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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Dans la forêt » (Jean Hegland)

Une maison isolée au fond des bois, deux sœurs et le monde qui se délite au loin. Intense et magnifique.

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C’est étrange d’écrire ces premiers mots comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau – tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu’il s’agit de mon reflet. Après tout ce temps, un stylo a quelque chose de raide et d’encombrant dans ma main. Et je dois avouer que ce cahier, avec ces pages blanches pareilles à une immense étendue vierge, m’apparaît presque plus comme une menace que comme un cadeau – car que pourrais-je y relater dont le souvenir ne sera pas douloureux ?
Tu pourrais écrire sur maintenant, a dit Eva, sur l’époque actuelle. J’étais tellement persuadée ce matin que le cahier me servirait à étudier que j’ai dû faire un effort pour ne pas me moquer de sa suggestion. Mais je me rends compte à présent qu’elle a peut-être raison. Tous les sujets auxquels je pense – de l’économie à la météorologie, de l’anatomie à la géographie et à l’histoire – semblent tourner en rond et me ramener inévitablement à maintenant, à ici et aujourd’hui.

Publié en 1996, traduit en français en 2017 par Josette Chicheportiche chez Gallmeister, le premier roman de l’Américaine Jean Hegland contient en 300 pages le récit patient, éminemment subjectif, cru et entier, de la survie de deux sœurs adolescentes, dans une maison isolée dans la forêt américaine, à plus de 50 km du premier village, où elles habitent avec leur père, depuis que leur mère est décédée du cancer et que, autour d’eux, le monde a commencé – autant qu’elles puissent le savoir – à se déliter d’une manière nettement apocalyptique, transformant progressivement les coupures d’électricité et les pénuries alimentaires en authentique chute de la civilisation, dans presque toutes ses dimensions.

J’en ai le souffle coupé. C’est la première fois que nous voyons autant de lumière le soir depuis que la lampe à pétrole a rendu l’âme en crachotant au printemps dernier. Cela change nos voix, donne à nos mots plus de rondeur et de douceur et de plénitude, avec une pointe de crainte révérencielle. Pures et sans fumée, les flammes oscillent et bondissent comme des danseurs autour de leurs mèches noires et raides, et tout dans la pièce paraît chaud et tendre. Mes yeux s’emplissent de larmes, et je continue de fixer ces langues brillantes, ces pétales de feu.

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Maniant avec une féroce habileté le scalpel post-apocalyptique (fût-il feutré et comme vicieusement émoussé par la distance préalable à la civilisation habituelle), Jean Hegland nous offre une singulière réflexion de survie psychologique et matérielle, de modification sous contrainte des rapports entre nature et culture, en filtrant soigneusement les fantasmes survivalistes qui peuvent hanter les consciences repues contemporaines, les forces respectives des habitudes et des espoirs irrationnels, et la prégnance des politiques instinctives de l’autruche face à l’impensable.

Maintenant que j’y repense, je suis sûre que nous étions tous les trois en état de choc. Hébétés, toujours sous le coup de la mort de Mère, moins de neuf mois auparavant, nous n’avons peut-être pas pris conscience, quand il en était encore temps, qu’après des décennies d’avertissements et de prédictions les choses commençaient vraiment à manquer. Et puis, comme nous vivions loin de tout, nous étions habitués aux épisodiques coupures d’électricité et à attendre que le courant soit rétabli dans les zones plus peuplées avant de l’être chez nous. Peut-être que nous aurions dû nous douter plus tôt que ce qui se passait était différent. Mais même en ville, je pense que les changements se sont produits si lentement – ou s’inscrivaient tellement dans la trame familière des problèmes et des désagréments – que les gens ne les ont vraiment identifiés que plus tard, au printemps.

Moins théâtral et psychotique que le tragique retour avorté à la nature du « Sukkwan Island » de David Vann, ce roman de survie dans la forêt dose au centimètre le degré de précision technique nécessaire pour faire partager à la lectrice ou au lecteur l’angoisse du lendemain comme l’insouciance comique et tragique à parts égales de l’adolescence logiquement habituée à remettre son sort matériel entre les mains d’adultes protecteurs – et sans le secours ici de la force physique aussi monumentale que humblement discrète du Pete Fromm de « Indian Creek » -, la complexité surmontable des semailles comme la difficulté intrinsèque de l’identification profane des végétaux comestibles sauvages, l’inventivité paradoxale dans l’utilisation de rebuts mécaniques ou autres, la réinvention du savoir pratique à partir d’une encyclopédie « papier », ou même la médecine d’urgence au fond des bois.

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Je ne pense pas que Mère était faite pour vivre à la campagne. Elle aimait l’isolement de notre maison et la vue sur les arbres depuis la fenêtre panoramique qu’elle avait obligé notre père à installer dans le salon. Mais elle ne s’est jamais vraiment intéressée à la nature ou à la forêt. Elle n’aimait pas jardiner et elle était allergique à tous les animaux de compagnie qu’Eva et moi suggérions. Elle ne s’est jamais débarrassée de sa peur des crotales, des tiques et des sangliers, et chaque fois qu’elle s’aventurait au-delà de la clairière, elle se débrouillait toujours pour revenir avec des rougeurs dues au sumac vénéneux. Malgré tout, elle paraissait assez contente de son travail, du silence et de la famille qui remplissaient sa vie.

En pétrissant son roman autour du noyau électrique et magnétique que forment ces deux sœurs, bûcheuses obsédées l’une par sa candidature à l’Université qui était en ligne de mire avant les événements, l’autre par la danse classique, dans laquelle, infatigable, elle excellait au point de pouvoir réellement y viser une carrière, Jean Hegland a aussi construit en puissant filigrane une singulière réflexion féministe sur la nature malléable des liens sociaux et familiaux, avec une belle intensité, sans le recours facile au pathos que lui aurait permis la situation – en y incluant une belle part de rêve littéraire qui résonne aussi avec les accents singuliers du « Station Eleven » d’Emily St. John Mandel.

C’était comme si le garrot que le chagrin avait posé sur nos vies se desserrait enfin. Père disparaissait encore souvent à l’étage bien avant le coucher du soleil, mais les heures qu’il passait à couper du bois et à jardiner semblaient lui procurer une nouvelle vigueur. Il n’était plus aussi distant qu’il l’avait été, et parfois il rompait son deuil d’une plaisanterie.
Pendant ce temps, je lisais – ou plutôt relisais – tous les romans qui se trouvaient dans la maison. J’étais depuis longtemps venue à bout de la dernière pile des livres de la bibliothèque, mes cassettes de langues se taisaient, l’ordinateur était une boîte couverte de poussière, les piles de ma calculatrice étaient mortes, aussi retournais-je aux romans pour me nourrir de pensées et d’émotions et de sensations, pour me donner une vie autre que celle en suspens qui était la mienne.

Le roman a été adapté en film en 2015 par Patricia Rozema, avec Ellen Page et Evan Rachel Wood dans les rôles de Nell et d’Eva.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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