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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Dans les imaginaires du futur » (Ariel Kyrou)

Une réflexion à la fois alerte et profonde sur la manière dont une certaine imagination science-fictive pourrait activement contribuer à transformer le monde. Pour tout dire : l’essai synthétique majeur, dense et orienté vers l’action, que l’on attendait depuis des années.

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Kyrou

La démesure technologique et l’apocalypse environnementale se conjuguent pour susciter une sidération, une sorte de court-circuit qui fonctionne dans le long métrage [Blade Runner 2049, cité en introduction] exactement comme dans notre esprit de citoyen du troisième millénaire. Dans les imaginaires du futur est né du désir de sortir de ce paradoxe violent, de trouver des parades au sentiment d’être coincé entre ces deux imaginaires de polarité opposée. Son pari est d’abord de refuser une première voie sans issue : la technologie comme unique réponse aux effondrements écologiques – dont la crise du Covid-19, catastrophe virale, pourrait être une modalité. Croire qu’il n’y aurait d’autre possibilité que de laisser les technologies les plus sophistiquées de demain réparer les destructions de celles du capitalisme industriel d’hier a quelque chose d’aberrant. Mais au-delà du refus d’un usage aliénant des techniques contemporaines, entre contrôle des individus et aveuglement vis-à-vis de la planète, cet essai cherche à repérer les ruelles pouvant permettre d’éviter une seconde impasse : l’idée qu’il faudrait choisir l’écologie contre toute technologie, l’une et l’autre devant rester totalement séparées, condamnées à une irréversible incompatibilité…
La prospective pourrait contribuer à nous extirper de ces culs-de-sac. Son défi serait dès lors non seulement d’intégrer les enjeux environnementaux, comme elle le fait déjà, mais aussi de marier les apports de son volet traditionnel, inspiré de sciences sociales, à ceux de ses variantes plus « technoscientifiques ». La promesse est belle. J’ai pourtant l’impression que ses scénarios pour le futur peinent à prendre la mesure des conflits et ambivalences qui aboutissent aux impasses à la source de cet essai. Raisonnable, retenant les leçons de l’histoire et à l’écoute des signes forts ou faibles de notre actualité, la prospective éclaire des routes pour demain sans changer les règles du jeu de nos sociétés. Elle aide à la réflexion pour définir des stratégies, puis pour agir sur le réel. Mais elle ne rebat pas suffisamment les cartes pour creuser des chemins de traverse, perçus au départ comme impossibles et pourtant in fine plausibles. Elle a du mal à remettre en cause les hypothèses qui fondent l’économie capitaliste telle que nous la subissons aujourd’hui. Bref, elle s’interdit de transformer un jeu de Monopoly en une partie de marelle. Est-ce la subjectivité qui lui manque pour échapper aux paradigmes dominants de son époque ? Pour porter son regard loin, de façon aussi libre, diverse et irrévérencieuse que les meilleures œuvres de science-fiction ? Nourris comme elle d’enquêtes méticuleuses, les mondes de la série Black Mirror ou des romans de Kim Stanley Robinson, pour ne citer qu’eux, radiographient nos sociétés au filtre de la discordance, de l’imprévisibilité humaine et non humaine, sociale ou climatique. Les enjeux croisés et contradictoires des technosciences et de l’effondrement de nos écosystèmes vibrent depuis longtemps au coeur de la science-fiction la plus affûtée, mais aussi la plus engagée politiquement. Repérer et analyser en profondeur nos imaginaires de demain me semble essentiel à toute démarche de prospective radicale, et sur un autre registre, à toute action sur le long terme de transformation du monde. Ainsi s’explique le parti pris de ce livre : considérer les séries et les films de cinéma, les nouvelles, les romans, les BD d’hier et d’aujourd’hui mettant notre futur en fiction comme un corpus de pistes et de savoirs non seulement pour comprendre les impasses contemporaines de l’écologie et des technologies, mais pour en entrouvrir des voies alternatives. Ce parti pris ne positionne pas Dans les imaginaires du futur à rebours de la prospective traditionnelle ou technologique, mais en complément critique et engagé de son travail. Histoire d’ajouter de la subjectivité à son objectivité, des récits dissonants à ses scénarios aux critères multiples, de l’imagination débordante à ses explorations bordées d’avenirs potentiels.
Dans les imaginaires du futur cherche à répondre à une question, en creux des deux Blade Runner de 1982 et de 2017 : comment tracer les chemins d’autres futurs, refusant l’inféodation de l’écologie aux pouvoirs du numérique, mais rejetant aussi l’opposition entre l’imaginaire technologique de transgression des limites et l’imaginaire environnemental d’affirmation des limites d’un système-Terre enchevêtré aux êtres vivants, végétaux et minéraux ? Autrement dit : n’y a-t-il pas moyen, en puisant dans les imaginaires de science-fiction, de refuser de choisir entre, d’un côté, l’abolition des limites de l’humain et de la Terre par la technoscience et, de l’autre, le retour pur et simple à ces mêmes limites telles que les trace un certain type d’écologie ?

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« Dans les imaginaires du futur », publié chez ActuSF en octobre 2020, est sans doute l’un des plus ambitieux essais qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années, à la jonction précise de l’imaginaire (science-fictif) et de la socio-politique, dans la prolongation et l’amplification du travail déterminant effectué il y a déjà quinze ans, en 2005, par Fredric Jameson dans ses « Archéologies du futur », avec leurs deux volumes en français, « Le désir nommé utopie » et « Penser avec la science-fiction ». Moins orienté certainement vers la philosophie et l’histoire des idées que le spécialiste reconnu de Hegel, de Marx, de Bloch et de l’école de Francfort qu’est Jameson, même précocement reconverti en ténor des cultural studies, Ariel Kyrou partage visiblement avec lui la conviction intime et profonde que les agencements d’imaginaires et de créations culturelles, à grande diffusion apparente ou à cheminement plus souterrain, influencent de manière décisive le monde tel qu’il va, ou tel qu’il pourrait aller ou pas. En un superbe élan post-gramscien, nourri par les avancées, ici, d’un Christian Salmon (« Storytelling », 2007) ou d’un Yves Citton (« Médiarchie », 2017), et tout à fait parallèlement à la volonté souplement affirmée par les Italiens de Wu Ming avec leur New Italian Epic en 2008 (« mouvement littéraire » informel dont l’œuvre de Valerio Evangelisti constituerait l’un des emblèmes naturels), il y a en jeu dans ces 600 pages nécessaires et denses une formidable volonté d’analyser et de démontrer comment un certain type d’imagination littéraire, celui d’une partie significative de la science-fiction au premier chef, mais pas uniquement, dispose d’un pouvoir performatif éventuellement ambigu qu’il met en œuvre au fil du temps en une visée sans plan potentiellement transformative.

Comme déjà souligné, toutes les narrations élaborées, quels que soient leurs supports et leurs publics, fonctionnent telles des usines de retraitement des valeurs qui circulent dans la société. Elles contribuent à façonner les principes, idéaux et convictions « au nom desquels nous prétendons conduire nos conduites ». Ce travail des récits sur nos êtres se construit le plus souvent inconsciemment. C’est sans l’avouer, de façon peu visible, qu’il tisse et retisse nos pelotes de sentiments et de convictions dans le chaos de nos désirs et de nos croyances. Il se fraye un chemin grâce ou en dépit de nos représentations sociales, de nos habitus installés le plus profondément, de nos règles et façons de voir et d’agir sur le monde. Enfin, ce labeur d’appropriation, de bonne ou de mauvaise digestion des fictions que nous choisissons ou qui se proposent à nous, se joue selon une multitude de critères aux influences contraires.

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Pour accomplir un programme aussi ambitieux, Ariel Kyrou a su s’appuyer sur deux décisions majeures dans la conduite de son investigation, en forme à peine feutrée d’appel à l’action.

Tout d’abord, intégrant les approches thématiques, comme par exemple les superbes études sur la place de l’imaginaire écologique dans la fiction conduite par Yannick Rumpala (« Hors des décombres du monde », 2018) ou sur la mythologie littéraire de l’effondrement menée par Jean-Paul Engélibert (« Fabuler la fin du monde », 2019), ou encore de nombreuses et solides sources universitaires européennes et anglo-saxonnes, il parvient à parcourir l’ensemble du territoire pertinent pour le propos, en quatre gros chapitres qui vaudraient déjà monographie pour chacun d’entre eux (« Créations technologiques – Devenir Dieu avec nos intelligences artificielles », « Fins du monde – De la nécessité d’une pluralité des effondrements », « Extraterrestre – L’exploration spatiale et les imaginaires de l’ailleurs » et « Gaïa 4.0 – Au-delà de la dystopie et de l’utopie terrestre »), en s’astreignant à démontrer, sans sacrifier l’analyse en profondeur de chaque thème, que ces quatre ensembles souvent traités séparément ne sont absolument pas disjoints, bien au contraire, lorsqu’on les soumet aux lignes de force du social et du politique, et de leur impact sus-mentionné, à moyen et à long terme. Dans l’ambition d’Ariel Kyrou manifestée ici, il y a – me semble-t-il – celle non pas d’une théorie, mais d’une praxis du champ science-fictif unifié, et c’est une ambition (partagée toutefois, sous une autre série d’angles, par Fredric Jameson en essayiste et par Kim Stanley Robinson en praticien, très vraisemblablement) beaucoup trop rare aujourd’hui.

Cette pluralité de voix, je le répète est cruciale. Pour les uns, la catastrophe a déjà eu lieu. Pour les autres, elle est en marche, voire n’est pas encore suffisamment avérée pour justifier d’un radical changement de vie ou de politique. C’est cette diversité de points de vue, de l’intérieur des personnages, qui rend si prémonitoire Le Troupeau aveugle, livre pourtant publié en 1972, une année avant Soleil vert. Le concert de voix disparates, la diversité des imaginaires de l’écologie mais également des techniques que l’auteur décline face au désastre, permettent de laisser ouverts une multitude de devenirs, pas tous négatifs.

Ensuite, sous le signe revendiqué d’un véritable pluralisme, assez proche finalement de celui mis en évidence par Vincent Message (« Romanciers pluralistes », 2013) chez Carlos Fuentes, Édouard Glissant, Robert Musil, Salman Rushdie et Thomas Pynchon (parmi lesquels le Kim Stanley Robinson de la « Trilogie martienne », tout particulièrement, aurait aisément trouvé sa place naturelle), Ariel Kyrou organise la confrontation et l’émulation d’une science-fiction signifiante et d’une pensée produite par une multitude d’essayistes du changement nécessaire, avec un éclectisme époustouflant, mais sans jamais perdre de vue la visée politique et sociale qu’il revendique sans honte, évitant ainsi de tomber comme d’autres moins décidés (ou carrément aveugles) dans le simple catalogue soi-disant neutre, fastidieux dans son absence même de sens, que trop de fans de SF partagent aujourd’hui, dans l’un de ces tristes reflux de la conscience qui amène à rejeter les écrits « trop politisés » et à leur préférer le charme ambigu de l’anodin ou de l’art pour l’art. Pour Ariel Kyrou, la notion de « littérature engagée » n’est ni un slogan tombé en désuétude en même temps que Jean-Paul Sartre, ni une insulte, bien au contraire, mais bien un moteur vital et salutaire. Et c’est bien cette revendication assumée qui donne à son essai une grande partie de sa force.

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L’auteur de science-fiction ne clôt pas le débat d’idées. S’il semble en phase avec les Terrestres de Bruno Latour pour affirmer qu’il n’y a guère à l’heure actuelle de Plan B pour la Terre, il ne fige pas ses personnages. Il ne bloque pas leurs yeux vers le sol et la lithosphère. Point selon moi essentiel : au contraire de James Gray dans Ad Astra, jamais il ne convoque Dieu dans le théâtre de ses réflexions. Même pas son ombre, que l’on perçoit par exemple, bien que discrète, dans les circonvolutions intellectuelles de Bruno Latour. Mieux : par la voix de l’un des procureurs du procès qu’il intente sans le dire dans Aurora aux apôtres furieux de la conquête de l’espace, aux obsédés de la fuite vers un salut factice à court ou moyen terme, Kim Stanley Robinson prend acte de l’existence potentielle de vies indigènes sur des planètes pour nous inatteignables. Il reconnaît même la crédibilité de l’hypothèse qu’il pourrait exister dans le très vaste univers des extraterrestres tels Starman et son double Newton, joué par David Bowie dans L’Homme qui venait d’ailleurs, ou plus probablement comme la créature de la lune Europe de 2010 : Odyssée deux d’Arthur C. Clarke, dont il continue à creuser le parcours intersidéral. Kim Stanley Robinson préserve ainsi une figure de l’altérité radicale, quelque part dans nos étoiles, sans la réduire au statut de divinité. Sa lucidité dans le temps long de l’espèce humaine, d’un pessimisme justifié et légitime d’ici le quatrième millénaire sur le devenir de la Terre comme sur nos perspectives vis-à-vis de l’espace, ouvre des pistes pour nous extirper de la double impasse des imaginaires de l’écologie et de la technologie : d’un côté, elle encourage la révolution « terrestre » qu’un Bruno Latour appelle de ses vœux ; de l’autre, à rebours des analyses de l’anthropologue et philosophe, elle maintient et alimente la possibilité, voire la nécessité d’une écologie « hors limites », c’est-à-dire hors de Gaïa, laissant la porte ouverte à nos futurs – aussi compliquées que risquent d’être les prochaines décennies. Chercheur d’utopies, nourri de sciences humaines autant que du système Terre, Kim Stanley Robinson doute… Et ne veut surtout pas gommer les horizons de nos imaginaires.

Ariel Kyrou convoque ici avec une réelle adresse et un sens virevoltant des entrechoquements productifs aussi bien Blade Runner, Black Mirror, Game of Thrones (et ses surprenantes teintes de gris) ou Terry Gilliam (et son Armée des douze singes, avec naturellement Chris Marker derrière elle) que Slavoj Žižek, Bernard Stiegler, Michaël Fœssel ou Jared Diamond, dégageant les points saillants pour son propos aussi bien de Soleil vert, de Je suis une légende (en interprétant soigneusement les différences entre le travail initial de Richard Matheson et le remake le plus récent à l’écran comme des marqueurs d’une évolution des réceptions socio-politiques), de Christopher Nolan (Interstellar, 2014) ou de The Walking Dead (la BD d’origine comme la série télévisée éponyme) que de Jean-Pierre Dupuy (avec sa notion si importante de catastophisme éclairé), de Bruno Latour (confronté à son tour, par exemple, aux feux croisés des imaginaires de Contact et de Gravity, de Star Trek et d’Independence Day), d’Achille Mbembe ou de Donna Haraway, sans oublier de solliciter, au fil de ces presque 600 pages, les œuvres de George Alec Effinger, de Karel Čapek, de William Gibson, de Jean-Pierre Andrevon, de Cormac McCarthy, de Hugh Howey (Silo), de René Barjavel (Ravage), de Katsuhiro Ōtomo (Akira), de Margaret Atwood (Le Dernier homme), de Bruce Sterling (Gros temps), de Norman Spinrad (Bleue comme une orange), de Paolo Bacigalupi (Water Knife), de Catherine Dufour (Le goût de l’immortalité), de Philippe Curval (Un souvenir de Loti), de Nnedi Okorafor (au « Qui a peur de la mort ? » si superbement analysé par Ketty Steward), de Robert Charles Wilson, de Liu Cixin, de Céline Minard (Le Dernier monde), de Arthur C. Clarke, de Neill Blomkamp (District 9), de Jean Hegland, de Enki Bilal, de Greg Egan, de Vernor Vinge (avec toutes ses ambiguïtés qui n’en sont peut-être pas lorsqu’il sort de la sphère littéraire), de Bong Joon Ho, de Frank Herbert, de Robert Silverberg, d’Ernest Callenbach ou de Li-Cam, mais aussi et encore les essais et expérimentations d’Isabelle Stengers, d’Anna Lowenhaupt Tsing, de Mark O’Connell, des Ateliers de L’Antémonde (Bâtir aussi), de Yann Moulier Boutang ou de Camille de Toledo (Le théâtre des négociations). Ariel Kyrou aura même, ce qui est rare et précieux, poussé le soin jusqu’à nous indiquer, au débit de sa conclusion, pourquoi certaines œuvres, bien connues ou non, avaient été écartées à dessein de son corpus de références et d’analyses.

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Les imaginaires de l’écologie et de la technologie ne s’opposent pas selon quelque loi à jamais figée dans le marbre. Leur antinomie théorique, entre retour pur et simple aux limites d’avant-hier et transgression absolue de ce que seraient les limites de l’humanité, est factice ou du moins circonstanciée et subjective. C’est ce que montre le détour par les imaginaires de l’espace, eux-mêmes contradictoires et immensément pluriels. De leur analyse, ainsi que de l’étude, via le meilleur de la science-fiction, des mythes et des représentations de l’intelligence artificielle et des scénarios d’effondrement sous le prisme post-apocalyptique, il ressort deux conditions indispensables pour réunir ces imaginaires de l’écologie et de la technologie dans une construction commune plutôt que de les laisser continuer à torpiller nos devenirs : d’une part la prise en compte du temps long des changements nécessaires, à l’échelle non pas de notre vie, mais de celle à venir de nos enfants, petits-enfants, arrières-petits-enfants et plus encore à échéance de plusieurs siècles ; d’autre part la nécessité de choix politiques tranchés, en amont et en cours de toute transition qui ne soit pas le leurre d’un retour au même.

Ariel Kyrou montre aussi ici, et davantage qu’en passant, à quel point la tentative de récupération des imaginaires du futur opérée de moins en moins subrepticement au fil des années par les milliardaires oligarques et libertariens de la Silicon Valley et d’ailleurs (Elon Musk et Jeff Bezos au premier chef, voire Mark Zuckerberg dans une moindre mesure), appuyée aussi bien sur le transhumanisme faisandé d’un Ray Kurzweil que sur les mythologies appauvries d’une hard science du pauvre (non pas celle, systémique et politique, d’un Kim Stanley Robinson, évidemment), comme sous-produit marketing du capitalisme technologique, est d’abord et avant tout le fruit d’une idéologie – qui, comme de juste, prétend bien entendu ne pas en être une – et d’un réductionnisme scientifique en version abâtardie de l’esprit de construction du monde (ouvert) des ingénieurs. Diagnostiqué il y a longtemps tant par le Norman Spinrad de « Jack Barron et l’éternité » que par le Joe Haldeman de « Immortalité à vendre », joliment illustré, beaucoup plus récemment par l’Éric Arlix et le Frédéric Moulin de « Agora zéro », ce phénomène problématique montre bien, pour reprendre la devise du collectif d’autrices et d’auteur Zanzibar, cité ici par Ariel Kyrou, à quel point le futur est bien « à désincarcérer », à plus d’un titre.

Dans sa postface à la réédition en 1997 du roman Stalker, dont le titre original était Pique-nique au bord du chemin, Boris Strougatski donne le sens de ce mot inventé, né de l’anglais to stalk, qui signifie « traquer », « rôder » et surtout, selon lui, « s’approcher furtivement », « marcher à pas de loup ». Le stalker est un voyageur, un chercheur incroyablement attentif au nouveau et dangereux terrain qu’il découvre peu à peu. Il est à l’écoute du bruissement des herbes et des feuilles, aux aguets des ombres, des signes venant des pierres et des arbres, en éveil face aux frémissements des limaces, des mouches et des moustiques. Bref, sans cesse, il met ses sens en interaction, en symbiose aux êtres, objets, mouvements et phénomènes vivants ou non, visibles ou invisibles. C’est un passeur du monde terrestre ou plutôt d’un territoire a priori apocalyptique, né de la fusion du terrestre et de l’extraterrestre. Sans lui, entrer dans « la Zone » revient à y mourir. Il est l’explorateur de l’inconnu, qui emmène à ses côtés d’autres personnes, prêtes comme lui à risquer leur vie, si ce n’est leur âme, dans un espace non pas mort tel celui de La Route, mais ouvert à tous les changements, que ceux-ci s’avèrent in fine positifs ou négatifs, destructeurs ou constructeurs, porteurs d’espoir ou de désespoir.

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Ouvrage certes touffu, mais à la logique particulièrement claire et lisible, « Dans les imaginaires du futur » a su concilier en beauté l’éclectisme et la profondeur, en s’appuyant notamment, de manière extrêmement volontariste sur certaines œuvres majeures de la science-fiction des cinquante dernières années, oeuvres qui démontrent mieux que beaucoup d’autres en quoi ce champ littéraire de l’imagination orientée, par excellence, peut et doit contribuer plus que tout autre à la vie de la cité, dans le temps long. En un mot : à la politique. Et c’est ainsi que justice d’appréciation et justesse de propos sont rendues en puissance, à travers plusieurs zooms détaillés et roboratifs, à Philip K. Dick et à John Brunner, à J.G. Ballard et à Iain M. Banks, à Octavia Butler et à Ursula K. Le Guin, à Alain Damasio et aux frères Strougatski, et plus que tout autre sans doute, à Kim Stanley Robinson.

Comme le dit Alain Damasio dans sa volte-face, commentaire libre qui n’est ainsi ni préface ni postface, curieusement et joliment inséré au milieu de l’ouvrage, avec son ironie cinglante vis-à-vis des sceptiques de tout poil : « Qui aurait cette idée loufoque de croire pouvoir déceler [dans les imaginaires du futur] des enjeux politiques ? Pire, des enjeux qui travailleraient l’époque comme on meule une grume pour en faire des planches et des poutres qui vont structurer nos manières d’habiter Gaïa, « en poète ou en assassin », d’y poser sa cabane leste ou d’en cramer cyniquement les forêts ? Ariel Kyrou a eu cette idée. »

J’ajouterai tout simplement qu’il est des livres qui transforment durablement la manière dont chacun conçoit son paysage de lecture, et partant sa vision du monde et de l’action à y mener : « Dans les imaginaires du futur » en fait indéniablement partie.

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