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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Le casse du continuum – Cosmique fric-frac » (Léo Henry)

Lorsque les Ocean’s Eleven, même réduits à Seven, rencontrent rythme et poésie décalée dans l’espace : un grand casse littéraire et une bien jolie leçon de transcodage des canons d’un genre.

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Le casse du continuum

Publié en mars 2014 chez Folio SF, le deuxième roman solo de Léo Henry, loin de l’extraordinaire univers de Yirminadingrad co-construit et hanté avec Jacques Mucchielli et Stéphane Perger, et désormais aussi, en partie, avec Laurent Kloetzer, loin également des moiteurs hallucinées de l’Amazonie de « Sur le fleuve » (également co-écrit avec Jacques Mucchielli), confirme, après l’énorme « Rouge gueule de bois », à quel point il est capable d’insuffler une vie nouvelle – et quelle vie ! – dans une thématique puissamment codifiée (le road novel alcoolisé auparavant, la synthèse du space opera et du roman de cambriolage ici).

Réglées par un métronome qui aurait toutefois abusé par instants du régime spécial de Fredric Brown, les cent premières pages, sobrement intitulées « L’équipe », nous offrent une réjouissante et tonique galerie de portraits, en pleine action, de celles et ceux qui vont être recrutés pour le casse spatial du siècle, voire du millénaire : Vostok la mercenaire survoltée, aux allures de Lara dans le « Killing Kate Knight » d’Arkady K., Kaboom l’explosive, Octave et Brescia le duo de choc, maître du virtuel comme du réel, le Rétrominot, leur étonnante némésis, qui les devance si souvent ces derniers temps (formant ainsi un triangle que l’on verrait naturellement incarné par George Clooney, Brad Pitt et Vincent Cassel, avant d’en avoir découvert un peu plus sur eux…), Marymay pour qui cartes, jeux et algorithmes n’ont aucun secret, et enfin Tabitha la séductrice professionnelle (que l’on imagine aisément sous les traits de Morena Baccarin, dans le « Firefly » / « Serenity » de Joss Whedon). Un redoutable panorama de talents adaptés aux enjeux, que Léo Henry déroule impeccablement, en multipliant sans affectation les jolis clins d’œil à de grands classiques de la science-fiction ou du noir, sous nos yeux avides.

« Hermopolis Magna était une ville et un monde. Selon le chauffeur, il n’y avait pas de plus bel endroit où vivre. Marymay ne partageait pas cet enthousiasme. Elle peinait, en réalité, à apprécier quoi que ce soit.
Son esprit ne fonctionnait pas ainsi. Il se voulait vierge de toute opinion. De tout jugement de valeur. Les inputs subjectifs brouillaient l’exactitude des raisonnements. Marymay voyait les tours du quartier des grandes banques. Les conurbs verticaux. L’éclat orange des ascenseurs spatiaux. Les lignes parallèles. Elle voyait la chute des indices boursiers galactiques. La beauté des produits financiers hypercomplexes. L’abîme de leurs structures itératives. Au trois cent dixième étage, le vent dessinait une spirale.
Marymay voyait le corps en train de tomber. Sentait l’énergie cinétique. Les triangles de verre dépoli dansant autour. Fissuration par point de faiblesse, cheminement le long des nanobrisures. Soixante-douze kilos, presque exactement, avec les habits. Et la viscosité de l’air nocturne.
La voiture entamait sa descente vers la ville basse. Le monde entier fut aspiré par le siphon, et les dernières lueurs disparurent dans le pare-brise arrière. Brian, le frère de Marymay, était passé au travers de la fenêtre de son bureau. L’événement s’était produit il y a un an, jour pour jour. »

Oceans-Eleven

« Marymay ne jouait qu’aux cartes. Le soi-disant hasard des roulettes relevait de l’artistique, du religieux. Danse de la bille d’acier et rituel consacré. Le mystère. Pas de combat possible. On n’y affrontait jamais que ses propres abysses. Le poker était son terrain de prédilection. Connaître les chiffres, lire les hommes. Ce que disaient les cartes avait peu d’importance. Tout pouvait être mesuré. »

Les quarante-sept pages suivantes constituent le moment-clé d’un roman de casse réussi : « Le briefing », introduisant aussi les inévitables doutes et questions que se pose le lecteur / spectateur : qui dit la vérité et qui ment ? que cache chacun et chacune ? le commanditaire est-il aussi net qu’il le prétend ?

Le casse proprement dit se déroule en cent-trente-cinq pages, en y incluant avec l’auteur les douze pages d’ « Épilogues » qui achèvent le volume. Dans ce morceau de bravoure, fatalement beaucoup plus difficile à réaliser à l’écrit qu’à l’écran, le rythme et l’écriture acérée de Léo Henry font merveille, démontrant d’abord qu’il n’a pas, lui, oublié ce que trop d’adeptes du « new space opera » omettent, selon John Clute, à savoir la composante « opéra », ensuite qu’il est suffisamment riche et matois pour inclure quelques jolies petites bombes oniriques et ironiques au sein de cette phase en apparence toute dédiée à l’action.

« Hors des traces qu’il laisse sur les gens, les choses, la texture même du temps, le passé t’est inaccessible.
Il existe une photo de toi à quatre ans, dans les bras d’un homme. Peut-être ton père ?
Tu n’as pas de méthode propre pour accomplir tes crimes. Tu ne sais construire qu’en empruntant aux autres. Tu copies les gestes des véritables experts.
Tu imites. Tu mimes.
Le truc est de le faire toujours une heure avant eux. »

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Comme le dit lui-même Léo Henry dans le long entretien avec Richard Comballot publié dans le Bifrost n° 74 (qu’il faut absolument acheter et lire, par exemple ici, car il est passionnant de bout en bout) :

« L’idée étant de faire monter la sauce jusqu’à l’apothéose sans jamais redescendre. C’est absolument épuisant à lire, j’imagine. On voudrait que ça s’arrête mais ça ne s’arrête pas. Heureusement, c’est un court roman. Et un hommage à la SF d’aventures. J’ai fait ce livre pour répondre à ceux qui me disaient que je n’écrivais pas de SF, que je ne savais pas ce que c’était, et que de toute façon je ne racontais pas d’histoires. Ici, c’est bien de la SF et il n’y a que de la narration. J’ai demandé à Laurent Kloetzer de me coacher et de m’empêcher de faire du Léo Henry habituel. »

La lecture achevée, le lecteur réalise à quel point le pari est réussi : le récit est en effet haletant, enlevé, virtuose parfois, mais Léo Henry, machiavélique, a tout de même réussi à glisser dans les interstices soigneusement ménagés, parfois presque invisibles, les bribes de poésie, de doux nonsense et de gratifiante complexité qui font sa marque et son charme, prouvant ainsi au passage que, même en suivant scrupuleusement les canons d’un genre, un bon auteur peut aussi se permettre d’être subtilement ambitieux sans nuire ni au rythme ni à l’intrigue ni à la stature des personnages.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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