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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « The Caryatids » (Bruce Sterling)

Réchauffement climatique musclé ayant entraîné son lot de catastrophes, coopération forcée entre réseaux idéologiques opposés, pour la survie commune, après l’implosion des États-Nations.

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NOTE DE LECTURE ÉCRITE À PARTIR DE LA VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE.

The_Caryatids_Bruce_Sterling

Publié en 2009 chez Del Rey Books, l’avant-dernier en date des romans de Bruce Sterling poursuit avec une certaine flamboyance ce travail patient de décryptage de réalités possibles enfouies, de manière plus ou moins dissimulée, dans notre présent, spéculant, fidèle à l’une des grandes missions historiques de la science-fiction, sur notre devenir face à des mutations tant scientifiques et technologiques que politiques, sociales et humaines – travail de longue haleine dont il fut l’un des hérauts les plus éclairés au sein de l’informel mouvement littéraire « cyberpunk » des années 80, avant de poursuivre son effort en solitaire, en devenant l’un des rares futurologues issus de la science-fiction, considéré et ayant une audience respectable hors de son cercle d’origine, alternant désormais essais prospectivistes et authentiques romans.

En 2060, le monde des états-nations que nous connaissons a implosé depuis un certain temps, principalement sous l’effet du chaos mondial engendré par les crises matérielles et sanitaires entraînées par un réchauffement climatique ayant, à un moment donné, connu des effets  d’accélération brutale puis d’hystérésis. Si l’Inde a été quasiment annihilée par les épidémies hors de contrôle, la Chine et son système techno-totalitaire, monté au créneau du durcissement indispensable en temps utile, a résisté – dans des conditions qui ne se découvriront qu’au fil du roman, et demeure ainsi le seul État-Nation au monde, le reste de l’humanité étant souplement  englobé en deux réseaux mondiaux, drastiquement opposés idéologiquement, mais collaborant chaque fois que nécessaire pour assurer la survie globale : les Dispensateurs, nébuleuse d’entrepreneurs capitalistes de toutes origines, à l’affût de toute opportunité de profit – le véritable moteur du monde et de tout progrès -, redoutables détenteurs du pouvoir ubiquitaire fourni par l’industrie du mass entertainment, et les Acquis, collectif mondial techno-écologique associant étroitement une culture hacker libertaire et une culture militaire de conquête technique, usant de ses recherches pointues en matière de neurologie, d’interface homme-machine et d’accès direct aux émotions pour développer une englobante utopie bienveillante tout en s’attaquant à la remédiation des dégâts gigantesques issus du réchauffement climatique.

Pompés à très haute pression, les poisons s’étaient répandus dans la profondeur de la nappe phréatique. La pierre poreuse était craquelée et tordue. Tout autour d’elle, les mineurs de toxiques la déchiquetaient comme des crabes. Ils éclataient la structure minérale, y aspiraient les polluants avec leurs tuyaux encombrés, puis réassemblaient à peu près les parois en un puzzle insensé et collant. Dans leurs exo-squelettes et leurs équipements de filtration, ils ressemblaient à des grues de construction emballées dans des sacs poubelles. (Traduction maison approximative)

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Wu Qi, « Woman in exoskeleton » – Pourrait être l’ingénieur acqui Vera Mihajlovic.

Pour décrypter les enjeux de cet univers instable en mutation permanente, Bruce Sterling utilise en points de vue successifs, très habilement menés, les membres d’une famille « maudite », celle des sept clones (quatre sœurs et un frère survivants, trois décédés) engendrés peu avant l’explosion chaotique globale par une chercheuse de haut vol, épouse d’un seigneur croate de la guerre, désormais réfugiée dans une station orbitale pour échapper aux poursuites en tant que criminelle contre l’humanité : le frère est devenu un petit entrepreneur ordinaire, une des sœurs s’est mariée au sein de l’une des plus puissantes familles / entreprises californiennes des Dispensateurs, une autre est devenue l’une des plus actives pionnières des Acquis, une troisième, au service de la Chine, compose un étonnant mélange de troupe de choc et de médecin sans frontières, tandis que la dernière semble avoir acquis une sinistre réputation en tant que terroriste globale…

« Tu détestes ce qu’on fait ici. Tu es trop américain pour nous comprendre. »
« Ah non, non, non ! Pas de ce vieux nationalisme dépassé là-dedans, par pitié ! Tu n’es jamais allée en Amérique ! Tu ne comprends pas comment fonctionne l’Amérique d’aujourd’hui ! Crois-moi, il y a des pans entiers du pays qui ont des sentiments extrêmement Acquis : Seattle est très Acquis, Raleigh, Madison – Wisconsin, Austin – Texas, ils sont tous Acquis. San Francisco est Acquis ! Et le Canada aussi ! Le Canada était Acquis avant que l’essentiel de l’Europe ne le devienne ! »
« Crois-tu que je soie une fanatique ? »
« Je n’utilise jamais des termes péjoratifs comme ça, et je ne supporte pas les affreux démagogues qui le font. Tu es… tu es vraiment une femme de notre époque, c’est ce que je pense de toi. » (Traduction maison approximative)

Lady Gaga

Lady Gaga – Pourrait être la star membre de la puissante famille entreprise dispensatrice californienne, Radmila Mihajlovic Montalban.

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Jouer de la quête d’une résolution à un terrible drame familial comme fil conducteur d’un chemin possible, dynamique et conflictuel, mais prometteur, pour soigner les maux de la Terre sans s’arrêter à une forme évoluée de conservatisme caritatif, c’est tout le défi que propose ici un Bruce Sterling en grande forme et en grande inventivité, qui, au moins depuis « Les mailles du réseau » (1988), s’attache plus que jamais à discerner des formes sociales et politiques dans le tissu incertain du futur, plutôt que les emblèmes culturels sur lesquels se concentre davantage son ex-acolyte cyberpunk William Gibson, surtout depuis « Identification des schémas » (2003) .

Lionel portait encore son costume Kabuki noir de scène, qui était sans doute parfait pour cette situation extrême. Uniforme chevaleresque de sécurité, il était surtout à l’épreuve des déchirures, des coups, des balles, et plein de poches très pratiques. Surtout, il était entièrement indépendant du net et comportait son propre logiciel. Radmila se sentait en sûreté avec lui.
Lionel s’habillait le plus souvent en gamin des rues de LA, paramilitaire dur à cuire, mais dans le genre magnifique gamin des rues, attirant l’œil comme seul un gamin très riche pouvait le faire. Lionel était un gosse avantagé : il bénéficiait d’un sang retraité et augmenté, d’un régime alicamentaire strict, d’un entraînement physique intense, et avait trois profs d’arts martiaux.
Radmila souffrait dans le gymnase high-tech de la famille, mais Lionel y vivait. Il pouvait marcher sur les mains mieux que la plupart des gamins sur leurs pieds. (Traduction maison approximative)

Un de ces romans contemporains qui rendent nettement honneur au genre science-fiction dans ce qu’il a de plus intelligent, d’exploratoire et d’authentiquement spéculatif, en exploitant pleinement les possibilités qu’offre un travail narratif par rapport à un travail d’essayiste.

Ce qu’en dit Cory Doctorow, qui a plutôt logiquement adoré le roman, dans Boing Boing, est ici.

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Bruce Sterling

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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