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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Écotopia » (Ernest Callenbach)

La stimulante utopie écologique de la côte ouest américaine, conçue en 1975 par un chantre audacieux de la nature, de la décroissance et de la frugalité.

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RELECTURE (PREMIÈRE LECTURE EN VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE)

Ecotopia

Et c’est reparti, mon cher calepin. Te voilà tout neuf, bourré de pages blanches qui attendent d’être remplies. Quel plaisir d’être enfin en route ! Les monts Alleghany sont déjà derrière nous, comme des vagues vert pâles sur un étang couvert d’algues. Je repense aux premiers jalons posés en vue de ce voyage – il y a presque un an ? Ces sous-entendus astucieusement distillés à la Maison-Blanche pour que le président s’en imprègne malgré lui ; et puis tout a soudain coagulé dans son esprit avant que le grand homme nous fasse part de ce qu’il prenait pour une audacieuse idée personnelle : okay, envoyez donc quelqu’un là-bas accomplir une mission tout sauf officielle – un journaliste qui ne soit pas trop identifié à l’administration pour qu’il puisse fourrer son nez un peu partout, lancer quelques ballons d’essai -, ça ne peut pas faire de mal ! QUelle excitation lorsqu’il a enfin abordé le sujet publiquement, à l’issue d’une importante conférence de presse sur le Brésil ! Son célèbre ton confidentiel… Puis il m’a glissé qu’il avait concocté un projet assez aventureux et qu’il voulait m’en parler en privé.
Sa prudence relevait-elle de l’habitude, ou bien le président me faisait-il comprendre à mi-mot qu’en cas de pépin tous les responsables politiques américains nieraient l’existence de cette visite (et du visiteur) ?
Ma mission constitue une ouverture importante dans notre politique étrangère, et des arguments de poids la justifient. L’heure est venue, peut-être, de panser cette plaie fratricide qui a déchiré la nation, pour que le continent puisse être uni contre les vagues de famines et de révolutions qui déferlent sur le monde. Les faucons désireux de récupérer par la force « les terres perdues de l’Ouest » semblent de plus en plus nombreux et doivent être neutralisés. Les idées écotopiennes sont une menace qui traverse la frontière, elles ne peuvent plus être ignorées, mais on peut sans doute atténuer leurs effets nuisibles en les exposant au grand jour. Etc.
Peut-être trouverons-nous une oreille complaisante pour reprendre des relations diplomatiques ; peut-être aussi des échanges commerciaux. Avec la réunification en ligne de mire. Même une simple discussion publiable avec Vera Allwen serait utile : le président, avec sa souplesse habituelle, pourrait s’en servir pour apaiser à la fois les faucons et les groupes subversifs. Et puis, comme je l’ai dit à Francine – qui même après trois cognacs s’est moquée de moi -, j’ai envie de découvrir l’Écotopia parce que tout simplement elle existe. La vie y est-elle aussi bizarre qu’on le raconte ?
J’ai beaucoup réfléchi à ce que je n’ai pas le droit de faire. Je ne dois pas évoquer la Sécession proprement dite, car ce sujet engendre toujours beaucoup d’amertume. Mais il y a sans doute des articles passionnants à écrire : comment les sécessionnistes ont volé de l’uranium dans les centrales nucléaires pour fabriquer les mines atomiques qu’ils prétendent avoir posées à New York et Washington. Comment leur organisation politique, dirigée par ces foutues bonnes femmes, a réussi à paralyser, puis à supplanter les institutions officielles et à prendre le contrôle des arsenaux et de la Garde nationale. Comment, à coups de bluff, ils ont réussi à imposer leurs vues séparatistes – aidés par la gravité de la crise économique américaine qui pour eux a été une aubaine. Voilà des histoires qu’il faudra raconter un jour, mais ce n’est pas encore le moment…

Grand journaliste d’investigation états-unien, William Weston est le premier de sa profession, depuis vingt ans, à avoir obtenu l’autorisation, de part et d’autre de la frontière, de se rendre en Écotopia, le nouveau pays formé par l’état de Washington, l’Oregon et la Californie du Nord, après une sécession houleuse vis-à-vis du reste des Etats-Unis. Richement doté en préjugés et en certitudes de prime abord, c’est pourtant avec son réel professionnalisme et sa curiosité débordante qu’il aborde ce séjour peu commun, au sein d’un pays qui s’est d’emblée défini par son écologisme politique radical, et sa volonté d’agir dans les domaines de la frugalité nécessaire, de la décroissance organisée et de l’arrêt de la destruction effrénée de la nature. C’est un savant mélange des articles publiés durant ce grand reportage et des notes plus personnelles confiées à son carnet de travail qui constitue « Écotopia », formidable et rusé rapport d’étonnement, roman rare, lucide et étonnamment précurseur depuis sa parution en 1975.

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Je suis maintenant en Écotopia – le premier Américain connu à séjourner dans ce nouveau pays depuis son indépendance, il y a dix-neuf ans.
Mon avion a atterri à Reno. Ce n’est pas de notoriété publique, mais à cause de la pollution de l’air et du bruit le gouvernement écotopien interdit même aux vols internationaux de survoler son territoire. Les vols entre San Francisco et l’Asie ou ceux passant au-dessus du pôle pour rejoindre l’Europe doivent non seulement utiliser un aéroport situé à soixante-dix kilomètres de la ville, mais aussi suivre des couloirs aériens au-dessus de la mer ; et les avions américains en provenance d’Hawaii doivent passer par Los Angeles. Ainsi, pour atteindre San Francisco, j’ai dû débarquer à Reno, puis payer un pont d’or à un chauffeur de taxi pour qu’il m’emmène jusqu’à la gare de chemin de fer située au nord du lac Tahoe. Depuis Tahoe, il y a des trains rapides et très fréquents.
La frontière réelle est signalée par une pittoresque barrière en bois usé, percée d’un grand portail manifestement peu utilisé. Quand mon taxi s’est garé devant, je n’ai vu personne alentour. Le chauffeur a dû descendre, rejoindre une petite guérite en pierre et demander aux soldats écotopiens d’interrompre leur partie de cartes. C’étaient deux hommes jeunes à l’uniforme froissé. Mais ils étaient au courant de ma venue, ils ont examiné mes documents avec une expression d’autorité et de compétence, puis ils ont laissé le taxi rejoindre l’autre côté du portail, non sans faire remarquer que seule une dispense spéciale permettait à un véhicule équipé d’un moteur à combustion interne de franchir leur frontière sacrée. J’ai rétorqué que mon chauffeur devrait seulement parcourir une trentaine de kilomètres jusqu’à la gare.
« Vous avez de la chance que le vent souffle de l’ouest, a dit alors l’un des soldats. S’il venait de l’est, nous devrions vous garder ici jusqu’à ce qu’il tourne à l’ouest. »
Ils ont inspecté mes bagages avec curiosité, s’intéressant surtout à mes somnifères, mais ils m’ont autorisé à tout conserver, sauf mon fidèle calibre .45.
« Les New-Yorkais se baladent peut-être tous les jours avec ce genre de pistolet, m’a-t-on informé, mais ici le port d’arme cachée est strictement interdit. »
Remarquant peut-être ma réaction un peu inquiète, l’un des gardes a ajouté que les rues écotopiennes étaient sans aucun danger, de jour comme de nuit. Il m’a ensuite remis une petite brochure, L’Écotopia expliquée. Bien imprimée, mais agrémentée de dessins assez bizarres. De toute évidence, ce livret est surtout destiné aux touristes européens et asiatiques.
« Ça vous aidera sans doute à vous habituer plus vite à notre mode de vie », a dit l’autre garde de cette voix douce, insinuante, presque amicale, où je commence à voir un trait distinctif de ses concitoyens.
« Détendez-vous, William Weston. Vous êtes dans un pays libre.
– Mon ami, ai-je répliqué, j’ai séjourné dans une tapée d’endroits beaucoup plus étranges que votre pays et je me détends quand j’en ai envie. Si vous avez terminé les formalités d’usage, je suis prêt à partir. »
Il a refermé mon passeport d’un coup sec, mais sans me le rendre.
« Weston, a-t-il dit en me regardant dans le blanc des yeux, vous êtes journaliste. Nous comptons sur vous pour choisir vos mots avec soin tant que vous serez ici. Si au retour vous repassez par ce poste-frontière, vous serez peut-être en mesure d’utiliser le mot « ami » à bon escient. Voilà ce qu’on vous souhaite. »
Il m’a alors adressé un sourire chaleureux et tendu la main. À mon grand étonnement, je l’ai saisie et je me suis surpris à lui retourner son sourire.

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Ernest Callenbach est déjà depuis une vingtaine d’années l’un des principaux rédacteurs de la revue d’études cinématographiques et de la collection de guides d’histoire naturelle au sein des Presses universitaires de Berkeley lorsqu’il publie ce roman étonnant, en 1975. C’est sous la double indication de Jacques Ellul (aux travaux duquel Ernest Callenbach s’est intéressé aussi), qui le mentionne dans son captivant cours sur « Les successeurs de Marx » (bien que l’auteur californien ne se soit jamais directement réclamé du célèbre natif de Trèves), et de Fredric Jameson, qui ne manque pas de lui consacrer une place notable dans son formidable « Archéologies du futur », que j’avais découvert jadis ce texte étonnamment stimulant de l’un des grands amis d’Edward Abbey, dont « Le gang de la clef à molette », publié la même année, aurait pu constituer une forme subtile d’introduction à « Écotopia », l’éco-sabotage à échelle réduite étant certainement l’une des formes de mobilisation qui engendreront, en temps utile, la sécession dont Ernest Callenbach nous offre ici le portrait presque achevé. Les détails de la transition elle-même (et de la lutte ayant conduit à la naissance du nouvel état), évoqués dans ce roman-ci, seront l’objet principal de sa suite, « Ecotopia Emerging », publiée en 1981 et jusqu’ici non traduite en français, sachant que le roman de 1975, longtemps best-seller influent dans le monde anglophone, avait été traduit en 1978 aux éditions Stock par Christiane Thiollier dans une certaine indifférence, avant que cette nouvelle traduction de Brice Matthieussent (qui en signe aussi l’excellente préface), publiée en 2018 aux éditions Rue de l’échiquier, ne lui offre une visibilité renouvelée et largement méritée.

Ces bus ne dépassent guère les 15 km/h, mais ils desservent les arrêts toutes les cinq minutes environ. Ils sont entièrement gratuits. Quand je suis monté à bord d’un de ces véhicules pour voir à quoi ça ressemblait, j’ai interrogé l’un des passagers à ce sujet et il m’a répondu que les minibus étaient financés de la même manière que l’aménagement urbain : par les impôts. Puis il a ajouté en souriant qu’un contrôleur censé vérifier les tickets reviendrait plus cher à la collectivité que le prix de vente de ces mêmes tickets. Comme de nombreux Écotopiens, il s’est révélé très bavard et il m’a expliqué en long et en large tout le système économique des minibus, presque comme s’il essayait de m’en vendre un. Je l’ai remercié et, après avoir dépassé quelques rues, je suis descendu.

La lectrice ou le lecteur d’aujourd’hui sera certainement saisi par la puissance visionnaire de l’ouvrage, mais peut-être surtout par la volonté inébranlable de conduire, sous un ton faussement léger, une véritable expérience de pensée systémique, dans laquelle, remarquablement fidèle à la tradition utopique de la science-fiction, chaque élément de la construction anticipative est soigneusement, presque méticuleusement, évalué et relié aux autres composantes technologiques, politiques, sociales, mais aussi psychologiques et culturelles, du nouvel état en devenir. Si quelques audaces fictionnelles de l’auteur peuvent apparaître indéniablement datées désormais, il n’en reste pas moins que la vigueur heuristique de l’ensemble est toujours aussi surprenante, et incite plus que jamais à des réflexions et à des actions qui seraient, elles, tout à fait contemporaines, et plus que jamais indispensables, venant d’une époque révolue – il y a quarante-cinq ans, soit quasiment la préhistoire de notre âge connecté et semi-désespéré – qui produisait également, à l’opposé épistémologique de cette création pleine d’un optimisme mesuré, de brutales dystopies écologiques, hélas encore trop prémonitoires elles aussi, telles que « La fin du rêve » de Philip Wylie et « Le troupeau aveugle » de John Brunner.

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À propos de Hugues

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