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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Imitation de la vie » (Antoine Mouton)

La folie et la poésie contre les assauts du réel.

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Dans le premier roman d’Antoine Mouton, un metteur en scène polonais était aux prises avec un roman qui se transformait à chaque lecture, et qu’il ne réussissait par conséquent pas à mettre en scène jusqu’à le rendre fou. Dans «Imitation de la vie», à paraître le 24 août 2017 aux éditions Christian Bourgois, le monde du roman, pour l’essentiel un manuscrit à l’intérieur du livre, est lui aussi instable, foisonnant et piégé.

L’histoire se déroule suivant une série de malentendus, reflet de l’absurdité et de l’imprévisibilité de la vie. Paul Renard, psychanalyste de son état, se rend par erreur à un congrès de charlatans, ayant confondu l’invitation avec celle d’un symposium sérieux de psychanalyse se déroulant dans le même lieu. Malgré l’évidence de sa méprise, il reste, tombé sous le charme de sa voisine, Camélia Mélondas. La relation amoureuse qui s’ensuit prend rapidement une tournure décevante et triste.
Tous deux sont contactés quelques mois plus tard, suite à la disparition d’un dénommé Pierre Érazi, un patient qu’ils avaient en commun à leur insu. Avec l’impression d’avoir été floués, Pierre Érazi devient l’objet d’une compétition négative entre eux, fantôme obsédant venant s’immiscer dans leur histoire d’amour à moitié vécue.

® Luc Moullet, La cabale des oursins

Soupçonné de crime, certainement fou et manipulateur, Pierre Érazi est le pivot invisible du livre, présent par les traces de son passage chez les psychanalystes et par un manuscrit, qui évoque la vie d’un certain Émir Sulter et forme le cœur du livre.
Émir vit dans la commune de Setrou, une commune de la lointaine banlieue parisienne dominée par un terril, imitation de montagne et souvenir d’un monde industriel disparu. Là, il a ouvert avec deux amis, Ingrid et Félix, une salle de cinéma dédiée au cinéma expérimental, le Mekas Palace. Tous les trois ont rêvé dans leur jeunesse d’embrasser le monde et de représenter toute la vie, en imitations en photographie ou en film, mais le passage du temps leur ayant révélé l’inanité de ces projets, les désillusions et les hasards extravagants les ont conduits dans la ville de Setrou, où ils ont réussi tant bien que mal à faire prospérer le Mekas Palace, petit îlot menacé à son tour par les assauts du réel.

Quand nous étions ensemble, elle [Ingrid] voulait devenir cinéaste. Elle ne sortait jamais sans sa caméra bon marché. Sa tante la lui avait offerte lorsqu’elle était venue vivre avec elle à Paris. L’objet lui avait d’abord permis d’affronter le monde extérieur, qu’elle connaissait mal pour avoir passé son enfance dans un chalet du Sud des Alpes auquel aucune route ne menait, aux prises avec une mère toxicomane et un père écrivant un essai sur les phénomènes surnaturels en haute montagne. «S’il se passe quelque chose que tu ne comprends pas, lui avait dit sa tante, tu le filmes et tu me le montres, comme ça on pourra en discuter.» Dès lors elle avait filmé sans compter, ses cours, ses jeux, ses amis, les récréations, les trajets en métro. L’habitude fut prise. Alors que nous marchions ensemble à travers Paris, il n’était pas rare qu’elle s’arrête pour un plan dont elle avait soudain l’idée. Avec elle, il fallait toujours tout vivre deux fois, une première fois innocemment, une deuxième pour « mémoire et vérification ». Si je disais quelque chose qui la blessait, elle ne répondait pas mais me demandait de répéter face caméra les mots que je venais de prononcer. Le film qui compilait toutes mes provocations s’intitulait Joies matrimoniales.

® Éric Rondepierre

Raconter ce récit, qui souligne avec tant de drôlerie, de poésie et de finesse les dissonances du langage et des choses à moitié vécues, évoquant «Chômage monstre», et qui foisonne de personnages tragiques, touchants et savoureux, comme la mère d’Émir profondément dyslexique ou sa femme Mélissa épousée par inadvertance, entamerait de manière dommageable le plaisir du lecteur.

Quand Mélissa dormait, je ne regrettais pas que nous soyons mariés. C’était une dormeuse exemplaire. Notre coexistence ne se compliquait que dans son amant tentait de la rejoindre dans mon lit pour esquisser une réconciliation et me trouvait à ses côtés. Il est ainsi arrivé qu’on me frappe alors que je dormais. Mélissa préférait ne pas parler de moi aux hommes qu’elle rencontrait, aussi, pour l’amant, j’étais l’intrus donc on me frappait sans arrière-pensée. Si ma femme continuait de dormir, ma mère se réveillait pour me défendre. Elle parvenait tout le temps à terrasser l’assaillant, non qu’elle fût spécialement douée pour la bagarre – Kiki montrait les crocs pour elle – mais virulente assurément, au point de faire pleurer ses adversaires sous la perfidie de ses remarques, généralement physiques.

Ma mère a toujours été extrêmement dyslexique. Enfin je crois que c’était ce qu’elle voulait dire quand elle disait souffrir de «digressie» – parfois de «dis-merci». Si je tentais de rectifier ses propos, elle ne voulait rien reconnaître : «Tu cherches la petite tête.»

Le tragique de ce roman, critique incisive en creux de la conformité, est recouvert du voile du fantastique et de l’humour absurde, antidotes indispensables, de même que la folie, pour supporter les assauts du réel, les désillusions et l’absurdité désespérante de la fin.
Comme la «Lettre d’un cinéaste à sa fille» d’Éric Pauwels auquel il rend hommage, «Imitation de la vie» raconte des dizaines d’histoires, «passe du quotidien au merveilleux et de l’élégie à la blague» et l’on peut soupçonner ce livre de se transformer à chaque nouvelle lecture.

Antoine Mouton sera l’invité de la librairie Charybde le 31 août prochain en soirée pour fêter le lancement de son roman et nous nous en réjouissons.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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