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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « La poésie du futur » (Srećko Horvat)

Un manifeste violent, analytique et désespéré pour proposer une alliance mondiale de sauvetage de ce qui nous est cher, sans abdiquer face au fatalisme du capitalisme tardif.

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Horvat

Comme une bouteille à la mer, ce texte a été écrit à Vis, une petite île isolée de l’Adriatique, autrefois célèbre pour avoir été le quartier général des Partisans yougoslaves dans leur combat contre les puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale, et aujourd’hui sans doute plus connue comme l’île grecque fictive de Mamma Mia 2. D’ici, loin du continent et pourtant au coeur même de l’Europe, nous aurions pu observer les signes du futur aussi bien que les pluies d’étoiles filantes du mois d’août, les Perséides, que nous appelons en Croatie les « larmes de saint Laurent ».
Mais de la même manière qu’avec ces pluies d’étoiles filantes, si nettes dans le ciel insulaire, nous avons considéré les étincelles de notre futur comme une chose appartenant à un passé distant, comme une catastrophe en train de se produire, qui a déjà eu lieu : ouragans dévastateurs, séismes, incendies de forêt et vagues de chaleur record partout dans le monde ; régimes autoritaires et conservateurs de la Turquie aux États-Unis, virage à droite dans la plupart des pays européens (Autriche, Hongrie, Italie, Pologne, Allemagne), tandis que le Royaume-Uni est coincé dans l’impasse du Brexit qu’il s’est lui-même créée ; déplacements massifs de population, avec plus de 68 millions d’êtres humains fuyant les guerres ou les persécutions à travers le monde ; murs nouveaux et frontières nouvelles, centres de détention pour enfants ; bateaux de réfugiés rejetés de nos côtes, dont des milliers meurent noyés dans la Méditerranée ; microparticules de plastique dans nos océans, en Antarctique et dans les montagnes suisses ; changement climatique et sixième extinction de masse (26 000 espèces vouées à la disparition) ; menace renouvelée d’une guerre nucléaire et bouleversements géopolitiques ; nouveaux développements de l’intelligence artificielle et projets d’une colonisation de Mars, alors que la science-fiction dystopique – The Leftovers, Le Cercle, La Servante écarlate, Westworld, pour n’en citer que quelques-uns – est devenue notre sombre réalité documentaire.
Ici, à Vis, au beau milieu de cette tempête historique, la vie continue. Kajo et Jasna ont enfin terminé de construire leur maison sur la colline et mon neveu a nagé pour la première fois dans l’Adriatique ; Pierce Brosnan a savouré une brudet (soupe de poisson) à Komiža pendant une pause du tournage de Mamma Mia 2, tandis que les pêcheurs de Vis rapportaient leurs prises de Jabuka et de Svetac, les îles voisines. De plus en plus de touristes occupaient l’île chaque année ; pourtant, il y avait aussi de la joie et de l’espoir, des amitiés et de l’amour ; il y avait Čedo et son utopie bien réelle, nous criant : Pazite preko semafora ! [« Attention aux feux rouges !  » – il n’y a pas de feux de signalisation à Vis.] ou citant les perroquets de Huxley : « Attention ! Ici et maintenant ! », qui nous rappellent que la question du futur – notre futur – se décide à chaque instant. Aujourd’hui, quand vous lirez ce texte, ces fragments de souvenirs auront peut-être l’air de minuscules grains dans le sablier du temps, mais ce sont encore des montagnes contenant nos hiers et nos demains. Tout dépend de la façon dont on regarde le sablier.
Smrt fašismu, sloboda naradu ! [« Mort au fascisme, la liberté au peuple », slogan antifasciste des Partisans yougoslaves]

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Un peu comme le fait le philosophe slovène Slavoj Žižek dans son « Dans la tempête virale » de 2020, le philosophe croate Srećko Horvat, qui le connaît bien, effectue un bref retour en arrière sur les conditions de température et de pression qui ont conduit ces dernières années en Occident à la mise en place d’une forme évolutive et alerte d’état d’urgence permanent, au sens de Giorgio Agamben, et pour en examiner certaines échappatoires éventuelles. Le résultat de ce cheminement, pratiqué dans la retraite de l’île de Vis, au large de la côte dalmate de Split, est ce « La poésie du futur », sous-titré ambitieusement mais logiquement « Manifeste pour un mouvement de libération mondial », publié en anglais en 2019 et traduit en français en 2021 par Laurent Bury chez Zulma. S’il n’écrivait pas comme son confrère slovène pendant le temps arrêté ou suspendu de la phase aiguë de la pandémie de Covid, mais un an avant, il évoque néanmoins ce tempo particulier dans son avant-propos spécifique pour l’édition française, notant les rôles d’amplificateur et de révélateur qu’a pu jouer la pandémie.

Activiste passé très tôt maître dans l’art d’entrechoquer les concepts philosophiques et politiques avec les icônes connues ou moins connues de la pop culture, Srećko Horvat nous entraîne ainsi sur les chemins du sommet de Hambourg en 2017 et de sa nouvelle montée en puissance d’un idéal sécuritaire anti-manifestations (presque 20 ans après un Gênes de si triste mémoire), de « Minority Report » et de la patiente construction des cercles de l’esclavage machinique, du « Cercle » de Dave Eggers et du « Nous » d’Evgeni Zamiatine, de « Black Mirror » et de Bernard Stiegler, avec sa prolétarisation de l’esprit humain (et son extraction de valeur à partir du système nerveux humain), de Franco « Bifo » Berardi et de sa « Phénoménologie de la fin » de 2015 (au détour de laquelle il ne serait pas impossible de retrouver Yves Citton et son puissant « Génération collapsonautes »), de Laurent de Sutter et de son « Âge de l’anesthésie » de 2017 (et là, nous ne sommes plus si loin du « Agora zéro » de Éric Arlix et Frédéric Moulin, et du terrible constat que les riches préparent leur survie en amusant toujours davantage les masses avec leurs propres peurs), de Margaret Atwood et de sa « Servante écarlate » (et des manifestants qui réclament que sa dystopie redevienne une fiction), d’Imre Kertesz et de son « À qui appartient Auschwitz ? » de 2001 (déjà), des « Thèses sur le concept d’histoire » de Walter Benjamin (en les mettant en résonance avec le suicide à Port-Bou) et avec Stéphane Hessel qui l’avait rencontré, de la crise grecque hantée par le retour du spectre thatchérien (avec la mobilisation de cette belle citation de Fredric Jameson : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme » – véritable mot d’ordre indispensable pour les néo-utopistes que toute une littérature bouillonnante appelle aujourd’hui de ses voeux, d’Ariel Kyrou à Alice Carabédian, en passant par Sabrina Calvo, Stéphane Beauverger ou McKenzie Wark, pour n’en citer que quelques-unes), d’Enzo Traverso et de sa « Mélancolie de gauche », de Frank Ruda et de Roland Barthes, de Rosa Luxemburg et de l’importance des défaites, des communautés autonomes néo-zapatistes qui s’essaient à foisonner dans le monde hispanophone (« Nous allons lentement parce que nous allons loin »), en Catalogne tout particulièrement, de l’inique affaire de Tarnac en France (constituant à la fois une honte démocratique dotée de peu d’équivalents et une démonstration de la violence autonome de l’appareil sécuritaire), de ce qui doit, enfin, succéder au Forum Social Mondial pour renouer avec le succès à long terme.

De nos jours, alors que Vis est envahie par le capitalisme mondial et le révisionnisme historique, les ethno-villages et les croisières en yacht, le consumérisme et les détritus, les selfies et les drones, les échos de la résistance paraissent bien faibles. Mais ces réverbérations nous offrent peut-être plus que de simples sons du passé. À Vis, en train d’écouter l’émission de 1944, je ne suis pas simplement transporté dans un moment historique qui a été. Immergé dans le son de ce qui s’est déroulé ici, je suis présent dans ce moment – et j’ai le sentiment que d’une façon ou d’une autre nous pourrions projeter l’esprit de cette lutte passée dans le futur.

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Srećko Horvat pourrait choquer la lectrice ou le lecteur trop rapide, en établissant une passerelle technique, poétique et politique entre la lutte contre l’envahisseur nazi en 1943 et la résistance contre la machine capitaliste qui nous broie encore et encore : il serait vraiment dommage de s’arrêter à l’apparente violence incongrue de cette comparaison (qui n’est évidemment pas une équivalence), une fois de plus, et de ne pas saisir ce que le philosophe activiste croate nous tend, de toutes ses forces.

On aurait pourtant tort de penser que le contraire du désespoir est l’optimisme. Bifo ne se trompe pas dans son évaluation de la situation actuelle de l’Europe, même en parlant d' »Auschwitz à la plage ». Mais il se trompe en préférant la résignation à l’aspiration. Pour lui, l’Europe est déjà perdue, parce que la majorité de la population européenne refuse d’affronter sa propre responsabilité historique. Mais se résigner ne suffit pas. Le seul moyen d’assumer vraiment ses responsabilités consiste à réhabiliter l’espoir, un espoir bien plus radical que la notion naïve d’optimisme. Ce qu’il nous faut aujourd’hui plus que jamais, c’est l’espoir sans l’optimisme. C’est la seule voie menant de la résistance à la libération.

« En période de guerre économique, qu’est-ce qu’un migrant économique sinon un réfugié ? » : question essentielle posée par Srećko Horvat au détour d’un chapitre, question qui constitue à elle seule l’emblème de ce qui ne va pas dans la conception toujours plus majoritaire de la Forteresse Europe et de ses duplications ailleurs, question qui donne à la notion d’« îles » si présente dans sa vaste analogie yougoslave tout son retentissement contemporain. La poésie du futur qu’il appelle de ses voeux n’est pas uniquement celle que nous entendons en général par ce terme, mais bien la poiesis au sens marxien, au sens de faire advenir quelque chose : reprenant les mots d’Enzo Traverso, il nous invite à la sortir de l’impasse où elle se trouve actuellement entre un « passé qui ne passe pas » et un futur qui ne peut être ni inventé ni prédit (sauf en termes de catastrophe). Cette poiesis du futur doit nous permettre de déserter notre « analysis paralysis », notre sidération résignée, et nous ouvrir, avec l’aide précieuse d’un manifeste comme celui-ci, des horizons moins ravagés et ravageurs.

Si l’occupant fasciste imposa sa langue et ses règles par la force brutale, l’occupation actuelle passe par l’hégémonie culturelle qui rend impossible de ne pas accepter l’ordre nouveau. Et si Vis est commercialisée et marchandisée sous tous ses aspects, le souvenir de l’héritage antifasciste et émancipateur est en train de s’effacer, parce que si vous avez de la mémoire ou êtes capable de parler une langue différente, vous risquez de ressentir le dangereux désir de résister. Le souvenir et la parole engendrent la résistance.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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