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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La guerre des salamandres » (Karel Čapek)

Un chef d’œuvre de fable géopolitique intemporelle, du récit d’aventure à la dystopie.

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RELECTURE

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Si vous cherchez la petite île de Tana Masa sur la carte, vous la trouverez en plein sur l’équateur, un peu à l’ouest de Sumatra ; mais si vous montez sur le pont du Kandong Bandoeng pour demander au capitaine J. Van Toch ce que c’est que cette Tana Masa devant laquelle il vient de jeter l’ancre, il lâchera une bordée de jurons, puis il vous dira que c’est le plus sale coin de l’archipel de la Sonde, encore plus minable que Taba Bala et tout aussi perdu  que Pini ou Banjak ; qu’il n’y vit, sauf votre respect, qu’un seul homme – sans compter, bien sûr, ces pouilleux de Bataks – et que c’est un agent commercial, un soûlard, un bâtard de Cubain et de Portugais, plus voleur, mécréant et cochon que tous les Cubains et tous les Blancs pris ensemble ; et que s’il y a au monde quelque chose de foutu, c’est bien cette foutue vie sur cette foutue Tana Masa, c’est moi qui vous le dis, Monsieur ! Alors vous lui demanderez sans doute pourquoi il vient d’y jeter ses foutues ancres comme s’il voulait y passer trois jours ; il répondra à cette question par un grognement irrité, puis il vous fera comprendre, toujours en grommelant, que le Kandong Bandoeng ne serait pas venu dans les parages simplement pour du foutu coprah ou de l’huile de palme, ça tombe sous le sens, Monsieur, et d’ailleurs ça ne vous regarde pas, j’ai mes foutus ordres, Monsieur, et vous êtes prié de vous mêler de ce qui vous regarde. Puis il lâchera des jurons copieux et variés, comme il sied à un capitaine de bateau encore vert malgré son âge.
Mais si, au lieu de poser des questions indiscrètes, vous laissez le capitaine Van Toch grogner et jurer à cœur joie, vous en apprendrez plus long. Vous voyez bien qu’il a besoin de se soulager. Laissez-le donc parler, son amertume se frayera son chemin.

« La guerre des salamandres » est sans doute le seul exemple de fiction politique majeure, intemporelle et totale, rivalisant d’intelligence sombrement visionnaire avec le « Nous » (1920) d’Evgeni Zamiatine, le « Meilleur des mondes » (1932) d’Aldous Huxley et le « 1984 » (1949) de George Orwell, pour rayonner comme eux dans la littérature mondiale (quoique de façon tristement et injustement moins hégémonique), à commencer par un chapitre savoureux et légèrement baroque, en forme de récit d’aventure maritime, digne de Joseph Conrad ou de Jack London (le Tom Lingard de « La rescousse » ou le Loup Larsen du « Loup des mers » ne semblent alors pas si loin).

Dernier ouvrage publié du vivant de Karel Čapek, en 1936 (il mourra en 1938 sans vivre la deuxième guerre mondiale dont il sentait l’approche mieux que bien des contemporains), seize ans après son impérissable « R.U.R. » qui réorientait le déjà mythique Frankenstein vers de nouveaux horizons spéculatifs prolifiques et durables, « La guerre des salamandres », nourrie à la racine aussi bien de Jules Verne que de H.G. Wells, s’empare de la (presque) banale rencontre entre un aventurier bourru, alcoolique et au grand cœur avec une espèce semi-humaine inconnue de tous, cachée qu’elle est dans les eaux resserrées d’une petite île indonésienne, de l’échange-don d’un couteau anti-requins contre quelques dizaines de perles aisément arrachées aux huîtres des profondeurs par les créatures aquatiques, pour en extraire, avec le concours du capitalisme, de l’entrepreneuriat, de l’avidité, du racisme et de la propension humaine au conflit, d’une part, et du progrès scientifique dévoyé et satisfait de lui-même, d’autre part, une fable apocalyptique totale, à la fois précise et aventureuse, minutieuse et rusée, ironique au possible, désabusée de manière terriblement prémonitoire, et néanmoins fort joueuse et particulièrement riche en audaces formelles. Le travail typographique et de mise en page réalisé dans la nouvelle édition française chez Cambourakis en 2012 à partir de la canonique traduction française de Claudia Ancelot, publiée pour la première fois en 1960, réalise le tour de force de rendre à la perfection les extraits de manchettes de journaux, les austères comptes-rendus de rencontres scientifiques, les procès-verbaux de conseils d’administration et autres inventions de supports qui émaillent régulièrement le récit principal proprement dit.

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G.H. BONDY (se lève) : Messieurs, nous avons convoqué cette assemblée générale extraordinaire pour attirer votre attention sur les perspectives extrêmement défavorables de notre société qui, permettez-moi de vous le rappeler, a été fière, par le passé, d’annoncer des dividendes de 20 à 23 %, outre de substantielles réserves et des réductions d’impôts. Nous sommes maintenant à un tournant ; la manière d’opérer qui nous a réussi par le passé a abouti à une impasse. Il ne nous reste qu’à chercher des voies nouvelles (fort bien !). C’est peut-être, dirais-je, un signe du destin que notre excellent capitaine et ami J. Van Toch nous ait justement quittés maintenant. C’est à sa personne que se rattachait ce petit commerce de perles, si beau, si romantique et, je le dis franchement, un peu fou. Je considère qu’il s’agit là d’un épisode révolu de l’histoire de notre entreprise ; il avait son charme, pour ainsi dire exotique, mais il n’était pas à sa place dans les temps modernes. Messieurs, les perles ne pourront jamais faire l’objet d’une entreprise de grande envergure, horizontale et verticale. Pour moi, personnellement, cette affaire de perles n’était qu’un petit divertissement (mécontentement). Oui, messieurs, mais un divertissement qui nous a bien rapporté, à vous et à moi. En outre, au début de notre entreprise, les salamandres avaient pour ainsi dire le charme de la nouveauté. Trois cents millions de salamandres ne l’auront plus, ce charme-là. (Rires.)
Je vous l’ai dit : cherchons des voies nouvelles. Tant que vivait mon ami, le capitaine Van Toch, il ne pouvait être question d’imprimer à notre entreprise un autre caractère que ce que j’appellerai le style Van Toch. (Pourquoi ?) Parce que j’ai trop de goût, Monsieur, pour mélanger les styles. Le style du capitaine Van Toch, dirais-je, était celui du roman d’aventures. C’était le style Jack London, Joseph Conrad, etc. Un style désuet, exotique, colonial, presque héroïque. Je ne nie pas que je lui trouvais du charme. Mais après la mort du capitaine Van Toch nous n’avons plus le droit de poursuivre cette aventure juvénile et épique. Ce qui s’ouvre devant nous, ce n’est pas un nouvel épisode, mais une conception nouvelle, messieurs, une tâche pour une imagination nouvelle et fondamentalement différente. (On dirait que vous parlez d’un roman !) Oui, Monsieur, c’est juste. Je m’intéresse aux affaires en artiste. Sans un certain art, Monsieur, vous n’inventerez jamais rien. Si nous voulons que le monde poursuive sa marche, nous devons être poètes. (Applaudissements) (G.H. Bondy s’inclina.) Messieurs, c’est avec regret que je conclus le chapitre qu’il me sera permis d’appeler vantochien ; nous y avons dépensé ce qu’il y avait en nous-mêmes d’enfantin et d’aventureux. Il est temps de quitter ce conte de fées avec ses perles et ses coraux. Sindbad est mort, Messieurs. La question se pose : que faire à présent ?

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Comme il l’avait d’emblée démontré dans « R.U.R. », Karel Čapek n’a pas son pareil pour construire une parabole rusée, multi-dimensionnelle, à partir d’une observation et d’une anticipation politique et sociale. Seize ans après avoir traqué ce que le taylorisme et le fordisme apportaient potentiellement à la créature de Frankenstein, lui conférant quasiment la jeunesse mythologique éternelle, il utilise ici un vieux capitaine tchéco-hollandais de cargo, un audacieux entrepreneur pragois et un majordome blanchi sous le harnais pour créer à partir des étonnantes salamandres, intelligentes et amphibies, une monstrueuse métaphore ramifiée de la géopolitique des années 1930 (les rivalités entre nations l’emportant toujours sur le salut commun), de l’essence du capitalisme entrepreneurial (de sa tentation démiurgique permanente – dont les échos contemporains sont plus que jamais audibles – à son avidité jamais rassasiée poussant à « vendre la corde pour se faire pendre » selon le mot attribué sans garanties à Lénine), de la montée du fascisme s’appuyant trop aisément sur les divers racismes plus ou moins latents (l’ironie cinglante de l’auteur vis-à-vis des États-Unis donneurs de leçons mais pratiquant de facto une intense ségrégation raciale irrigue aussi le roman) et sur la complicité à peine passive de métallurgistes et de marchands d’armes (anticipant ainsi aussi bien sur « Les damnés » de Luchino Visconti que sur le saisissant et tout récent « L’ordre du jour » d’Éric Vuillard), et même de la récupération passionnée de la critique artiste par les puissances d’argent (comme le traiteront soixante-cinq ans plus tard Luc Boltanski et Eve Chiapello dans leur « Nouvel esprit du capitalisme »).

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Ce n’est pas tout, Messieurs. Je suis loin d’avoir épuisé toutes les tâches du Syndicat des Salamandres : le Salamander Syndicate cherchera dans le monde entier du travail pour des millions de salamandres. Il fournira des projets et des idées pour dompter la mer, il se fera l’avocat des utopies et des rêves gigantesques. Il fournira des plans de nouvelles côtes et canaux, de digues reliant les continents, de chaînes entières d’îles artificielles pour les survols de l’Atlantique, de nouveaux continents créés au milieu des océans. C’est là qu’est l’avenir de l’humanité, Messieurs, les mers recouvrent quatre cinquièmes du globe ; il est certain que c’est trop ; il faut corriger la surface du globe, la carte des mers et des terres. Ce ne sera plus le style du capitaine Van Toch ; nous remplaçons le roman d’aventures de la pêche des perles par l’hymne du travail. Nous avons le choix : serons-nous des épiciers ou bien des créateurs ? Mais si nous nous refusons à penser continents et océans, nous resterons en deçà de nos possibilités. Il a été question tout à l’heure du prix d’un couple de salamandres. Je préfèrerais que nous pensions en milliards de salamandres, en millions et en millions d’unités de main-d’œuvre, que nous envisagions des déplacements de l’écorce terrestre, de nouvelles genèses et époques géologiques.

En 370 pages d’un humour féroce, implacable et jusqu’au-boutiste, se permettant le joli luxe d’une pirouette finale en forme de discussion à bâtons rompus entre le narrateur et l’auteur, « La guerre des salamandres » se compte nettement parmi les chefs d’œuvre intemporels curieusement et bizarrement plus que jamais indispensables à la compréhension des ressorts et des errances possibles de notre monde.

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Discussion

7 réflexions sur “Note de lecture : « La guerre des salamandres » (Karel Čapek)

  1. C’est l’un de mes préférés de Capek. Il s’agit d’un livre assez moderne dans sa construction et mise en page…

    Publié par Goran | 26 mai 2017, 14:51

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