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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Qui a peur de la mort ? » (Nnedi Okorafor)

Un formidable roman d’apprentissage, cruel et cru, violent et beau, alliant technique et magie, pour extraire une véritable mythologie des conflits génocidaires africains, du Biafra au Rwanda, et des émancipations possibles.

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Ma vie s’est effondrée quand j’avais seize ans. Papa est mort. Il avait le cœur solide, et pourtant il est mort. À cause de la chaleur et des fumées de son atelier de forgeron ? Rien ne pouvait le distraire de son travail, de son art. Il aimait faire plier le métal, le soumettre à sa volonté. Son travail n’avait jamais semblé que le rendre plus fort ; il était si heureux, dans son échoppe. Qu’est-ce qui a bien pu le tuer ? Aujourd’hui encore, je n’en suis pas sûre. J’espère que ça n’a aucun lien avec moi ou avec ce que j’ai pu faire alors.
Tout de suite après sa mort, ma mère était sortie de leur chambre en courant et pleurant et s’était jetée contre un mur. Je sus dès cet instant que j’allais changer. Que je ne pourrais jamais tout à fait contrôler le feu qui brûlait en moi. Ce jour-là, je devins une créature différente, pas tout à fait humaine. Tout ce qui s’est passé par la suite a commencé à ce moment.

Premier roman (hors littérature jeunesse) publié par la romancière américaine d’origine nigériane Nnedi Okorafor en 2010, « Qui a peur de la mort ? » (traduit en français en 2013 par Laurent Philibert-Caillat dans la collection Éclipse de Panini Books, avant d’être repris en 2017 chez ActuSF et en 2018 au Livre de Poche) obtint le World Fantasy Award en 2011.

Il a certainement fallu beaucoup de courage, de talent et d’intelligence à une autrice de 35 ans pour ainsi réinterpréter en profondeur l’histoire contemporaine nigériane (et tout particulièrement la guerre civile de 1970-1973, sachant que, comme elle l’indique elle-même en fin d’ouvrage, elle est d’origine igbo, la population qui précisément tenta alors de prendre son indépendance, en créant le Biafra, vis-à-vis des haoussas et des yorubas, les deux autres ethnies majoritaires de la vaste fédération issue de la colonisation britannique), d’en extraire une véritable mythologie des conflits génocidaires africains, mythologie intemporelle puisque partiellement post-apocalyptique, nourrie d’une magie omniprésente à la manière de la fantasy, et irriguée par nombre de contes africains, eux-mêmes puisés à différentes sources traditionnelles largement et habilement revisitées par l’autrice.

Bientôt, je racontai au forgeron ma vie dans le désert. J’étais trop jeune pour savoir qu’il vaut mieux garder des souvenirs aussi personnels pour soi. Je ne comprenais pas que mon passé, toute mon existence était un sujet sensible. En retour, il m’apprit des choses sur le fer, m’indiqua les métaux qui cédaient le plus facilement à la chaleur et ceux qui y résistaient opiniâtrement.

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Se gardant de la métaphore trop facile et de l’analogie cousue de fil blanc, rusant avec les pouvoirs authentiques du langage face à la vie et à la mort, comme Ursula K. Le Guin le pratiquait dans son « Terremer » Nnedi Okorafor offre donc 600 pages à densité variable à sa protagoniste Onyesonwu pour qu’elle nous raconte en détail son enfance, son adolescence et sa jeunesse, au service d’un destin largement surnaturel et résolument hors normes. Récit essentiellement linéaire mais se nourrissant lorsque nécessaire de quelques flashbacks précieux, qu’ils soient issus de révélations tardives ou de mensonges percés à jour, « Qui a peur de la mortx? » est aussi une passionnante leçon de fiabilité variable de la narration, jouant à merveille des nombreuses et significatives omissions conduites silencieusement par plusieurs des personnages principaux, rencontrés dès les premiers chapitres du roman, et accompagnant l’héroïne jusqu’au bout ou presque.

Les soldats nurus avaient attendu la retraite, ce moment où les femmes okekes gagnaient le désert et, durant sept jours, y présentaient leurs hommages à la déesse Ani. « Okeke » signifie « ceux qui ont été créés ». La peau des Okekes a la couleur de la nuit parce qu’ils ont été engendrés avant le lever du jour. Ils furent les premiers. Plus tard, après bien des événements, les Nurus sont venus. Eux sont issus des étoiles, c’est pourquoi leur peau a la couleur du soleil.
Les deux peuples ont dû s’accorder sur ces noms à une époque de paix, car chacun sait que les Okekes sont, par naissance, les esclaves des Nurus. Jadis, durant l’Ère de la Vieille Afrique, ils ont fait une chose affreuse ; Ani leur a imposé ce sort pour les punir. Tel est écrit dans le Grand Livre.
Najiba vivait avec son mari dans un petit village okeke qui ne comptait aucun esclave, mais elle n’en connaissait pas moins sa place. Si elle avait vécu au Royaume des Sept Rivières, à seulement vingt kilomètres à l’est, en pays fertile, elle aurait passé sa vie à servir les Nurus, comme tous les autres Okekes de la région.
La plupart se fiaient au vieux dicton : « Le serpent est sot s’il rêve de devenir lézard. » Mais un jour, trente ans plus tôt, un groupe d’hommes et de femmes okekes de la cité de Zin avaient ignoré ce précepte. Ils en avaient assez. Ils se soulevèrent, exigèrent, résistèrent. Leur passion embrasa les villes et les villages proches des Sept Rivières. Ces Okekes payèrent le prix fort pour leur ambition. Tout le monde paya, comme toujours avec le génocide. Depuis, ça s’est parfois reproduit. Les Okekes rebelles qui ne furent pas exterminés furent chassés vers l’est.

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Ce roman d’apprentissage qui prend au fil des pages les dimensions d’un complet mythe fondateur (ou refondateur) aborde, que ce soit directement ou dans certains interstices soigneusement aménagés pour conserver leur caractère naturel, aborde aussi, et pas du tout de manière anecdotique, la manière dont la cosmogonie et les religions, les contes et les mythes structurent potentiellement un ciment social et politique tout à fait contemporain, pour le meilleur et pour le pire, pesant avec soin – et sans manichéisme – les heurs et les malheurs des traditions, selon les parts de superstition, de pur conservatisme ou de transmission mémorielle qui entrent dans leur composition actualisée. La démonstration en est, en douceur pourtant, portée à l’extrême sue le terrain du  féminisme de combat, qui irrigue le roman et constitue bien ici l’un des ressorts secrets de la possibilité d’émancipation qui sous-tend cette formidable tentative de reconstruction mythologique.

« Quand le père d’un enfant est Nuru, l’enfant l’est aussi. Alors j’ai été élevé en Nuru chez ma tante et mon oncle. Quand j’avais six ans, mon oncle m’a fait devenir l’apprenti d’un sorcier nommé Daib. J’imagine que je devrais lui en être reconnaissant. Daib était célèbre parce qu’il n’hésitait jamais à faire étalage de son art. D’après mon oncle, c’était un ancien militaire. Il connaissait la littérature aussi. Il avait beaucoup de livres… tous finiraient par être détruits, un jour. »
Mwita s’interrompit en plissant les yeux. J’attendis qu’il continue.
« Mon oncle a dû payer et supplier Daib pour qu’il m’instruise… parce que j’étais ewu. J’étais là quand mon oncle l’a imploré, dit Mwita d’un air dégoûté. Il était à quatre pattes. Daib lui a craché dessus et lui a dit qu’il acceptait uniquement parce qu’il connaissait ma grand-mère. Ma haine de Daib a nourri mon apprentissage. J’étais jeune mais je haïssais comme un homme d’âge mûr au seuil de la vieillesse.
« Mon oncle avait supplié, s’était humilié pour une bonne raison. Il voulait que je sois en mesure de me défendre. Il savait que ma vie allait être rude. J’ai vécu ainsi, et les années ont passé assez plaisamment. Jusqu’à mes onze ans, il y a quatre ans. Les massacres ont recommencé dans les cités et se sont rapidement répandus jusqu’à notre village.
« Les Okekes ont riposté. Et une fois de plus, comme par le passé, ils n’étaient ni aussi nombreux ni aussi bien armés que l’ennemi. Mais dans mon village, ils étaient furieux. Ils ont pris d’assaut notre maison, tué ma tante et mon oncle. J’ai appris par la suite qu’ils en avaient après Daib et tous ceux à qui il était associé. J’ai dit que Daib avait été militaire, mais ce n’est pas tout. Apparemment, il était réputé pour sa cruauté. Ma tante et mon oncle ont été tués à cause de lui, parce que j’étais son élève.

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