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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Collisions par temps calme » (Stéphane Beauverger)

Somptueux vertige de la véritable utopie socio-technologique, concentré de quête philosophique bienveillante, pursuit of happiness sans complaisance ni aveuglement : cent pages nettement revigorantes de grand art imaginaire et politique.

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Beauverger

Après le déjeuner, je laisse à Calie le temps de visiter mon royaume et choisir sa chambre. Au bruit de ses pas, je comprends que son exploration se poursuit par une étude attentive de mon aménagement, une lente consultation de mes tableaux et vieux livres patiemment chinés. Je suis venu dans mon bureau vérifier que tout va bien. Pas de nouveau message d’Orel, mais deux de Mona, une proche collègue, qui me confirme qu’elle ne souhaite pas reprendre les fonctions de Mika. « Je vais me mettre en disponibilité jusqu’à l’automne prochain, me confie-t-elle. Cette histoire nous a tous remués, je crois. » Je formule une réponse de circonstance. Mika était un pilier de notre équipe, celui qui m’a recruté. Il avait travaillé avec le professeur Aleko Kroumov, le père de Simri. Au terme de nos cursus, Calie et moi avions postulé ensemble – plus exactement, j’avais opté pour la même carrière que ma sœur. Son potentiel a tant impressionné les recruteurs qu’après quelques mois de formation elle a été orientée vers un département plus prestigieux que celui de l’informatique cognitive, à même de mieux ses formidables capacités au service de Simri. Calie est partie à Berne, d’abord, puis à Berlin, tandis que je restais potasser dans notre chambre familiale une discipline qui m’intéressait moins, du coup. À l’époque, il s’agissait surtout d’observer les arcs et boucles réflexives de Simri, de proposer régulièrement des pistes d’amélioration. Avec les années et la ramification toujours plus avancée des tâches, il ne s’est plus agi que de veiller à sa stabilité ; d’abord en concevant des tests d’aptitude, puis en se contentant d’appliquer ceux qu’elle conçoit. De ce fait, rares sont les candidats à ces postes, pourtant grassement rémunérés, et encore moins nombreux sont les agents désireux d’y consacrer davantage de temps. Et si Kylian et moi n’avions pas tant besoin des crédits et facilités nécessaires à notre prochain prototype de course, je n’accepterais sans doute pas de remplacer le pauvre Mika. Mais ce volontariat pourrait me valoir la promotion à laquelle j’aspire depuis plusieurs mois, promotion qu’Orel ne pourra me refuser, vu le sous-effectif actuel. La surveillance et l’entretien des noyaux cognitifs de Simri ne sauraient souffrir aucun défaut. C’est un des paradoxes de notre époque : nous reposer sur son infaillibilité sans jamais relâcher notre tutelle. Quant à Calie, elle a mis un terme à sa carrière il y a plusieurs années, sans prévenir, crashant une trajectoire exemplaire avant le firmament, pour se consacrer à sa musique.

Tout va vraiment pour le mieux dans le meilleur des mondes, depuis que Simri, vaste intelligence artificielle jadis expérimentale, est devenue de facto et de jure la gardienne omniprésente des intérêts de l’humanité et de la sécurité de chacune et chacun. Ici, les êtres humains ont su construire une entité fondamentalement bienveillante et lui confier les clés de résolution de bien des problèmes qui les menaçaient cinquante ans plus tôt, individuellement et collectivement : la crise climatique a été mise sous contrôle, l’allocation de ressources à l’échelle planétaire a été rationalisée en évitant l’accaparement destructif qui caractérisait largement l’anthropocène, et il y a désormais à l’oeuvre un bonheur palpable et presque généralisé – dans lequel Sylas, ingénieur système membre de l’équipe qui continue à accompagner et superviser le développement permanent de Simri, peut trouver le temps d’élever sa fille à la brûlante curiosité tous azimuts et de concevoir avec son compagnon d’intrépides voiliers avec lesquels courir les océans durant quelques pauses sabbatiques. Pourtant, sa sœur Calie, qui fut une informaticienne proche du génie avant d’abandonner le code pur pour la musique, n’est pas satisfaite : elle vient se tourner vers Sylas, sur son île, pour lui demander le soutien dans une démarche très inhabituelle mais pourtant soigneusement prévue dans les protocoles socio-politiques régissant désormais l’humanité. Calie veut partir, abandonner la protection permanente et le confort procurés par Simri, pour devenir une déconnectée, quelqu’un vivant volontairement en marge du système intégré, livré au monde brut, à ses inconforts et à ses dangers, quelqu’un de facto invisible pour les habitantes et les habitants du monde « normal ». Et voici qu’au moment même où Calie vient concrétiser sa démarche, Simri semble subrepticement explorer des chemins de traverses surprenants voire inquiétants…

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Sa voix à l’entrée de mon bureau m’arrache à mes dérives.
– Je te dérange ?
– Hein ? Non, pas du tout, entre.
– Je voulais juste te dire que j’aime bien la chambre au bout du couloir, celle avec le miroir derrière la porte.
– Elle est à toi.
– Parfait.
Son regard se fixe sur les graphiques qui s’étalent sur mes écrans.
– C’est un mappage récent ?
– Juste une projection partielle de sa signature nodale.
– Vous guettez un heureux événement ?
– On attend, mais on n’espère pas grand-chose. Depuis l’année dernière, elle semble adopter un modèle plus bâtisseur que logisticien, mais rien ne laisse supposer le franchissement d’un Seuil.
Calie se penche quelques instants sur les flux de données. Officiellement, elle n’a plus l’habilitation requise pour consulter de tels outils. Mais ce n’est pas comme si je trahissais un quelconque secret : après tout, moi-même, je ne fais qu’observer. Elle regarde les synthétisations de trajectoires, les hypothèses de Seuil en attente de concrétisation.
– La dernière fois qu’un Seuil s’est établi, nous habitions encore chez les parents. Tu te souviens ?
– Ça n’est pas près de se reproduire… Ce que tu vois, c’est seulement l’observation d’une tendance, comme il y en a eu des dizaines.
– Tout le monde ne parlait que de ça ! Simri venait d’annoncer que l’énergie gratuite et abondante était désormais une réalité.
– Et après un demi-verre de champagne, tu as déclaré devant toute la famille que tu allais étudier pour rendre Simri encore meilleure. Et j’ai aussitôt renchéri.
– Et on a rigolé et joué toute la nuit pendant que les grands faisaient la fête.
– Tout le monde était heureux. L’espoir, pour tous.
– Oui. Et la promesse est devenue réalité. Un monde heureux qui s’améliore.
– Oui.
– Pour tous.
– Oui.
Sur l’écran, le mappage des motifs cognitifs de Simri poursuit sa lente révolution vers une configuration moins intuitive, avant de refluer vers un pattern plus singulier. D’un doigt rapide, je valide l’enregistrement pour le soumettre à une batterie de vérifications concoctées par les plus brillants statisticiens – Calie comprise. Elle sourit :
– Tu réalises qu’elle fait tout ce que tu fais, plus vite, plus précisément et avec un risque d’erreur infiniment moindre ?
– Et dans sa sagesse, c’est elle qui recommande que nous maintenions notre imparfaite surveillance de sa perfection.
– Brave Simri…
– Brave Simri !
Nous avons prononcé ensemble, mais pas sur le même ton, notre vieille blague de l’époque de nos études. Pour cet instant précis, avant qu’il ne s’étiole, je pourrais serrer ma sœur contre moi, la garder encore afin qu’elle nourrisse et saisisse davantage cette amertume dans ma gorge qui nous a toujours fait nous comprendre sans parler, cette peine qu’elle sait que je sais qu’elle ressent, qu’elle ne supporte plus, mais qui nous relie, ici, maintenant, entre ces écrans et la porte du bureau, dans la lumière diffuse des graphiques, et qui nous intime de demeurer vivants, un peu plus. C’est idiot, je sais qu’elle ne va pas mourir… Mais la perdre ? Je n’y arrive pas.

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Défendre et réhabiliter l’utopie comme forme spéculative, politique et productive : après un long sommeil dans lequel ne se distinguaient somme toute, quasiment que Ursula K. Le Guin (« Les dépossédés », 1974) et Kim Stanley Robinson (« La trilogie martienne », 1992-1996) – le cas particulier de Iain M. Banks (et de son Cycle de la Culture, entre 1987 et 2012) sera évoqué un peu plus loin -, tous deux fort justement et logiquement célébrés par les « Archéologies du futur » de Fredric Jameson (« Le désir nommé utopie » et « Penser avec la science-fiction », en 2005), consacrées précisément à cet élan utopique indispensable, et par le « Dans les imaginaires du futur » d’Ariel Kyrou, encore tout récemment (2020), un bouillonnement prometteur dans cette direction saisit la littérature, et tout particulièrement sa composante la plus science-fictive, depuis quelques années.

Comme Sandrine Roudaut (« Les déliés », 2020) et Li-Cam (« Résolution », 2019), dont les passionnantes tentatives récentes reposent sur l’abandon volontaire et démocratique, presque contemporain, d’une souveraineté humaine à une forme d’intelligence artificielle, et comme pas si paradoxalement chez Iain M. Banks, dont la société post-rareté située au centre de sa Culture repose à son tour sur la présence massive de machines pensantes, « incarnées » sous diverses formes de vaisseaux spatiaux géants et de drones, dotées d’une infinie et complexe composition de curiosité et de bienveillance (on pourra se reporter par exemple à « La sonate Hydrogène », qui concluait de facto l’aventure en 2012), Stéphane Beauverger, douze ans après son si célébré « Le Déchronologue », nous offre avec ces « Collisions par temps calme » une novella incisive de 100 pages, soigneusement débarrassées des fantasmes de la révolte des machines et des nécessaires transhumanismes naissant de la Singularité inéluctable des intelligences artificielles.

Jouant avec une belle ruse littéraire entre les deux points de vue du frère et de la sœur, et avec les décalages infimes ou plus sérieux naissant de leur appréciation différente de la même réalité, des mêmes faits et des mêmes échanges, ne dédaignant pas, bien au contraire, les belles intimités construites entre nature et technique (ou science) que l’on pourrait trouver par exemple chez Jim Lynch (dans « Les grandes marées » en 2005, et davantage encore, l’architecture des voiliers s’en mêlant si joliment, dans « Face au vent » en 2016), Stéphane Beauverger retrouve pour nous la pureté de l’expérience de pensée science-fictive qui ne se dérobe ni à la complexité ni à l’écriture authentiquement littéraire, en un vertige philosophique et politique à la fois somptueusement inattendu et totalement stimulant.

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Je ne partagerai jamais vraiment l’attachement de mon frère pour son île. Je saisis et peux recevoir cet amour dans sa voix quand il observe et décrit les dunes et les vagues, la lente course des nuages vers l’horizon couleur d’eau grise. Mais je ne connaîtrai jamais son affection si charnelle, si palpable, pour ce ballet sauvage de roche et d’eau dont la contemplation le contente entièrement. Cette île est son monde, sa partition, la réponse à son existence. Certaines personnes peuvent se convaincre d’être nées pour entendre telle musique, ou tel poème, rencontrer tel individu ou soutenir telle cause. D’autres savent qu’elles sont liées à un endroit. De tous les paysages de la planète, celui-ci résonne en Sylas. Je comprends, sans éprouver moi-même ce sentiment, qu’il saurait revenir sur cette grève chaque jour et, sans se lasser, réaffirmer son allégeance. Incapable d’un semblable abandon, je l’envie.
– Ici, même le vent est glaz, me dit-il.
– Glaz ?
– C’est un terme local, qui désigne la couleur de la mer. Entre gris, vert et bleu, ça change selon l’heure, la marée ou l’humeur de celui qui regarde. Une couleur qui n’existe vraiment que dans l’œil de l’observateur.
– Une couleur quantique, donc ?
Il glousse en décortiquant l’humour de ma tentative de définition.
– Une vue de l’esprit, disons.
Notre famille n’a jamais eu d’affinité particulière avec le monde maritime. Amateurs de voyages lointains comme tous ceux de leur génération, nos parents nous inculquèrent très tôt cette idée surannée qu’il faut pénétrer profondément dans chaque culture, loin du flux des ports à touristes, pour en obtenir la plus juste représentation. C’était avant que l’ensemble du monde n’arrive dans chaque pièce de chaque foyer à travers les inépuisables capacités de calcul et de projection de Simri. La planète se relevait lentement de nos erreurs. Nous sommes rarement allés en vacances balnéaires. Les navires n’étaient pour nous que le moyen de gagner un nouveau pays à sillonner. Pourtant, d’aussi loin que je me souvienne, Sylas a toujours adoré les bateaux. Je crois même qu’il les aimait avant de savoir qu’ils étaient destinés à naviguer. D’une certaine manière, pour lui, la mer n’est là que pour justifier les voiles et les coques qu’il dessine depuis l’enfance. Et cette île est d’abord l’écrin de ses éléments préférés, le vent et l’eau, creusets de sa passion. J’envie son amour pour ce décor recelant tout ce qu’il a toujours voulu. Un royaume. Un projet. Cet ancrage qui me happe en creux, et que je vais me refuser à employer contre lui quand il sera temps de le convaincre, de parler des choses qui fâchent.

Il faut lire aussi ce que disent joliment de ces « Collisions par temps calme », publiées en octobre 2021 dans la jeune et belle collection Eutopia, dédiée à des spéculations science-fictives réhabilitant sciemment la possibilité du principe Espérance utopique (comme le « Un souvenir de Loti » de Philippe Curval ou le « Résolution » de Li-Cam), des éditions La Volte, les blogueuses et blogueurs de L’Épaule d’Orion (ici), de EmOtions (ici), ou de Un dernier livre avant la fin du monde (ici).

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Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Collisions par temps calme » (Stéphane Beauverger)

  1. Merci, ça me donne vraiment envie d’essayer ce livre

    Publié par WordsAndPeace | 14 décembre 2021, 01:25

Rétroliens/Pings

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