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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Mythocratie – Storytelling et imaginaire de gauche » (Yves Citton)

Analytique et programmatique, un formidable outil de lecture et de reconquête des scénarios artistiques et littéraires qui façonnent les imaginaires contemporains.

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Citton

Nul n’est encore parvenu à déterminer ce que peut un récit. Certains s’offusquent des « mythes » dont on nous berce ; d’autres dénoncent « les histoires » qu’on nous raconte ; d’autres encore veulent croire qu’il suffit de trouver la bonne « story » pour mener les ânes aux urnes, les moutons au supermarché et les fourmis au travail. Plutôt que des dénonciations ou des recettes de cuisine, cet ouvrage propose une interrogation sur les pouvoirs propres des récits, doublée d’un récit sur la nature mythique du pouvoir : mytho-cratie.
Pour ce faire, on articulera trois champs de réflexion, qu’il serait trop ambitieux de prétendre analyser séparément, mais qu’on espère saisir par ce qui les traverse. D’une part, on tentera de faire le point sur l’imaginaire du pouvoir caractérisant les développements récents d’une certaine pensée politique, inspirée à la fois de Spinoza, de Gabriel Tarde, de Michel Foucault et de Gilles Deleuze. Il s’agira de se donner les moyens de repérer et de comprendre les fonctionnements d’un pouvoir apparemment « doux » (soft power), qui insinue, suggère et stimule, plus qu’il n’interdit, ordonne ou contraint – un pouvoir qui « conduit des conduites » en circulant au gré des flux de désirs et de croyances que canalisent nos réseaux de communication « médiatique ».
On s’efforcera par ailleurs de faire la part de réalités, de fantasmes et de potentiels émancipateurs enveloppés dans les pratiques de narration et de storytelling. On s’appuiera ici sur diverses disciplines (au carrefour de l’anthropologie, de la sociologie, de la narratologie et de la sémiotique) pour tenter de comprendre en quoi la structuration narrative constitue une précondition nécessaire à l’action humaine, en même temps qu’un horizon appelé à opérer l’intégration de nos divers gestes quotidiens. Ce sera l’occasion de se demander pourquoi et comment les ressources du storytelling ont pu être accaparées par des idéologies réactionnaires (« de droite »), et sous quelles conditions elles peuvent être réappropriées par des politiques émancipatrices (« de gauche »).
Au point de rencontre entre pratiques de narration et dispositifs de pouvoir, on essaiera enfin de définir un type d’activité très particulier, la scénarisation. Raconter une histoire à quelqu’un, cela revient en effet non seulement à articuler certaines représentations d’actions selon certains types d’enchaînements, mais cela amène également à conduire la conduite de celui qui nous écoute, au gré de ces articulations et de ces enchaînements. En mettant en scène les agissements des personnages (fictifs) de mon récit, je contribue – plus ou moins efficacement, plus ou moins marginalement – à scénariser le comportement des personnes (réelles) auxquelles j’adresse mon récit. Cette activité de scénarisation demande à être analysée à la fois dans ses vertus propres, liées à la nature du geste narratif, et dans ses répercussions au sein de nos dispositifs médiatiques. Passer de la problématique de la narration à celle de la scénarisation implique de se demander à travers quelles structures de communication et avec quels effets possibles une histoire peut affecter un public et orienter ses comportements ultérieurs.

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Avec cet ouvrage redoutable d’intelligence et de pertinence, son cinquième, publié en 2010 aux éditions Amsterdam, Yves Citton poursuivait et amplifiait les travaux qu’il avait conduit jusqu’alors, à la jonction de la philosophie (montrant notamment le cheminement précoce et influent de la pensée de Spinoza, jusqu’à nos jours) et des études littéraires (notamment via son « Lire, interpréter, actualiser » de 2007, chez le même éditeur), en les orientant toutefois dans une direction résolument politique et actuelle, direction qui ne se démentira plus jusqu’à ses ouvrages les plus récents, tels le « Médiarchie » de 2017 ou le « Générations collapsonautes » de 2020.

Il est hors de question de tenter de résumer, ou même simplement de rendre compte, d’un ouvrage d’une telle densité subtile dans le cadre d’une note de lecture comme celle-ci. Nous avons ici un texte majeur, à lire par toutes celles et tous ceux qui se préoccupent un tant soit peu de la manière dont se façonnent les imaginaires contemporains, de la manière dont ces imaginaires déterminent nos pratiques actuelles et futures, et de la manière dont la littérature y joue un rôle beaucoup plus essentiel qu’on ne croit.

Sous les signes doublement essentiels du musicien Sun Ra et du « Jacques le fataliste » de Denis Diderot, fils rouges fondamentaux d’une réflexion qui brasse des dizaines de références, d’illustrations et d’entrechocs, il s’agit bien, comme annoncé dans l’introduction citée ci-dessus d’aller tenter de déchiffrer et d’expliciter ce que la littérature (sous ses formes les plus brutes comme sous ses formes les plus machinées) agence in fine dans le réel. Que « Mythocratie » soit ainsi le premier travail en langue française à se pencher sérieusement – et de façon décisive – sur le collectif bolognais Wu Ming (et sur sa forme primitive Luther Blissett), tant à travers les directions théoriques mises en oeuvre dans l’essai évolutif « Le nouvel épique italien » à partir de 2008 que dans leurs applications pratiques – et ô combien réjouissantes – dans les romans « L’Œil de Carafa » (1999), « 54 » (2002) ou « Manituana » (2007) pour n’en citer que quelques-uns, n’a donc au fond rien de surprenant (même si c’est un véritable plaisir supplémentaire de lecture et de réflexion). Qu’il soit également une référence-clé dans l’excellent et récent ouvrage d’Ariel Kyrou, « Dans les imaginaires du futur », qui y reconnaît volontiers sa dette à l’égard de son collègue au sein du collectif de la revue Multitudes, apparaît aussi très logique : aux côtés du « Le désir nommé utopie » et du « Penser avec la science-fiction » de Fredric Jameson (et bien que produisant en apparence son effort depuis un tout autre secteur du terrain de jeu), allant beaucoup plus loin et plus profondément que le « Storytelling » de Christian Salmon, « Mythocratie » peut s’affirmer comme une clé authentique de compréhension du contemporain, et des ramifications politiques permanentes des formes évoluées et tardives du spectaculaire marchand, tout en esquissant de véritables éléments programmatiques pour penser une reconquête des cœurs et des esprits par les imaginaires et les ambitions « de gauche » – et tout cela conduit avec un humour charmeur oscillant gauchement entre espoir et désespoir.

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On le voit, les nominations les plus banales, sitôt qu’on gratte un peu sous leur surface, révèlent un enchevêtrement vertigineux de questions non posées et de réponses déjà données, qui n’attendent que la plus fragile incertitude pour révéler « une pluralité conflictuelle de requêtes », menaçant d’« un déséquilibre perpétuel » quiconque ne s’en tient pas à « l’imposition extérieure de catégories ou de noms » relevant de « grilles » toutes faites. Comme on l’a abondamment vu au cours du chapitre III, ces nominations ne prennent sens qu’à l’intérieur de narrations (généralement implicites) toujours déjà scénarisées : le mot de « viande » porte en lui l’image d’un chef en toque, armé d’un couteau acéré, qui enchaîne avec virtuosité les actions de coupe, de salage, de poivrage et de remuage de sauce, avec tout son imaginaire de couleurs, de bruits et d’odeurs ; le mot d' »agro-industrie » évoque des animaux parqués dans des cages, nourris de bouillies chimiques, entassés dans des camions, massacrés en série, suspendus et découpés dans des halls aseptisés où les humains ne travaillent que masqués. Les narrations impliquées dans des mots aussi communs sont non seulement scénarisées par avance, elles sont également scénarisantes : qu’on m’annonce de la « viande » et je m’empare de mon couteau, bois une golée de vin rouge, coupe une tranche de pain ; qu’on me parle d' »agro-industrie » et je fronce les sourcils en m’apprêtant soit à expliquer que mon boucher ne se fournit que chez un petit fermier bio de la région, soit, si je suis végétarien, à citer les 78 % des terres agricoles mondiales accaparées par la production de viande.
Outre que cela conduirait rapidement à la paralysie, il serait bien entendu perçu comme très maladroit de se sentir sommé de répondre à la « pluralité conflictuelle de requêtes » qui grouille à chaque repas dans mon assiette ainsi qu’entre mes voisins de table. En promouvant « une vision maladroite et fragile du politique », Michel Vanni tient justement compte du fait qu’on ne peut pas répondre de façon satisfaisante à ces requêtes, ni même savoir avec certitude s’il s’agit de requêtes, ni si c’est bien à nous qu’elles sont adressées. C’est l’incertitude de l’adresse qui fait que certains prêtent attention à des requêtes qu’ils croient percevoir en provenance des animaux, des affamés ou de l’environnement, décidant en conséquence d’arrêter de manger de la viande, tandis que d’autres se sentent parfaitement à l’aise en découpant leur steak saignant.
De même que l’ambivalence qui en est souvent le pendant, la maladresse est inévitable face à de telles incertitudes. Dès lors que nul ne saurait y échapper, ce qui est décisif, c’est le rapport qu’on entretient avec elle. Michel Vanni propose de restructurer le champ de l’éthos politique en opposant « deux « postures » subjectives différentes : la fidélité à la maladresse constitutive des réponses d’une part, et le déni de celle-ci d’autre part ». On peut illustrer et radicaliser cette polarité en mettant d’un côté, en haut à droite, le modèle du chef fasciste, pleinement sûr de lui, qui assène des affirmations assurées et rassurantes, en hurlant des slogans qui magnétisent des foules fascinées ; et, à l’autre pôle, en bas à gauche, la fée Maladroite qui balbutie sa proposition de virage sans être elle-même tout à fait convaincue que ça ne fera pas capoter le carrosse, mais estimant malgré tout que, étant donné les multiples incertitudes de la situation, il vaudrait (peut-être) mieux prendre ce risque, ou du moins en discuter. C’est toute la gamme des scénarisations politiques qui se situe entre ces deux pôles, scénarisations auxquelles on pourrait, sans aucune prétention à la rigueur comptable, attribuer différents coefficients de gaucherie.
« Militer pour l’incertitude ou pour la maladresse » implique de chercher à réformer (en permanence) les institutions, de façon à assouplir les réponses fatalement ossifiées (bureaucratisées) qu’elles apportent aux requêtes de leurs participants et de leurs utilisateurs. Le coefficient de gaucherie se mesurerait ici au « degré d’ouverture des institutions à la maladresse de leurs propres réponses ». Comme le suggère toutefois Michel Vanni lui-même, c’est aussi en termes de « posture subjective » que doit être abordée la gaucherie. Au lieu de se définir principalement par certains contenus idéologiques (être contre les privatisations, pour l’impôt sur les grandes fortunes, etc.), « l’imaginaire de gauche » mérite sans doute de se caractériser par certains modes d’énonciation. Une subjectivité est (au moins un peu) de « gauche » dès lors qu’elle se trouve mal-à-droite à côté du manager qui joue au petit chef ou à côté de l’expert qui assène ses vérités en les appuyant de tout le poids de son autorité scientifique. Dès lors qu’on ressent le besoin de « lutter contre toute une mythologie de l’adresse et de l’efficacité, largement dominante à l’âge du capitalisme mondialisé », l’ennemi n’est bien entendu pas à dénoncer dans l’expert ou le manager eux-mêmes, qui ne font sans doute que répondre de leur mieux à « la pluralité conflictuelle de requêtes » où ils se trouvent enchevêtrés. Si ennemi il y a, il faut le repérer dans certaines façons de mettre en scène le geste de la réponse et de l’énonciation.
L’habitude de multiplier les guillemets – à laquelle il n’aura pas échappé au lecteur que cet ouvrage sacrifiait de façon caricaturale – pourrait par exemple servir de mesure d’un tel coefficient de gaucherie. De par la distance qu’ils instaurent entre le sujet énonciateur et les nominations dont il se sert, les guillemets font affleurer à la surface du texte l’incertitude et la fragilité de ces nominations : chacun d’eux pointe le doigt en direction des mythes sous-jacents qui accompagnent les termes utilisés. Le correspondant à l’oral de cette maladresse typographique est figuré par ces universitaires (généralement anglo-saxons) gardant perpétuellement les bras levés pendant leur conférence, tant ils multiplient le geste par lequel deux doigts recourbés dessinent deux crochets aériens au-dessus de leur tête – selon un tic ridicule et agaçant : gauche

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À propos de Hugues

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