi mystérieuse, mais sans le détour par la dystopie carcérale, la cabane se fait trou noir, lieu d’envol et de disparition, point aveugle des certitudes, avec le superbe « Un oubli » de Johanna Jossau, autre primo-contributrice.

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La cabane la plus poétique du recueil, sous son apparence initialement à la fois particulièrement emblématique et commercialement frelatée (il y rôde joliment la marchandisation de la forêt et les parcs à thème soigneusement formatés), est peut-être bien celle imaginée par Fabien Maréchal (dont on se souvient bien du recueil personnel chez le même éditeur, « Dernier avis avant démolition »), « La gueule du loup », confrontant dans les arbres la cellule familiale nucléaire à ses peurs intimes.

« Nous y serons en cinq minutes », dit le propriétaire en désignant la sente qui s’enfonce dans le bois, sur le côté du lodge. La forêt bourdonne. Le martèlement d’un pic-vert répond aux salutations d’un coucou. J’écrase un moustique dans mon cou.
La clairière a été dégagée sur la surface d’un terrain de basket. Des souches demeurent en lisière. Au milieu, se dresse l’Arbre. Deux bons mètres de circonférence et d’épaisses ramifications quasi-horizontales soutiennent notre ciel promis : la cabane familiale. Une échelle en descend depuis le côté d’une plateforme. Si j’étais seul, je crois bien que je serais ravi. Sarah s’approche. Lorsque nous nous sommes rencontrés, l’existence d’une biologie au-delà du périphérique parisien lui semblait moins plausible que sur une exoplanète. Maintenant, elle apprécie la maison de campagne de mes parents quand ils n’y sont pas.
« Oh, un chêne, c’est merveilleux », se pâme-t-elle, mains jointes.
– Pédonculé, s’exclame le propriétaire, et Sarah le regarde avec un air mi-inquiet, mi-scandalisé.
– C’est l’espèce, dis-je. Chêne pédonculé.
– Je sais, prétend Sarah. C’est du solide. »
Elle frappe l’écorce du plat de la main. Je rigolerais que le tronc s’écroule en un craquement glaçant, mais c’est vraiment du solide. (Fabien Maréchal, « La gueule du loup »)

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Une mention spéciale est certainement méritée pour la nouvelle la plus hilarante du recueil, la fascinante étude juridique détaillée d’un phénomène usuel de cour de récréation que propose « Perché » de Guillaume Couty (que l’on avait pu apprécier dans « Parties communes », mais aussi dans l’anthologie collective « Terminus » en 2015), tandis que Christophe Ségas (dont le récent « Remington » nous a enchantés, en plus de ses quatre contributions précédentes à des recueils collectifs Antidata, dont « Douze cordes » et « Version originale »), avec « Le Tokécho », intègre avec ruse le motif de la cabane et celui de la tortue à une vision ironique et percutante d’un certain type d’art contemporain.

La cabane est aussi – peut-être surtout ? – mémoire, et celle que propose Laurent Banitz (pour sa septième contribution à une anthologie collective Antidata, en plus de son recueil personnel « Au-delà des halos ») avec « Les bains de mer » est particulièrement redoutable, usant de la mélancolie discrète comme d’une arme étonnamment acérée.

Nous ne sommes jamais revenus au Crotoy. Mes parents n’ont plus jamais reparlé de Ferdinand. Mais je n’ai jamais cessé d’y repenser. Je fais sans cesse le même rêve : je marche sur la plage déserte. Le soleil se lève. J’aperçois la roulotte au bord de l’eau. Un cheval galope sur la plage, soulevant des gerbes d’écume rose. Ils sont là, tous les deux. Ils me font signe. Ils sourient. Je me promène un moment avec eux. Elle me prend dans ses bras et m’embrasse doucement. Puis elle entre dans l’eau avec Ferdinand et commence à nager. Je les regarde s’éloigner et disparaître à ma vue. (Laurent Banitz, « Les bains de mer »)

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Stéphane Monnot, pour sa sixième contribution à une anthologie thématique Antidata, en plus de son beau recueil « Noche triste », inscrit habilement sa Séville emblématique dans une nouvelle noire et presque policière, où la cabane (même aux allures de conduit bétonné) prend tout son sens de repaire de conspirateurs, dans « La linéarité affublée du masque grotesque de la relative jeunesse » (un titre qui mériterait à lui seul le déplacement, non ?). Thierry Covolo, dont c’est la première apparition chez Antidata, imagine une magnifique cabane isolée, portant en elle toute la magie du rock, du blues et de la transmission, avec son « Un petit coq rouge ». Antonin Crenn, enfin, lui aussi débutant en ces lieux (mais dont on a tant aimé la « Passerage des décombres » parue en début d’année), mêle en un songe fantastique simultanément glaçant et charmant la métaphore de l’apprentissage comme celle de la perte, toutes deux rattachées à une unique cabine de plage, seul point fixe possible pour appréhender le monde.

Jean-Patrick avait des rêves d’Andalousie, il disait souvent qu’un jour il y retournerait, parce que c’est le paradis sur Terre, qu’il y fait chaud même l’hiver, que le ciel est bleu et que c’en serait fini de ses mains pourries d’eczéma à cause du gel et de la crasse. Quand il revenait à la réalité sombre de notre parking souterrain et au ploc-ploc des eaux de pluie qui s’écoulaient par les fissures du bâtiment condamné, il me faisait : « Tiens ! Passe-moi ton cahier de texte, qu’on vérifie tes leçons, que je serve à quelque chose en ce bas monde ! » C’était sa lubie mes devoirs, il voulait pas que je finisse comme lui. Tous les soirs en rentrant du collège, je passais à la maison, prenais à goûter pour nous deux, et filais à vélo ou en skate au chantier. (Stéphane Monnot, « La linéarité affublée du masque grotesque de la relative jeunesse »)

Nous aurons la joie de fêter la naissance de ce recueil en présence d’une grande partie des quatorze auteurs ce mercredi 22 novembre à partir de 19 h 30 à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris).

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

6 réflexions sur “Note de lecture : « Petit ailleurs » (Collectif)

  1. Allez, je me lance. Histoire d’aider Monsieur Deux et Madame Sept (comme j’aime bien les nommer) dans leurs lectures et critiques. C’est vrai ce qu’ils écrivent. « Il n’y a jamais assez de temps pour lire (et rendre compte !) » et les lecteurs pourraient faire un effort, eux et elles qui profitent de ce travail de lecture-criticure, pour aussi donner leurs impressions (ou déceptions). C’est en échangeant que l’on s’enrichit. Ainsi cet auteur m’a été conseillé par un (bon) libraire (indépendant, cela va de soi) de Lyon, où j’étais temporairement. Du coup, en prime ce sera deux livres du même auteur, un indonésien Eka Kurniawan, qui seront éreintés (si peu) pour le prix d’un. Je rajouterai, par ci par là, d’autres lectures, toutes aussi instructives.

    « L’Homme-Tigre » traduit par Etienne Naveau (2015. Sabine Wespieser, 320 p.) de son titre original « Lelaki Harimau » que je ne saurais prononcer, tant mon pidgin-indonésien (parlé) est rudimentaire. Livre sorti il y a deux ans et passé à peu près inaperçu. Et pourtant cela commence bien « Le soir où Margio assassina Anwar Sadat, Kyai Jahro était captivé par ses poissons dans leur bassin ». Un polar va-t-on me dire, ou alors un livre sur la pisciculture et l’élevage des poissons de couleur. – Deux poissons cannibales sont dans un bocal. Décrivez la scène en 320 pages.- A ce propos, dans la seconde nouvelle de« Etrange Clair de Lune & Etat d’esprit » de Conrad Aiken traduit par Joelle Naïm (2016, La Barque, 48 p.) il est question de « deux couleuvres d’eau » vivant dans le même bocal et qui se dévorent l’une l’autre, telle Ouroboros, jusqu’à disparaitre. Essayez, c’est encore plus amusant que de donner un sucre en morceau à un raton laveur. (C’était ma séquence « Nos amis les bêtes »).
    Donc Margio assassine Anwar Sadat. « Il disait qu’il y avait quelque chose dans son corps, quelque chose d’autre que ses entrailles, qui mettait tout son corps en mouvement ou l’immobilisait, quelque chose qui s’était glissé hors de lui pour l’inciter à tuer Anwar Sadat ». Vous constaterez, Mesdames et Messieurs de la Cour que mon client n’est absolument pour rien dans cette affaire, certes regrettable, surtout pour les dégâts causés par le sang de la victime sur les tapis du salon. Je demanderai d’ailleurs à la Cour de se montrer compatissante pour les frais de nettoyage indument causés par la victime.
    Ce passage n’est pas dans la traduction, mais est tiré des procédures originales, interprétées depuis les notes de la greffière, et transcrites d’un indonésien (bahasa indonesia) en javanais approximatif (basa jawa) par un journaliste local.

    « C’est alors que Margio planta ses dents dans le côté gauche du cou d’Anwar Sadat, comme un amoureux embrassant ardemment la surface de peau située sous l’oreille de sa bien-aimée, un amoureux haletant sous le feu de sa passion ». Comme je l’avais souligné à Mesdames et Messieurs de la Cour, il s’agit bien d’un crime passionnel d’un « amoureux haletant » comme le décrit Monsieur le Procureur. Par ailleurs Anwar Sadat était un homme doux, peintre raté dont le seul défaut était d’aimer beaucoup les femmes.

    Dire qu’il vous faudra lire les 250 pages suivantes avant de connaître les véritables mobiles de l’histoire. Mais quand on sait que « Anwar Sadat ne brisa pas le coeur de la jeune femme, mais il l’épousa dès qu’il le put, et il s’estima suffisamment riche […], vivant aux crochets de sa femme… ». Entre temps, le lecteur aura eu le temps de satisfaire son besoin d’exotisme latent « L’odeur d’une mer à la voix de fausset flottait parmi les cocotiers. Les vents apaisés rampaient parmi les algues, les érythrines des Indes et les buissons de lantanas ».Voilà pour les sensations. Pour les paysages on observe « À travers la plantation coulait un petit ruisseau où nageaient les anguilles et les poissons-serpents, bordé de marécages destinés à recueillir les eaux durant les crues ». Et pour le suspense, il y a tout de même, titre oblige, le tigre « blanc comme un cygne, cruel comme un chien féroce ». Rien qu’avec tout cela, le lecteur a déjà remboursé pleinement ses 21 euros. Tout le reste, c’est de la littérature avec quelquefois un soupçon de publicité énergétique. « Ce n’est pas moi, il y a un tigre dans mon corps ».

    Rien à voir donc avec « Le Tigre Blanc » de Aravind Adiga, traduit par Annick Le Goyat (2008, Buchet-Chastel, 320 p.) qui narre l’histoire de Balram Halwai. Et à qui la chance sourit enfin quand il est embauché comme chauffeur à Delhi. Il conduit tout d’abord en driver zélé, au volant de son Ambassador, puis de la Murati Suzuki, M. Ashok et son épouse, Pinky Madam. Il apprend à connaître les rues de Delhi. Un peu plus tard, il va découvrir les nouveaux quartiers de Gurgaon, là où il y a les riches. Maintenant on y va en métro depuis Connaught Place par la ligne bleue. Décidément tout fout le camp. Et qui finalement, en s’élevant dans la société arrive à des considérations philosophiques qui ne gâchent rien. « Pourquoi mon père ne m’avait-il jamais dit de ne pas me gratter l’entrejambe ? / Pourquoi mon père ne m’avait-il jamais appris à me brosser les dents avec de la pâte moussante ? Pourquoi m’avait-il appris à vivre comme un animal ? Pourquoi tous les pauvres vivent-ils dans la crasse et la laideur ? / Frotter. Frotter. Cracher. / Frotter. Frotter. Cracher ». Reste sa destinée, ou sa vie, comme l’on voudra. « Je clamerai que ça valait la peine de connaître, ne serait-ce qu’une journée, une heure, une minute, le sentiment de n’être pas un serviteur ».

    « Les Belles de Halimunda », toujours de Eka Kurniawan, et traduit par Etienne Naveau (2017, Sabine Wespieser, 656 p.) est son premier roman, daté de 2002, mais depuis traduit en plus de vingt-cinq langues. Le titre original, qui me plait mieux est « Beauty is a Wound », soit « La Beauté est une Blessure ».
    L’histoire des différentes situations politiques qui mènent à l’indépendance sont évoquées. Cela commence avec la colonisation néerlandaise, avec des borzoïs comme auxiliaires canins, puis l’invasion japonaise avec quelques expérimentations de cannibalisme. Cela se poursuit dans les années 50 avec Soekarno, bientôt suivi de Soeharto, qui organisera à partir de 1965 la chasse aux communistes (entre 0.5 et 3 millions de disparus. A partir de 1999, le régime central accorde plus d’indépendance aux provinces qui regroupent les 13 466 îles qui forment l’archipel et qui s’étendent sur près de 2 millions de km2 et deux fuseaux horaires.

    Pour en revenir au roman, la première phrase donne le ton. « Un après-midi d’une fin de mois de mars, Dewi Ayu se leva de son tombeau, après être restée morte durant vingt et une années ». Pour la suite « Un jeune berger, réveillé de la sieste sous un frangipanier, pissa dans sa culotte, puis se mit à hurler. Ses quatre moutons coururent en tous sens entre les stèles de bois et de pierre, comme si un tigre avait bondi parmi eux ». Le tout se passe à Halimunda, qui malheureusement ne figure pas dans les circuits touristiques. Ce qui est fort dommage car Dewi Ayu était la prostituée la plus célèbre de la ville. Son nom signifie « belle déesse ». Elle a eu trois filles, aussi séduisantes que leur mère, deux nées alors qu’elle était « femme de réconfort » pour les japonais : Alaminda, et Adinda, ainsi que Maya Dewi née trois ans plus tard. Pour son quatrième enfant, elle met tout en œuvre pour qu’il soit laid, et son vœu est exaucé. En fait c’est encore une fille, qu’elle nomme Belle. Elle est censée mettre fin à un long cycle de désastre et de catastrophes. Elle est particulièrement laide. « Le corps de l’enfant était tout noir, comme s’il avait brûlé vif, et avait une forme qui ne ressemblait à rien. Par exemple, elle n’était pas certaine que son nez fût bien un nez, car il ressemblait davantage à une prise de courant qu’aux nez qu’elle connaissait depuis sa plus tendre enfance. Sa bouche lui faisait penser au trou d’une tirelire en forme de cochon, et ses oreilles à des queues de casseroles ». Ce cycle s’achève avec la mort de Dewi Ayu, quatre jours après la naissance de sa fille.

    Et donc vingt-et-un ans plus tard, elle ressuscite. « Elle avait défait les deux fils supérieurs de son linceul et dénoua encore les deux fils qui enserraient ses pieds pour pouvoir marcher librement. Ses cheveux avaient poussé d’une manière prodigieuse, si bien que, lorsqu’elle les dégagea du tissu de coton blanc qui les enveloppait, ils se mirent à flotter, cinglés par le vent du soir, et à balayer la terre, comme une mousse noire brillant dans une rivière ».
    Suivent les anecdotes qui ont rythmés la vie de Dewi Ayu et de ses filles. Les années de prostitution avec l’occupation japonaise, le tout sous la direction de Madame Rousseau, la Roussette. Puis la vie plus ou moins rangée avec Mamane Gendeng, brigand notoire de la pègre locale. Les filles suivent l’exemple maternel. L’aînée épouse un partisan, nommé haut responsable militaire après l’indépendance.par opposition, la cadette se marie avec le chef du parti communiste local. Amoureux déçu et transi de sa sœur, il va tout de même survivre aux massacres des communistes en 1965 quant à la troisième, sa mère va arranger son mariage à douze ans avec Mamane Gendeng.
    Reste donc la quatrième, la laide. On apprend très vite qu’un amant invisible, sorte de prince charmant mystérieux, vient la voir tous les soirs. Le titre original est « Cantik itu Luka », traduit en anglais selon le titre « Beauty is a Wound » (Belle est sa blessure). C’était le titre initial en français et cela devrait aider. Mais le lecteur n’en saura rien avant les dernières pages.

    Entre temps le lecteur aura découvert un auteur indonésien. Il n’y en a pas des masses dont l’œuvre a été traduite en français. Il faut encore préciser que le tout premier ouvrage de Eka Kurniawan est tiré de son mémoire de master en 1999. « Pramoedya Ananta Toer dan Sastra Realisme Sosialis » soit « Pramoedya Ananta Toer et le réalisme socialiste dans la littérature ». Ce dernier (1925-2006) a été plusieurs fois cité parmi le nobélisables, ce qui n’est pas rien. On trouve quelques ouvrages de lui traduits en français, dont, surtout sa tétralogie « Buru Quartet », qui raconte ses années de prisonnier sur l’ile de Buru. Les deux premiers tomes ont été traduits par Dominique Vitalyos sous les titres de « Le Monde des hommes » et de « Enfant de toutes les nations », tous deux parus récemment (2017, Zulma, 512 p. et 512 p.). L’histoire d’un jeune indonésien Minke, le diminutif de Monkey (singe), que les colons néerlandais lui attribuent. Eduqué dans une très bonne école, il fréquente la haute société de l’époque et tombe amoureux de la jeune Annelies, fille de Nyai Ontorosh la concubine d’un chef d’entreprise hollandais Herman Mellema. Plus tard (tome 3), Minke s’établit à Betawi dans une école de médecine. Enfin dans le tome 4 (Maison de Verre), Minke est devenu écrivain, et leader d’un mouvement séparatiste. La narration se fait par l’entremise de Pangemanann, ancien policier devenu espion infiltré dans le mouvement séparatiste. Mais il est retourné, et devient lui aussi victime de la chasse aux communistes sous le pouvoir de Sokarno, puis de Soeharto. C’est donc toute une saga sur la décolonisation de l’Indonésie, les rivalités sous couvert de races et de religion, et histoire d’un peuple qui cherche son indépendance.

    En passant, on pourra également relire « Max Havelaar », écrit par Eduard Douwes Dekker, sous le pseudonyme de Multatuli, en 1860. « Max Havelaar ou les ventes de café de la compagnie commerciale des Pays-Bas » traduit par Philippe Noble (2003, Actes Sud, Babel, 440 p.). Petit livre qui dénonce l’exploitation coloniale hollandaise dans ce qui sera l’Indonésie. Tout commence par deux commissionnaires en cafés à la Bourse d’Amsterdam, dont Batavus Droogstoppel, à qui on demande de rédiger le texte. Max Havelaar vient d’être nommé dans la « residentie » de Bantem dans l’Ouest de l’île de Java. Il est chargé de l’administration de la population indigène. Il constate que les hollandais appliquent des méthodes esclavagistes, qu’il dénonce. Le livre aura un fort retentissement en Hollande.

    Publié par jlv.livres | 21 novembre 2017, 15:57

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