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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Hakim » (Diniz Galhos)

Dans un contexte de vigilance accrue face au terrorisme, l’échappée burlesque d’un dessinateur barbu en survêtement redoutant un tragique malentendu – en une dramatique farce du pouvoir des imaginaires paranoïaques.

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Mais Rita sourit, elle a pas de problème avec les départs, et résume les dernières recommandations, le frigo qu’il faut vider, les torchons sous lbac à légumes, quatre minimum, pour pouvoir couper lcourant en partant, c’est toujours ça dpris, et on s’appelle tous les soirs dtoute façon, et même si j’en ai pas envie, même si ça fout encore plus le cafard, je mlaisse engrainer et répète mes rcommandations à moi, tonton Karim a fait installer lnet, c’est pas la fibre mais on pourra skailleper, c’est toujours ça dgagné, il vous attend à l’aéroport dtoute façon, et les grands-parents et les cousins et les tatas et les tontons à la maison, bon, vous avez les passeports, vous avez les billets, et dès la première note je sais à quoi m’en tenir, j’avais même pas rmarqué, Bilal a lâché sa mère, il est collé à ma jambe, et jsais pas si ça a commencé dès qu’on s’est arrêtés, mais le fait est qu’il arrive plus à retnir ses pleurs et ça part comme la sirène du premier mercredi du mois, jamais fort, c’est pas dces mioches qui peuvent vous pourrir un trajet dbus ou un resto en famille, mais ça brise le cœur, comme si j’avais besoin dça, Bilal, Bilal, qu’est-ce qu’il y a, tu as un gros chagrin ?
Ça sort toujours comme ça. Je mrappelle plus comment c’était pour Ines au même âge. Elle pleurait moins jcrois. Le fait est qu’ça sort comme ça, qu’est-ce qu’il y a, tu as un gros chagrin ? Personne ne m’a jamais dit un truc pareil. Avec papa on sretenait dpleurer, il nous a jamais fait le coup du un garçon ça pleure pas, mais il a dû nous faire comprendre très clairment quand on était tout petits qu’avec lui ça marchait pas, et que même ça l’énervait encore plus. Et puis maman nous parlait en arabe. Dialectal bien sûr. Sans quoi j’aurais pu lpasser en option libre au bac, lire dans ltexte le Coran et Rachid Taha, tout seul comme un grand. Et puis dtoute façon pour cqui m’en reste, de quoi mdémerder avec la famille pendant les vacances, de quoi aider maman à faire les courses quand c’est pas Rita qui s’en occupe, et c’est rare. Remarque jcomprends tout. Même quand des mots m’échappent, le groove de la langue, il reste malgré les années, il est là, gravé comme dans du vinyle. De quoi calmer discrètement les zouzous dans le RER. De quoi dire bonjour aux voisins. De quoi sla péter un peu. Même si jviens pas du même monde. D’origine reubeu en banlieue, jpasse pour un membre à part entière de la Grande Wesherie. J’en prends mon parti, pas dsouci, mais la vérité, c’que je suis, c’est parigot. Dans lsang et dans les os.

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Hakim est scénariste et dessinateur de BD. Sous le coup d’une formidable charrette, les planches impérativement dues à son éditeur s’étant accumulées, il a prévu de rester quelques jours seul à Paris pour finir sa tâche, pendant que sa femme et ses enfants seront en vacances dans la belle-famille. De retour de les avoir accompagnés à l’aéroport, dans le RER quasiment désert à cette heure dominicale et matinale, il remarque un bagage abandonné. Hésitant à solliciter le conseil de l’autre voyageur présent dans la rame, il se prépare, alors que les sueurs froides l’envahissent déjà, à donner l’alerte à la station suivante. Mais Hakim, parigot pur jus et bobo emblématique, est aussi de déjà lointaine origine marocaine, barbu, musulman plutôt observant, et vêtu ce matin-là, par un concours de circonstances, d’un peu savant négligé à l’allure résolument cité de banlieue. Tandis que des télescopages imaginaires fiévreux (parmi lesquels s’infiltrent des éléments potentiellement à charge empruntés à sa propre bande dessinée en cours d’écriture) se déchaînent sous son crâne, où rivalisent brutalement le bon sens et la paranoïa, que doit-il faire pour éviter toute possibilité de tragique malentendu ?

Ça tient pas ça, ça tient caaaarrément pas.
Putain.
C’est pas… ? Nan sérieux…
Putain jfais quoi moi si c’en est une.
Je mretourne vite fait. On est DEUX dans lwagon. Assis à la place à quatre juste derrière moi, côté fenêtre dans lsens dla marche, un mec, plutôt fin. C’est compliqué avec les maigrichons, toujours du mal à cerner l’âge qu’ils ont. Doit avoir vingt-cinq piges, comme il pourrait en avoir cinq de plus ou dmoins. Regarde le paysage par la vitre. Pas vraiment lprofil. Remarque, le plus malin pour un terroriste, ce srait encore ds’habiller passe-partout. Pi si le mec est resté, c’est qu’il a envie dpartir en martyr, alors pourquoi il s’est assis à trois mètres du truc, où t’as encore des chances de t’en sortir vivant. En sale état, mais vivant. Nan, pas lprofil. Carrément pas lprofil.
Bon jfais quoi. Ya deux secondes j’étais à deux doigts dpartir à l’autre bout du wagon, mais là avec témoin, un témoin qui apparemment a même pas rmarqué lsac, pas moyen, trop la honte.
Et merde, tu vas quand même pas rester à ta place en mode ça va je gère, partir en confetti juste pour faire lbonhomme aux yeux d’un gars qu’tu connais pas et qui a même pas dû rmarquer qu’t’étais là, tout seul avec lui dans c’wagon ? Cette saloprie peut exploser à n’importe quel moment, genre par exeeeeeeeeeeemple… LÀ. Ou LÀ. Tu vas faire quoi, abruti ? Attendre de voir quand ça arrivra ?
Nan mais ça va pas arriver là. Jveux dire les mecs préparent ce genre de trucs un minimum, ils vont pas staper tout c’taf pour faire dérailler un reur en heure creuse, entre Mitry et Aulnay ? Si ça pète ce sra minimum à Gare du Nord, le mieux pour un terroriste, ça reste encore les Halles.
Mais qu’est-ce t’en sais, bouffon ? Tu crois que les gars ils ont un doctorat d’artificier, qu’ils claquent dix mille boules dans un minuteur au mercure ou chaipaquoi, comme dans les films ? Les mecs sont complètement à l’ouest, ils ont un QI de 53, i chopent sur lnet des rcettes maison rédigées par des gars pas beaucoup plus malins qu’eux, tu crois qu’c’est dl’horlogerie suisse leurs machins ? Mon vieux ça pète quand ça pète, toute façon avec ou sans victime c’est lparadis garanti.

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On avait laissé Diniz Galhos, pris le plus souvent par ses impressionnantes traductions de l’anglais et du portugais (Irvine Welsh, John King, Edyr Augusto ou encore Le Livre sans Nom et ses suites), en 2012 avec son « Gokan », qui nous emmenait dans un Japon totalement échevelé pour assister à l’un des plus formidables mexican stand-offs de la littérature. Il nous revient dans un excitant mélange de joie endiablée et de tragédie potentielle avec ce « Hakim », publié chez Asphalte en octobre 2020.

Pour naviguer au cœur de tenaces préjugés contemporains, de paranoïas aisément attisées et de clichés souvent dévastateurs, oscillant entre la comédie dramatique à la Tabish Khair (« Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire », 2012) et la tragique fièvre obsidionale à la Jonas Hassen Khemiri (« J’appelle mes frères », 2012 également), Diniz Galhos a su jouer avec un extrême brio des divergences possibles et des convergences improbables entre fantasme et réalité, entre attentes et surprises, entre vie infra-ordinaire et exaltation extra-ordinaire, tout en conservant cette tonalité proche des comics (qui, cette fois, sont même graphiquement insérés dans la narration), pour nous offrir un humour ravageur et réjouissant à propos d’un sujet pourtant si délicat et difficile a priori.

Hakim passe devant un bar noir. Une bribe d’AC/DC. « Night Prowler ». Le goût de la bière qui lui revient. Chaude nuit d’été, amère et glacée. Il y a bien, bien longtemps. Bien avant qu’il arrête tout ça. Ça lui est interdit maintenant. Mais ça ne fait pas de lui un coupable. Et pourtant ils sont à ses trousses. Putain mais qu’est-ce qui t’a pris espèce de con ? Tu pouvais pas attendre cinq minutes comme il t’a dmandé ? Au pire quoi, t’aurais croisé les mains derrière la tête, merde, tu tsrais même couché à plat ventre sur ce quai dégueulasse, mais t’aurais pu expliquer qu’t’étais innocent, leur démontrer par a + b, et ils t’auraient rlâché direct, à tout casser un ptit passage au poste pour faire une déposition. C’est ça. Bouffon. Ç’aurait été quarante-huit heures de gardàv pour ton cul, minimum, parce que sur c’genre d’affaires, ils ont le droit dte faire mariner autant dtemps qu’ils veulent. Tu sais comment ça spasse. Tout lmonde a toujours quelque chose à srprocher. Et sous la menace, on peut toujours s’inventer des fautes. Et ça, c’est s’ils t’avaient pas direct buté. Ces derniers temps ils ont tous la gâchette qui démange et tu lsais. C’est pas leur taf, aux bidasses, de faire la garderie pour les civils. Déjà rien qu’ça ça les énerve. Ils font des horaires de malades, pas assez d’hommes, les primes arrivent toujours avec deux mois dretard, quand elles arrivent. On les a entraînés à tuer des ennemis dans les pires situations, leur bureau ça s’appelle un théâtre d’opération militaire, et on leur ordonne de passer leurs journées à marcher à deux à l’heure avec leur barda sur ldos, à traîner du pied sur lbitume sans qu’i spasse rien, jamais. Et puis c’est fini la rigolade : ya plus dflics pour chapronner la brochette de chasseurs alpins. Les chargeurs sont plus dans la besace. Ils sont déjà enfoncés dans lFAMAS. Prêts à l’emploi. La première balle dans la chambre. L’index sur l’arcade de pontet, mode semi-auto pré-enclenché. Pas encore eudbavure, un vrai miracle, mais mon vieux, plus ltemps passe, plus les chances augmentent, et avec ta chance à toi, spèce de branque, ç’aurait été pour ton cul, d’office. Qu’est-ce que jdis moi, ça tpend toujours au nez, tu crois qu’ils vont lâcher l’affaire ? T’es la seule piste qu’ils ont. Tu crois qu’tu vas réussier à les smer ? Là, à la station Poissonnière, entre lfaubourg et Lafayette ? S’est pris pour James Bond, le mec. Tmanque plus qu’une putain de pancarte Youhou c’est moi.

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Unknown

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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