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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Littérature et écologie – Le mur des abeilles » (Pierre Schoentjes)

Une somme foisonnante, offrant des dizaines de pistes de lecture et de recherche, mais peinant quelque peu à pleinement convaincre dans ses choix de références majeures et dans sa démarche analytique.

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Ecologie

Devant un mur des abeilles aux alvéoles inoccupées un promeneur inquiet interprétera le vide comme l’indice de la mort annoncée de l’espèce, voire de la disparition de l’humanité s’il prête foi à la prophétie attribuée à Einstein qui accordait quatre ans à l’homme après la disparition de la dernière abeille. Un observateur moins pessimiste ou plus volontaire aura le désir de redonner vie aux ruchers. Pareille démarche se met d’ailleurs actuellement en place à La Poëmellière, près de Saint-Lô, où un des plus grands apiers de France est en cours de réhabilitation.
Mais l’imaginaire peut embrayer sur d’autres associations encore. Par sa forme, le mur des abeilles fait en effet puissamment penser à des rayons de bibliothèque en attente de livres. L’étude que l’on va lire s’est attelée à cette tâche de remplissage : le lecteur découvrira dans chaque alvéole tantôt une problématique, tantôt un auteur, un roman ou un récit spécifique. À la différence des apiers, notre mur des livres ne sera évidemment pas linéaire mais répondra à une construction plus complexe. Contrairement encore au mur des abeilles, qui voit les insectes revenir toujours vers leur propre ruche, nous considèrerons qu’aucun livre n’est clos sur lui-même et qu’il importe de donner toute leur place aux réseaux qui se tissent entre les œuvres. Les lectures croisées seront donc nombreuses et une même œuvre pourra apparaître dans différents chapitres, considérée à chaque fois sous un angle différent.
Soucieux d’écologie, l’étude qui suit n’est pour autant pas militante. Plutôt que de chercher à convaincre, elle s’efforcera de rendre visible l’éventail complexe de sens que toute littérature digne de ce nom déploie.

Professeur de littérature française à l’Université de Gand, Pierre Schoentjes nous offre cet imposant ouvrage en 2020, publié dans la collection Essais des éditions José Corti, deuxième incursion sur le terrain de son titre, « Littérature et écologie », après son « Ce qui a lieu – Essai d’écopoétique », paru chez Wildproject en 2015. Disons-le d’emblée : autant le contenu foisonnant, la pertinence de certaines analyses proposées et les éclairages directs ou latéraux qui fourmillent dans ces 400 pages offrent un précieux moment de lecture, et indiquent des dizaines de pistes supplémentaires à la lectrice ou au lecteur, autant la structure d’ensemble, le corpus retenu et les tentatives de démonstration peinent bien davantage à emporter l’adhésion.

En ancrant notamment toute sa première partie autour de trois investigations détaillées, fort réussies en elles-mêmes, celles de Maria Borrély, amie chère de Jean Giono, et notamment de son « Sous le vent » de 1930, de Charles Exbrayat (non pas de son abondante production de romans policiers entre 1957 et 1986 – parmi lesquels on gardera par exemple un souvenir ému de la très écossaise série des « Imogène » -, mais de son roman solitaire, « Jules Matrat », publié initialement en 1942 puis largement revu et corrigé en 1974 – la différence entre les deux éditions sera d’ailleurs l’un des enjeux d’étude proposés ici par Pierre Schoentjes), et de Maurice Genevoix, l’auteur place de manière extrêmement volontariste les « Antécédents littéraires de l’écologie » (titre de cette première partie) sous le signe presque exclusif du choc en retour provoqué par la première guerre mondiale, ce qui laisse de côté une part gigantesque des pionniers de cette préoccupation, en France, certes, mais surtout dans le reste du monde, et tout particulièrement en Grande-Bretagne ou aux États-Unis (comme si aucune influence translinguistique ne pouvait jouer un rôle, mineur ou majeur, dans la structuration éventuelle d’un thème littéraire), rendant de ce fait la piste de démonstration largement inopérante. Si l’on comprend la direction d’investigation, puisque Pierre Schoentjes, avant de se tourner vers l’écopoétique à partir de 2012, a d’abord été aussi un spécialiste universitaire de la littérature issue du premier conflit mondial (on pensera à sa somme de 2009 aux Classiques Garnier, « Fictions de la Grande Guerre »), on regrettera néanmoins sans doute cette sur-focalisation initiale.

Ainsi, une profondeur historique plus grande nous aide non seulement à rendre compte de l’émergence progressive d’une conscience environnementale en littérature, elle nous garde aussi du présentisme dans lequel versent certaines approches de la littérature de l’extrême contemporain. La distance incite également à prendre la mesure de la plasticité idéologique de l’engagement environnemental. L’histoire de la réception de certaines oeuvres et l’évolution personnelle des écrivains illustreront la complexité qui caractérise la manière dont la défense de la nature s’inscrit dans l’univers romanesque. Le retour aux années 30, 40 et 70 sera aussi l’occasion de noter que le progressisme, que nous associons spontanément à l’écologie, ne s’est pas toujours défini selon les lignes qui nous apparaissent évidentes aujourd’hui.

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Lorsqu’en deuxième partie de son travail, l’auteur glisse vers « L’éventail des écritures environnementales », avec ses perspectives contemporaines comme avec les solidarités et les menaces qui habitent désormais le champ, le foisonnement joue à plein :  de Marie-Hélène Lafon (« Joseph », 2014) à Alice Ferney (« Le règne du vivant », 2014), de Guillaume Poix (« Les fils conducteurs », 2018) à Emmanuelle Pagano (« Sauf riverains », 2017), pour ne citer que quatre des très nombreuses références mobilisées en la matière, Pierre Schoentjes parcourt d’un pas décidé les ramifications contemporaines d’une présence renouvelée de la nature dans l’écriture, en n’omettant pas de poser la question du rapport de cette écriture-là au social et au politique, à travers une tentative d’opposition entre la Claudie Hunziger de « Bambois » (1973) – qui sera analysé très en détail plus loin dans l’ouvrage – et le Robert Linhart de « L’établi « (1978), opposition que l’on pourrait retrouver de nos jours, sous une forme d’après lui à peine décalée, du côté de « La centrale » d’Elisabeth Filhol (2010) et du « Naissance d’un pont » de Maylis de Kerangal (2010) – ouvrage qu’il analysera aussi en détail (et qu’il évoquait largement également dans son intervention à Chaminadour en 2015).

Chacun des écrivains cités à tourné le dos à l’illusion lyrique qui permettait aux romantiques, mais aussi encore à Giono de célébrer la nature en restant aveugles à la misère sociale et à celle des animaux, deux des fléaux du 19e siècle. Si certaines écritures contemporaines peuvent néanmoins parfois être qualifiées d’arcadiennes, ce n’est jamais dans un sens qui réactiverait l’idée de paradis perdu mais bien celle qui implique un partage de la nature, et qui inclut le principe de solidarité.

Pierre Schoentjes montre ensuite comment une littérature « verte » renouvelée « éprouve le monde pour construire de nouvelles solidarités » et comment la souffrance animale, notamment, se met peu à peu à irriguer des rivages moins courus, mobilisant à nouveau des dizaines d’exemples pertinents et inventifs, mais dont la logique de corpus est parfois plus délicate à comprendre (entre omissions inattendues et irruptions de rares exemples de littérature non francophone). Les analyses sont éclairantes, et pour n’en citer que quelques-unes, on ne lira sans doute plus tout à fait de la même façon, ensuite, Paolo Cognetti (« Les huit montagnes », 2016), Jean-Baptiste Del Amo (« Règne animal », 2016), Olivia Rosenthal (« Que font les rennes après Noël », 2011), Éric Plamondon (« Taqawan », 2017) ou Jean Rolin (« Le traquet kurde », 2018). Lorsqu’il s’agit de placer plus directement sur la scène littéraire la question de « faire face aux menaces environnementales », puis d’offrir enfin « une littérature de l’écologie militante », on discerne toutefois comme un recul de la part de l’auteur, dont les analyses, toujours littérairement soignées, se font parfois plus dubitatives au plan politique, manifeste lorsqu’il passe par exemple des « Fils conducteurs » (2017) de Guillaume Poix – qui évoque les immenses décharges ghanéennes déjà photographiées avec un rare brio par Pieter Hugo dans son « Permanent Error » en 2011 – au « Très haute tension » (2018) de Lionel Daudet, au « La fonte des glaces » (2017) de Joël Baqué ou au « Règne du vivant » d’Alice Ferney – dont il établit notamment la ligne ancestrale remontant au grand « Gang de la clef à molette » d’Edward Abbey, en matière d’éco-sabotage, consacrant ensuite un chapitre à la présence de la violence dans cette littérature écologique (qu’il peut alors, sous cette forme et à bon droit, faire remonter aux « Racines du ciel » (1956) de Romain Gary).

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Les romanciers disposent de plus de latitude que les essayistes ou les militants pour problématiser le recours à la violence dans une perspective écologiste. Ils sont moins susceptibles de se voir accuser de faire l’apologie de la violence, même quand ils affichent une complicité avec l’action de leurs personnages. Toutefois, à notre époque de terrorisme islamiste unanimement condamné, l’exercice reste malgré tout plus délicat qu’il y a cinquante ans et plus. À l’époque, le contexte idéologique pouvait, on l’a vu, légitimer l’action brutale voire meurtrière dès lors qu’elle était au service de l’autodétermination de peuples colonisés ou d’une plus grande justice sociale. L’écologie n’est pas une cause suffisamment partagée pour que des militants puissent s’autoriser d’elle pour conduire des actions violentes, fût-ce dans l’univers imaginaire du roman.
Les fictions engagées dans l’écologie et qui cherchent à faire une place à la violence cherchent donc des moyens détournés pour l’aborder. Ferney refuse la violence envers les personnes : même si Watson a coutume de demander à ses équipages qu’ils soient disposés à donner leur vie pour une baleine, la vie des grands mammifères marins ne justifie en aucun cas la mort d’un matelot sur quelque navire-usine de la flotte baleinière japonaise ou norvégienne.

Délaissant finalement plus rapidement qu’anticipé (par une lectrice ou un lecteur de mon type, disons) le terrain de la fiction d’écologie politique – voire, en effet, militante, Pierre Schoentjes revient en détail sur ce qu’il appelle ici « la littérature verte » à travers les analyses fort approfondies de Claudie Hunziger (de « Bambois, la vie verte » en 1973 aux « Grands cerfs » en 2019) et de Franck Bouysse (« Glaise », 2017) – lui permettant, décidément, un nouveau retour de la Grande Guerre -, puis sur – avec le courage ambigu de la formule – la « littérature marron », où l’on trouve un ensemble de textes précieux consacrés à divers titres aux « paysages toxiques », où le zoom se porte à nouveau sur Guillaume Poix (« Les fils conducteurs », 2017) et sur Gisèle Bienne (« La malchimie », 2019).

C’est peut-être lorsqu’il se déplace sur le terrain qu’il appelle « les écritures post-apocalyptiques » que les partis pris de corpus de l’auteur, tels qu’on en discerne quelques-uns (tandis que d’autres restent plutôt mystérieux), produisent leurs effets limitatifs : n’intégrant pas (à l’exception de J.G. Ballard, jadis adoubé par la littérature dite « générale ») les littératures de l’imaginaire (celles de science-fiction, au premier chef), l’analyse proposée se retrouve inévitablement quelque peu bancale. Malgré leurs (immenses) mérites, Cormac McCarthy, Pierre Senges, Antoine Wauters, Laurent MauvignierWajdi Mouawad ou Marc Graciano (et même Antoine Volodine, extraordinaire auteur dont la présence dans cette étude semble toutefois quelque peu artificielle) ne peuvent guère combler, en matière de compréhension de la fiction climatique (ou même écologiste au sens large) et de ses tenants et aboutissants littéraires, le renoncement à des monuments spéculatifs tels que Kim Stanley Robinson, John Brunner, Norman Spinrad, Paolo Bacigalupi, Andreas Eschbach ou Bruce Sterling, pour n’en citer qu’une poignée. Venant précisément au départ du champ science-fictif, Yannick Rumpala, dans son « Hors des décombres du monde » de 2018 (logiquement sous-titré « Écologie, science-fiction et éthique du futur »), Jean-Paul Engélibert, dans son « Fabuler la fin du monde » de 2018, ou Ariel Kyrou, dans son « Dans les imaginaires du futur » de 2020, ont déployé beaucoup plus d’énergie pour intégrer à leur corpus majoritairement issu de l’imaginaire des textes hautement significatifs que la coutume, les hasards éditoriaux ou (rarement) une poétique distincte ont placé dans le champ de la littérature dite « générale ».

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New York

Un peu comme d’intéressantes pièces rapportées, en marge du propos central possible, on se confrontera aussi à la solitude face à la nature et – pourquoi pas ? – à la marche au sein de celle-ci, ainsi qu’au curieux « environnement sans enracinement », envolée presque finale qui permet de fort jolis détours par Céline Minard et son « Grand Jeu » (2016) ou par Jean Rolin et ses « Événements » (2015), par exemple.

In fine, nous voici dotés de 400 pages réellement foisonnantes, ouvrant des dizaines de perspectives à creuser, et promettant bien des heures potentielles de plaisir de lecture, mais on ne trouvera pas vraiment ici, ou pas assez, de démarche analytique cohérente permettant de rendre compte d’un corpus certainement encore trop mouvant à l’heure actuelle, mais parcouru en l’espèce, chez Pierre Schoentjes, de trop de biais dommageables, avoués ou non. Ce qui n’enlève rien, soyons clairs sur ce point, au caractère précieux de l’ouvrage pour quiconque veut se lancer dans la belle randonnée au long cours que constituent, ensemble, littérature et écologie. Et l’on n’est donc pas obligé de partager le pessimisme épistémologique (pour le pessimisme civilisationnel éventuel, ce serait naturellement une autre histoire) offert par l’auteur en conclusion, dans la mesure où on le soupçonnerait tout simplement de trop regarder au mauvais endroit.

La question centrale demeure : le roman a-t-il quelque chose à apporter à la cause environnementale dans une époque où l’image est omniprésente et apparaît comme le moyen de sensibilisation le plus efficace ? Un film touche un public infiniment plus large qu’un livre et certaines œuvres cinématographiques, documentaires ou fictions, n’ont rien à envier sur le plan artistique à la meilleure littérature. À cela s’ajoute que quiconque cherche à se familiariser avec la problématique environnementale trouve sur le Net des renseignements précis, souvent bien structurés et qui relayent les constats – et les inquiétudes ! – des scientifiques spécialisés. L’action concrète, quant à elle, est facilitée par l’existence de nombreuses associations, nationales ou internationales, qui fédèrent les bonnes volontés dans les domaines les plus divers de la protection de l’environnement.
Si ce n’est à l’évidence pas le roman qui sauvera le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui, l’on veut croire que la littérature peut peser en raison de sa capacité à faire levier sur un imaginaire qui se développe dans le temps long. Son rôle pourrait d’ailleurs être d’autant plus central dans les années à venir que les sciences humaines, qui ont un temps accompagné les grands mouvements réformateurs, traversent aujourd’hui une crise. Triomphantes dans les années 70 à l’époque du structuralisme où elles touchaient un public bien au-delà du monde académique, elles peinent dorénavant à se faire entendre. Si l’on excepte l’histoire – domaine qui depuis les années 90 est devenu un enjeu commercial majeur et dans lequel les publications ne cessent de se multiplier – les sciences humaines ne font plus recette. Comme dans le même temps notre société de la connaissance en est venue à valoriser surtout les disciplines STEM (science, technology, engineering, mathematics), les passerelles entre la recherche scientifique, le monde de la pensée et celui de l’art sont moins nombreuses que naguère.

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