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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Christopher Nolan, la possibilité d’un monde » (Timothée Gérardin)

Un superbe décryptage des imbrications et des enchâssements thématiques et conceptuels inlassablement à l’œuvre chez Christopher Nolan.

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Farouchement indépendant tout en ayant su se fondre dans le système, Christopher Nolan n’en est pas à un paradoxe près. À la fois illusionniste qui a contribué dans les années 2000 à forger l’imagerie spectaculaire moderne et défenseur, à l’heure du numérique, de la possibilité de continuer de tourner et de projeter sur pellicule, ses contradictions se retrouvent jusque dans ses films. Il y met en scène des personnages qui vivent dans des mondes à part tout en rêvant de rejoindre leurs semblables, ou inversement qui rêvent de s’évader des systèmes infernaux dans lesquels ils sont piégés. Il n’est pas surprenant que Nolan chérisse les paradoxes temporels et architecturaux. En poussant à leur extrémité les jeux de perception et en élaborant des scénarios complexes mettant en regard ces différents types de représentation, ses films répondent à une seule question : que reste-t-il du monde dans l’expérience proposée au spectateur ? L’interrogation en dit autant sur la façon dont Nolan conçoit le cinéma que sur sa définition du monde – la matérialité du réel, l’harmonie des choses, la société comme partage d’un horizon commun -, qui se trouve sans cesse mise en cause.

Publié en mars 2018, « Christopher Nolan, la possibilité d’un monde », l’essai que consacre Timothée Gérardin au réalisateur londonien, constitue une illustration presque parfaite de l’exercice délicat et salutaire auquel l’éditeur Playlist Society pousse ses autrices et ses auteurs : en 100 pages environ, rendre compte de la spécificité d’un travail de création cinématographique, en collant au plus près à la réalité projetée des films et en n’utilisant les aspects biographiques qu’en soutien lorsque nécessaire, et opérer cette mise à nu ou cette mise en spéculation en ne préjugeant jamais du degré de connaissance préalable de la lectrice ou du lecteur. Comme chez Axel Cadieux (« Paul Verhoeven, total spectacle », 2016), Erwan Desbois (« J.J. Abrams ou l’éternel recommencement », 2017) ou  Marc Moquin (« Tony et Ridley Scott, frères d’armes », 2018), il s’agit bien ici d’opérer, dans le cadre pourtant a priori normé de la monographie, quelques incisions précises dégageant une véritable vue d’ensemble, utilisant pleinement le matériau de l’œuvre, sans pour autant dévoiler l’ensemble des intrigues et des suspenses narratifs lorsqu’ils sont en jeu, en satisfaisant autant la personne connaissant déjà bien la plupart des films dont il est question que celle qui aurait encore à découvrir beaucoup d’entre eux. De ce point de vue aussi, le travail de Timothée Gérardin est ici particulièrement exemplaire.

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Dans une interview pour The Guardian, Christopher Nolan évoque son admiration pour les toiles de Francis Bacon, dans lesquelles la distorsion du point de vue est dépeinte comme une réalité organique. Un idée que l’on trouve dans plusieurs de ses films. L’exemple donné par le réalisateur est le visage du Joker : son sourire prend la forme de cicatrices et l’expression de ses traits est brouillée par un maquillage délavé. C’est dans Memento (2000) et dans Insomnia (2002) que la déformation pathologique de la perception est la plus mise en avant, puisqu’il s’agit du sujet même des deux films : que ce soit par l’amnésie ou l’insomnie, le point de vue faussé des personnages a des conséquences à la fois sur leur corps et sur la forme prise par leur environnement. De manière générale, la filmographie de Nolan est traversée par des stimulations sensorielles prenant des dimensions hors normes, fonctionnant comme autant d’excroissances de la perception.

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Timothée Gérardin a su particulièrement habilement ancrer sa construction dans un regard approfondi sur les particularités pathologiques des trois premiers films de Christopher Nolan, nous montrant à quel point l’amnésie antérograde du protagoniste principal de « Memento » (superbement mise en scène et en abîme, comme chez l’Antoine Bello de « Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet » ou le Gene Wolfe de « Soldat des brumes »), l’insomnie cruelle en pleine enquête en Alaska du personnage central d’« Insomnia », voire de la fascination irréfléchie ou malsaine qui habite le « héros » de « Following », constituent de véritables fondations qui irriguent, subtilement et souterrainement, les ambitions et les audaces narratives de la trilogie « Dark Knight », du « Prestige », d’« Inception », d’« Interstellar » et de « Dunkerque ». Sur l’ensemble de l’œuvre, l’analyse des points de vue proliférants et de la manière dont le montage les sert, la finesse de la mise à jour des liens entre les objets ambivalents et les illusions qu’ils contribuent à soutenir ou à défaire, le marquage des les formidables constructions politiques sous-jacentes – tout particulièrement dans la trilogie « Dark Knight », la représentation du jeu des trames temporelles dans « Inception », « Interstellar » ou « Dunkerque », représentent de véritables tours de force qui enchanteront la lectrice ou le lecteur de cette « Possibilité d’un monde ». Tout au plus pourra-t-on signaler, en guise de bémol bien mineur, la légère ambiguïté qui subsiste (travers relativement fréquent chez les cinéphiles) à propos du « Prestige », où la part scénaristique revenant à Christopher Priest (dont les thèmes du roman d’origine, bien entendu, mais aussi ceux, par association, de sa « Séparation » et de son « Glamour », sont bien présents jusque dans le film) par rapport à la création propre de Christopher Nolan, au risque de sur-interpréter certaines thématiques (même s’il n’est, en tout état de cause, évidemment pas innocent que le cinéaste choisisse d’adapter ce roman-là). Rendons grâces sans plus attendre à Timothée Gérardin pour cette passionnante et éclairante plongée dans l’univers touffu et complexe du cinéaste britannique.

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« Are you watching closely ? » Le Prestige s’ouvre par cette question de Cutter, qui résonne comme une mise en garde. Dans un film où les indices et les fausses pistes se multiplient, les pièces centrales du puzzle sont mélangées à d’autres pièces insignifiantes. Le monde divisé en objets décrit par Christopher Nolan est un terrain de jeu idéal pour les manipulateurs. À partir du moment où la réalité n’est pas donnée comme un tout, mais comme une somme d’éléments désarticulés, il suffit d’agir sur des détails pour générer de l’illusion. Le personnage de Cobb, dans Following, ne présente pas autrement son projet lorsqu’il entre dans l’appartement d’inconnus. Il cherche la caisse à objets, celle que tout le monde a chez soi : une boîte dans laquelle sont stockées des babioles sans utilité mais que personne ne se résout à jeter. Il voit dans chacun de ces souvenirs une clé pour pénétrer la mémoire de ses victimes. Une manipulation par les objets qu’il va en réalité mettre en œuvre non pas contre les propriétaires de l’appartement, mais contre son suiveur Bill. Following est l’histoire d’un coup monté : Cobb se sert de la fascination de Bill pour son métier de cambrioleur et pour tout ce qu’il dérobe afin de le désigner comme le coupable d’un meurtre. Cinéaste du montage, Nolan est plus globalement un cinéaste de la construction trompeuse, du piège faussant la perception. Un sens du trompe-l’œil qui s’épanouit pleinement dans Inception, avec ses décors fabriqués qui menacent à tout moment de se révéler des vues de l’esprit.

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