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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « ABC Dick » (Ariel Kyrou)

Profondément remanié et augmenté par rapport à sa version de 2009, au point de devenir un livre bien différent, cet abécédaire fournit l’indispensable connection entre l’œuvre de Philip K. Dick, notre présent et notre futur immédiat, qui en sont tout éclairés, parmi les paradoxes et les jeux sérieux.

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Dick

« Retour au réel par la case désastre ».
Ces sept mots pourraient être un résumé lapidaire de l’œuvre de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick, ainsi que des films et des séries télé qu’il a inspirés, de Blade Runner peu avant son décès en mars 1982 aux quatre saisons du Maître du Haut Château de janvier 2015 à novembre 2019.
Mais ce n’est que le titre de l’éditorial d’un numéro du Monde d’octobre 2008, alors qu’au coeur de nos sociétés occidentales explosent les bombes spéculatives des subprimes et autres crédits véreux, déposés auparavant dans les banques et les temples boursiers de la Terre.

« Confinement : un douloureux retour au réel ».
Tel est le titre d’un nouvel éditorial du Monde, daté de mars 2021 alors que se profile en France un troisième confinement… Cette accroche, telle tant d’autres dans les médias, rejoue encore et toujours le couplet du « retour au réel ». Avec cette fois, dans le rôle du désastre suscitant un réveil épouvantable, un virus aux très grandes facultés de mutation, source d’une épidémie planétaire aux conséquences inédites.

Dans ses plus de cent vingt nouvelles et quarante-cinq romans, Philip K. Dick n’a prédit ni la crise des subprimes ni celle du Covid-19. Littéralement, il n’a pas non plus « deviné » l’irruption de la notion d’Anthropocène depuis la toute fin du siècle dernier, puis la collapsologie et les théories de l’effondrement, largement partagées en France depuis l’essai de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens en 2015. Dick, pourtant, aurait pu faire sien le titre de leur livre : Comment tout peut s’effondrer. Pour preuve : dès 1978, il a commis une conférence intitulée : « Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours ». Il y avouait, comme en écho à sa capacité à raconter depuis déjà longtemps des histoires de collapse : « J’aime créer des univers qui tombent vraiment en morceaux au bout de deux jours. J’aime les voir se désagréger, et j’aime voir ce que font les personnages du roman lorsqu’ils sont confrontés à un tel problème. J’ai comme une secrète prédilection pour le chaos. » Dans la plupart de ses textes, les effondrements s’apparentent moins à des événements appréhendables rationnellement, évitables même, qu’à des décors permanents désormais impossibles à nier. Ils forment le contexte, nécessairement chaotique, avec lequel les êtres n’ont plus d’autre solution que de composer. Les causes de la catastrophe en ressortent neutralisées, oubliées donc, car mille fois moins cruciales que ses conséquences, vécues au quotidien par les personnages des textes de Dick, comme aujourd’hui nous vivons les effets du réchauffement climatique ou de la pandémie de Covid-19. Le roman ou la nouvelle qui mettent en scène le désastre deviennent alors des fables de toutes nos apocalypses, passées, en cours ou à venir. D’où ce sentiment, pour le lecteur de Dick, du caractère intemporel voire très actuel de ses descriptions du réel.

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Disons-le tout net : cet « ABC Dick » d’Ariel Kyrou, publié chez ActuSF en septembre 2021, n’a plus grand-chose à voir avec sa première édition de 2009 chez Inculte : augmenté de 19 entrées (et passant ainsi de 60 à 79 mots-clé, parmi lesquels se distinguent par exemple les nouveaux venus « Bulle de filtres », « Fake news », « Paranoïa » ou « Vivant »), de dizaines et de dizaines de pages nourries des avancées théoriques survenues entretemps chez l’auteur du remarquable « Dans les imaginaires du futur », proposant une bibliographie profondément actualisée, des incises minutieusement retravaillées et une réévaluation de la résonance contemporaine de chaque roman et de chaque nouvelle (!) du créateur de la mythologie « Blade Runner », cette somme de plus de 500 pages est désormais une lecture quasiment indispensable, pour les amatrices et amateurs de Philip K. Dick, bien entendu, mais aussi pour toutes celles et ceux qui s’intéressent aux interactions contemporaines entre fictions et réalités divergentes.

Dick renverse comme à son habitude les effets et les causes, les événements et leurs conséquences… Un texte de science-fiction décrit précisément une réalité à venir. En même temps, ce futur fait partie d’une fiction. Ce qui était réel devient fictif. Et ce qui était fictif devient réel. Si bien que la distinction entre réalité et fiction s’avère désormais impossible. N’est-ce qu’un jeu ? Ou qu’une façon d’annoncer un futur, le nôtre, d’où la réalité disparaîtra sous un déluge de fictions spectaculaires ? Le plumitif visionnaire comprend-il le sens de ses propres retournements d’intrigue ? Ce sont ses mots, tels ceux d’un Dieu omnipotent, qui créent la vérité de l’histoire, mais celle-ci est d’autant plus tarabiscotée qu’il s’y met lui-même en scène, tel un prophète religieux parlant de lui à la troisième personne… Sauf que ce prophète-là est un minable. C’est un prolétaire de l’écriture, un auteur avec un tout petit « a ». Il vole bas, à des lieues des cimes de « l’Auteur » romantique, à la Novalis ou à la Wagner, seul maître de son œuvre aux ambitions de totalité. Il en devient proche des millions de prétendus « pirates » qui samplent, téléchargent ou s’échangent en « pair à pair » des crottes et lingots de musique ou de cinéma. Dick a ceci de contemporain qu’il déshabille cette vieille lune du créateur absolu. Il descend l’auteur au niveau de l’internaute boutonneux, héritier du lecteur de pulps américains, ces magazines populaires où il a publié ses premiers textes au milieu des années 1950. Mais il y ajoute une notion qui, à l’inverse, risque de susciter moult maux de tête chez les zélateurs de la révolution Internet : c’est parce qu’il est plus bas que terre que le créateur au bas de l’échelle, ridicule et sans le sou, peut approcher l’universel. Le message involontaire de Dick, sur ce registre, rejoint les provocations du Merzbau de Kurt Schwitters et des suppôts de Dada il y a presque un siècle : seul l’art qui jamais ne prétend à la majuscule, imprégné des déchets du quotidien, conçu à partir de tickets usagés, de cheveux perdus ou encore de glapissements de caniches, a quelque chance de transcender son auteur. Et d’octroyer à sa création un zeste d’infini.

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Abécédaire où l’on croisera à l’occasion les pensées de Fredric Jameson, de Paul Virilio, d’Alain Badiou, de Yannick Rumpala, de Günther Anders, de Jean-Pierre Dupuy, de Bernard Stiegler, de Bruno Latour, de Dominique Lestel, de Jean Baudrillard, de Yves Citton, ou de Donna Haraway, articulées avec science et ruse par Ariel Kyrou aux constructions fictionnelles de Philip K. Dick, l’ouvrage se distingue aussi par son exhaustivité, d’une part (il est particulièrement impressionnant de pouvoir parcourir des commentaires sur l’intégralité des cent et quelques nouvelles de l’auteur, toutes pesées et situées ici à l’aune de notre contemporain de 2021), et par la profonde intelligence mise en œuvre pour extraire du sens et des significations possibles, y compris de textes pouvant par ailleurs être jugés « mineurs ». Pour un lecteur comme je le suis, passionné par l’auteur de « Dr. Bloodmoney » sans en être un inconditionnel, s’il est logique et attendu de voir saisies les richesses de « Ubik », « Le Dieu venu du Centaure », « Le Maître du Haut Château », « Le Temps désarticulé », « Glissement du temps sur Mars » ou « Substance mort », il est beaucoup plus surprenant, et à vrai dire, in fine, fort gratifiant, de voir en quelque sorte « réhabilités » à leur tour, contre toutes attentes de ma part, « Les chaînes de l’avenir », « L’Œil dans le ciel », « Simulacres », « Les Clans de la lune alphane », « Le Guérisseur de cathédrales » ou « Au bout du labyrinthe ».

Authentique érudit en matière science-fictive (et pas uniquement en cette matière-là), Ariel Kyrou ne se contente pas, comme trop de commentateurs encore, de poser sur la table le fruit de ses recherches en laissant la lectrice et le lecteur s’en débrouiller, mais organise avec un grand talent le choc productif entre un corpus désormais classique de la science-fiction et sa portée présente, redonnant ainsi, avec quelques autres heureusement, son caractère hautement et sainement spéculatif au commentaire politique de la littérature.

Nous aurons par ailleurs la joie d’accueillir deux fois l’auteur chez Charybde en ce mois de juin 2022 : une première fois le 16 juin en tant que coordinateur de la belle anthologie « Nos futurs solidaires », et une deuxième fois le 29 juin, pour une rencontre croisée avec Alice Carabédian et son « Utopie radicale ».

L’ABC Dick refuse les sens uniques. Il ne défend aucune police du texte ou de la pensée. Aucun pouvoir. Il ne cherche pas l’adhésion, mais le décalage et le doute féconds. C’est peut-être un philtre d’amour et d’humour face à ce que d’aucuns qualifient de réalité. Un chemin de traverse pour se déjouer des idéologies dominantes ou pour en traduire le bonheur prédigéré en matière de catastrophes mentales réjouissantes. Au-delà du bien et du mal. Au-delà du réel.
L’enjeu, en effet, n’est plus de créer de l’imaginaire, de l’irréel à partir de réel, mais bien au contraire de se nourrir de fictions ayant su se réinventer un réel. C’est-à-dire une banalité primaire, à ce point décadrée qu’elle peut nous procurer un prisme pour mieux décrypter et survivre à notre irréalité quotidienne si pleine d’écrans et de mécaniques de calcul intégral. Le pari, comme l’écrivait Jean Baudrillard en 1981, est de « réinventer le réel comme fiction ».

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AKyrou

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  1. Pingback: A.B.C.Dick, Ariel KYROU – Le nocher des livres - 7 juin 2022

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