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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Dans la tempête virale » (Slavoj Žižek)

Une réflexion sur des mécanismes de solidarité mondiale et de remédiation globale qui appelleraient un véritable communisme du XXIe siècle.

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Depuis 1989 au moins, et son « The Sublime Object of Ideology » (toujours non traduit en français, me semble-t-il), le philosophe slovène, marxiste et lacanien Slavoj Žižek s’est imposé par, et nous enchante régulièrement de ses analyses fouillées, inattendues et souvent subtilement incorrectes, passant le contemporain au filtre d’Hegel, de Marx et de Lacan, certes, mais aussi de Gilles Deleuze, de Jacques Rancière, de David Lynch ou d’Alfred Hitchcock, entre quelques dizaines d’autres, pour nous offrir des lectures ô combien stimulantes, telles que « Le spectre rôde toujours – Actualité du manifeste du parti communiste » (2002), « Bienvenue dans le désert du réel » (2002), « Lacrimae rerum – Essais sur Kieslowski, Hitchcock, Tarkovski et Lynch » (2005), ou encore « Après la tragédie, la farce » (2009).

Il n’est donc guère surprenant, face à un événement d’un retentissement mondial aussi massif – et largement tous azimuts – que la pandémie de coronavirus de 2019-2020, qu’il ait tenté d’en saisir certains tenants et certains aboutissants, à l’aune d’une volonté socio-politique intacte, et toujours aussi rayonnante chez lui. Publié en juin 2020 sous le titre de « Pan(dem)ic! – Covid-19 shakes the world », aussitôt traduit en français chez Actes Sud par Frédéric Joly (efficace, même s’il semble avoir du mal à saisir l’équivoque du terme « libéral » selon le contexte culturel et linguistique) sous celui de « Dans la tempête virale », cet alerte essai de 140 pages s’ancre dans nos corps intouchables pour tenter de mouvoir nos esprits politiques, dans une direction logique, celle d’un communisme profondément renouvelé, en phase avec une époque hantée de risques crépusculaires et d’aveuglements avides.

(…) Il est probable que les épidémies virales affecteront nos interactions les plus élémentaires, avec les personnes comme avec les objets : il nous faut éviter de toucher des choses sur lesquelles le virus pourrait traîner en toute invisibilité, les poignées par exemple ; ne pas s’asseoir sur les cuvettes de toilettes publiques, sur les bancs des lieux publics ; éviter d’embrasser autrui, de serrer des mains… Et veiller tout particulièrement au contrôle de notre propre corps, à nos gestes spontanés : ne pas se toucher le nez, ne pas se frotter les yeux… Bref, ne pas jouer avec soi-même. Ce ne sont donc pas seulement l’État et autres organismes qui chercheront à nous contrôler : nous allons devoir apprendre à nous contrôler et à nous discipliner nous-mêmes ! Pas impossible, dans ces conditions, que la réalité virtuelle finisse par être considérée comme la seule véritablement sûre ; pas impossible non plus que le fait de se déplacer librement dans un espace ouvert devienne un privilège d’ultra-riches, praticable uniquement sur les petites îles qu’ils possèdent. (…)
Autre phénomène observable, étrange, le retour triomphant de l’animisme capitaliste – ou comment traiter des phénomènes sociaux tels les marchés ou le capital financier comme s’ils étaient des entités vivantes. A lire nos grands journaux, il semblerait qu’il y a plus inquiétant que les milliers de personnes qui sont déjà décédées et que toutes celles, plus nombreuses encore, qui vont mourir : il y a « les marchés (qui) sont en proie à la panique ». Indéniablement, le coronavirus perturbe toujours plus le bon fonctionnement du marché mondial. Aussi est-il urgent de réorganiser l’économie globale afin qu’elle ne soit plus à la merci des mécanismes du marché. Je ne songe bien évidemment pas au communisme à l’ancienne, mais simplement à un type d’organisation globale qui soit en mesure de contrôler et de réguler l’économie, et de limiter, si nécessaire, la souveraineté des États. Des pays furent jadis en mesure de procéder ainsi en temps de guerre, et nous approchons effectivement d’un état de guerre sanitaire.

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Du constat a priori évident d’une intrication globale qui impose la solidarité contre tous les mauvais génies du repli, en passant par la fatigue généralisée des humains (fatigue pas uniquement métaphorique, Žižek utilisant habilement, tout en les contredisant en partie, les analyses de Byung-Chul Han : « La société de la fatigue », 2010) et la conjonction de facteurs convergents au départ disparates en apparence, il explore, joueur et très sérieux à la fois, comme à son habitude, les métaphores virales et leurs conséquences très concrètes sur les vies, les surveillances et les fuites, le rôle de la connaissance et du partage des savoirs, et le devenir-bazar de nos mondes sans véritable boussole commune – ou communiste. Mêlant les accents presque poétiques qu’on lui connaît, dont certains pourraient évoquer « Agora zéro » d’Éric Arlix et Frédéric Moulin, voire « Terreur, Saison 1 » du seul Arlix, il nous offre une revue vigoureuse, intelligente et caustique de certaines voies, que devrait appeler un bon sens radical, pour conjurer la catastrophe en cours, bien au-delà de l’épidémie courante.

Dans un discours récent, Viktor Orbán a déclaré : « Un libéral, ça n’existe pas. Un libéral n’est rien de plus qu’un communiste avec un diplôme. » Et si c’était précisément le contraire qui était vrai ? Si, par « libéraux », nous désignions ceux qui se soucient de nos libertés, et, par « communistes », ceux qui sont conscients que ces libertés ne peuvent petre sauvées qu’au moyen de changements radicaux – puisque le capitalisme mondial est entré dans une crise majeure -, alors nous devrions dire que ceux d’entre nous qui se considèrent aujourd’hui comme des communistes sont des libéraux munis de diplômes – des libéraux qui ont sérieusement étudié les raisons pour lesquelles nos valeurs libérales sont désormais menacées et qui ont compris que seul un changement radical pouvait les sauver. (NDE : « libéral » est ici à entendre au sens anglo-saxon correspondant plus ou moins à « progressiste »)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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