☀︎
Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Avant l’aube » (Xavier Boissel)

Un roman policier rude et étrangement poétique dans la France satisfaite de 1966.

x

62873

Comme l’animal qui a la prescience de sa mort prochaine, j’ai senti, tandis que je traversais les nuages de fumée noire, épaisse et grasse, une piqûre douloureuse, cruelle. Un truc qui vous tétanise quelques secondes.
Je courais vers le pavillon de chasse, l’index collé au pontet du pistolet-mitrailleur. Je ne l’ai pas entendu arriver dans mon dos, l’autre pourri, avec son Rr 51. Ce n’est pas l’arme la plus fiable de la police française, mais il a suffi d’une balle de 7,5 mm pour me briser les reins. Et maintenant, étalé dans la pièce, par terre, comme un trophée, je ris alors que le sang s’échappe à gros bouillons de mon dos, s’épanche sous mes jambes en petites flaques sur les dalles en grès qui, tout à l’heure l’auront bu.
La douceur est incroyable en ce matin d’hiver. Dehors, le branchage noir qui s’agite à la cime du grand tilleul filtre les rayons du soleil, tresse des couronnes d’ombres sur les murs. C’est une journée qui s’annonce clémente, comme on dit. J’aurais dû profiter de ces petits matins brumeux, suivis d’éclaircies fugitives, inattendues, pendant lesquelles les rares feuilles des arbres prennent toutes leurs teintes, s’accrochent encore aux branches, avant de disparaître dans la grisaille. Oui, j’aurais dû profiter des bannières matinales de l’hiver, avant le grand plongeon dans les ténèbres.
J’aurais dû.
Me voici ramené à la loi des ombres, à ce temps qui n’en finit pas de finir.
Ni tout à fait vivant, ni tout à fait mort.
Je ris.

L’hiver 1966-1967, à Paris. Débarrassée depuis presque cinq ans du bourbier algérien, la France, au cœur de ce que l’on appelle pas encore les Trente Glorieuses, prépare tranquillement les élections législatives, qui devraient voir normalement le triomphe annoncé des députés gaullistes, profitant de la gloire resplendissante du Général. Tout jeune résistant devenu policier après-guerre, l’inspecteur Philippe Marlin, secoué par son terrible et récent veuvage, vient d’être affecté à la Brigade Criminelle, sous les ordres du mystérieux et élégant commissaire Baynac, lorsqu’un sanglant fait divers – une jeune femme retrouvée sauvagement égorgée sur les rails de l’ex-chemin de fer de petite ceinture – vient dissiper pour le pire l’ennui de cette grisaille pluvieuse de fin d’automne.

x

pierre-folk-petite-ceinture

La guerre, je l’avais faite un peu par hasard, les circonstances ayant dicté ma conduite bien plus qu’une quelconque prédisposition au courage. Un frère aîné réfractaire au STO qui avait pris le maquis et que je ravitaillais de temps en temps. Puis un jour de janvier 1944, à dix-sept ans, j’avais pris la décision de le rejoindre, lui et ses copains. Instruction et entraînement au camp des Aulnottes, dans la froideur des nuits d’hiver. Sabotages, embuscades, opérations de harcèlement. Et ensuite mon affectation dans une SAP. Six mois d’une vie clandestine passée dans les forêts, comme dans un éternel présent, d’une vie qui s’était éprouvée en chaque point de mon être. Jusqu’à la blessure, à la fin de l’été. C’est pendant ma convalescence à l’hôpital d’Orléans, vers la mi-novembre, que j’ai appris la mort d’André, mon frère, tué par un tireur isolé dans les faubourgs de Strasbourg. Ce frère adulé qui avait rejoint le 81e RI pour « continuer le combat ». J’ai promis à ma mère, pétrie de chagrin, de reprendre le chemin du lycée. J’étais devenu sérieux à dix-sept ans. C’est sans doute pour cela que je suis flic.

x

1966-010

Après des textes aussi atypiques et enthousiasmants que les deux romans « Autopsie des ombres » (2013) et « Rivières de la nuit » (2014) ou que le somptueux exercice psychogéographique « Paris est un leurre » (2012), qui est réédité ces jours-ci dans la nouvelle collection de poche des éditions Inculte Dernière Marge, il est particulièrement réjouissant de retrouver Xavier Boissel à la manœuvre dans ce roman policier paru chez 10/18 en octobre 2017. Pour avoir lu attentivement sa contribution à l’excellent essai collectif « Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire », on savait à quel point le genre polar tient à cœur à l’auteur : il en fournit ici une superbe démonstration pratique.

Je finissais parfois la soirée dans le caboulot en bas de chez moi, tenu par Baptiste, un limonadier taciturne qui boitait ; une rafale de Schmeisser dans la cuisse, prise dans les Flandres en 1940. J’aimais bien ce rade. Baptiste y déambulait, claudicant, le torchon à carreaux sur l’épaule. Il venait prendre les commandes, clignait ses yeux tristes, hochait la tête et retournait derrière son comptoir sans jamais rien dire. Renfermé, le regard sombre, en fumant ses gauloises. Il avait fait l’acquisition du bistrot après son long séjour en stalag, où sa blessure avait été mal soignée. Mais on sentait bien qu’autre chose l’avait meurtri : la faim, le froid. Le frôlement, le frottement continuel de l’homme contre l’homme. Captif des captifs. Quand il l’avait acheté à un vieux bougnat, le bistrot n’avait pas de nom. Il en était resté là. C’était mieux comme ça. Il faut un peu laisser les choses sans nom.

Nous proposant un attachant et complexe personnage de policier, dans un contexte historique lourd et chargé de miasmes, 22 ans après la Libération et 4 ans après la fin officielle des événements d’Algérie, résonnant joliment et sombrement avec le « Cher pays de notre enfance » d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat, cultivant une savante et discrète ambiguïté entre des milieux politiques et économiques souvent bien peu regardants et la possibilité latente d’un recours aux forêts« Avant l’aube » parvient de plus à créer au fil de ses 300 pages un étonnant climat de poésie désenchantée, en rythmant subtilement le texte de citations et d’airs de jazz, qui n’ont pas grand-chose ici de gratuit, mais qui au contraire renvoient avec ruse à la formule de Walter Benjamin citée en exergue aux notes finales du roman (qui fournissent notamment les sources de la plupart des citations distillées au fil de l’eau par l’inspecteur Philippe Marlin) :

Les citations dans mon travail sont comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armés et dépouillent le flâneur de sa conviction. (« Sens unique », 1928, trad. Jean Lacoste)

Xavier Boissel sera à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le jeudi 7 décembre 2017 à partir de 19 h 30 pour une rencontre-dédicace autour de cet ouvrage et de ses textes précédents.

x

SONY DSC

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :