☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Archéologies du futur – Penser avec la science-fiction » (Fredric Jameson)

Douze articles sur la place essentielle de la science-fiction dans la sauvegarde d’un élan utopique vital.

x

RELECTURE

Penser avec la science-fiction

Publié en 2005, traduit en français en 2007 et 2008, en deux volumes (dont celui-ci est le second), par Nicolas Vieillescazes et Fabien Ollier chez Max Milo, « Archéologies du futur » est très certainement l’un des ouvrages fondamentaux du théoricien politique américain, philosophe et critique, Fredric Jameson, connu auparavant principalement pour son puissant « L’inconscient politique » (1981) et pour son très remarqué, bien au-delà des cercles habituels de philosophie politique et culturelle, « Le postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif » (1991).

Fredric Jameson présente une particularité essentielle pour un travail spéculatif de cette nature et de cette ambition à propos de l’imagination en socio-politique : marxiste critique, contributeur habitué de la « New Left Review » (dans laquelle fut publié en 2004 l’article qui devait conduire, après bien du travail, au présent ouvrage), il est aussi un lecteur avide et avisé de science-fiction, et contribue depuis bien des années à « Science Fiction Studies », la grande revue universitaire américaine consacrée au genre, dans laquelle il a signé plusieurs dizaines d’articles consacrés à Philip K. Dick, à Ursula K. Le Guin, à Brian Aldiss, à Olaf Stapledon, ou encore à Kim Stanley Robinson (dont il dirigea d’ailleurs jadis la thèse de doctorat consacrée à Philip K. Dick, précisément), dont certains, éventuellement développés ou réécrits pour l’occasion, forment le présent deuxième volume de l’édition française sous le titre de « Penser avec la science-fiction », le premier tome, « Le désir nommé utopie », ayant présenté l’ensemble de la thèse qu’il s’agit maintenant d’illustrer et approfondir).

Douze articles donc, dont l’ordre de présentation a ici été modifié par rapport à l’édition originale (le titre de cette deuxième partie, « Penser avec la science-fiction », ayant lui-même été significativement infléchi par rapport à « As far as thought can reach »), pour tester le travail théorique effectué sur l’élan utopique contemporain et le caractère roboratif et indispensable de la poursuite d’une « archéologie du futur », en confrontant autant que possible les lignes directrices philosophiques et politiques évoquées dans le premier tome au travail narratif et culturel d’un certain nombre d’auteurs de science-fiction, considérés par Fredric Jameson comme, au total, les mieux équipés pour ce travail salutaire.

Science_Fiction_Studies_Vol9_1982

Si la traduction et la chasse à la bibliographie en français de toutes les références (et elles sont abondantes) mentionnées par Fredric Jameson forcent l’admiration, j’avoue en revanche ne pas comprendre la modification opérée sur l’ordre des articles : « Fourier ou ontologie et utopie » ouvrait fort logiquement le volume d’origine, établissant d’emblée le lien essentiel avec les analyses des grandes utopies du dix-neuvième et du vingtième siècles conduites dans le premier tome, tandis que « Si je trouve une cité pure, j’épargnerai l’homme » concluait parfaitement le propos, grâce à Kim Stanley Robinson, exemple achevé d’intériorisation de l’ensemble du corpus technique et littéraire science-fictif au service d’une démarche cognitive et d’un élan utopique authentiques. Le lecteur iconoclaste pourra faire le choix de lire les douze articles français dans leur ordre d’origine, ce qui donnerait : 12 – 5 – 6 – 1 – 7 – 8 – 11 – 2 – 3 – 4 – 9 – 10, et lui permettrait de plus un astucieux clin d’œil au Julio Cortazar de « Marelle ». C’est donc dans cet ordre que je me propose de rendre compte de chacun des douze articles.

12. « Fourier ou ontologie et utopie » (publié à l’origine en 1994), transition introductive avec le premier tome, est sans doute l’article le plus difficile de ce deuxième volume, replongeant dans le débat philosophique et politique du début du dix-neuvième siècle, pour actualiser (notamment grâce aux travaux récents d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe) la lecture de Fourier, considéré à raison comme le plus proche de la « démarche science-fictive » canonique telle que proposée par Darko Suvin dans son « Metamorphoses of Science Fiction », ouvrage fondateur auquel Fredric Jameson rend à nouveau hommage.

Croisi--re-sans-escale

5. « Les discontinuités génériques en science-fiction : Croisière sans escale de Brian Aldiss » (1973), en choisissant le sujet « classique » en SF du « vaisseau générationnel » (dont, rappelons-le, Laurent Queyssi proposait récemment une très intéressante variation), analyse avec une grande finesse la manière dont, lorsqu’elles sont pratiquées avec brio (chez Brian Aldiss ici, par opposition au plus ancien et plus banal « Les orphelins du ciel » de Robert Heinlein, dont les manques sont utilement soulignés, avec toutefois une réelle indulgence pour l’auteur), les transgressions narratives par rapport aux attentes du lecteur vis-à-vis du genre littéraire servent brillamment la mise en œuvre d’une réflexion sociale et politique (même si, dans le cas d’espèce, Fredric Jameson souligne, du point de vue néo-marxiste qui est bien entendu le sien, les flagrantes ambiguïtés idéologiques et réactionnaires de l’auteur anglais de la new wave). Au passage, on profitera d’une exceptionnelle analyse du motif de la jungle tropicale chez Aldiss et de ses implications, analyse précieuse pour une lecture encore plus riche de l’essentiel « Un navire de nulle part » d’Antoine Volodine.

« On pourrait à mon sens montrer (et les œuvres de Philip K. Dick nous serviraient de pièces principales) que l’obsession thématique de la SF pour la manipulation à la fois comme phénomène sociale et comme cauchemar peut être appréhendée comme une projection de la forme de la SF sur son contenu. Cela ne revient pas à nier l’urgence et l’évidence que possède le thème de la manipulation dans le monde où nous vivons, mais seulement à poser qu’il existe une relation privilégiée, une harmonie préétablie entre ce thème et les structures littéraires caractéristiques de la SF. En limitant provisoirement cette généralisation à Croisière sans escale, il me semble que ce n’est pas un hasard si la question sociale fondamentale à l’œuvre dans un livre où l’auteur joue avec son lecteur (changeant constamment d’orientation, déroutant les attentes du lecteur, dévoilant de faux indices génériques, et, plus généralement, utilisant son intrigue officielle comme un prétexte pour manipuler les réactions du lecteur) est celle de la manipulation de l’homme par l’homme. Dans Croisière, nous touchons à l’union de la forme et du contenu à ce point précis où se révèle l’identité fondamentale entre la structure narrative analysée auparavant et le problème politique soulevé par la fin du livre. »

MGN

6. « La réduction du monde chez Le Guin » (1975) constitue à lui seul une pièce maîtresse de l’ouvrage et du propos, en décortiquant, par une subtile comparaison entre « La main gauche de la nuit » (1969) et « Les dépossédés » (1974), la manière dont Ursula K. Le Guin procède, usant d’une véritable démarche d’ « expérience de pensée » au sens scientifique galiléo-copernicien du terme, pour « réduire le périmètre expérimental » de ses mondes imaginaires de Nivôse et d’Anarres (différemment, justement, cinq ans plus tard, dans un roman s’affirmant d’emblée comme une « utopie ambiguë ») afin d’y développer avec le sérieux et l’intelligence qu’on lui connaît sa narration autorisant un authentique travail politique et utopique.

« Il me semble important d’insister sur cette fonction cognitive et expérimentale du récit afin de le distinguer d’autres représentations plus cauchemardesques de la séparation hermétique de la conscience vis-à-vis du monde extérieur (ainsi, par exemple, de la « semi-vie » des morts dans « Ubik » de Philip K. Dick). L’une des potentialités les plus significatives de la SF en tant que forme, c’est précisément cette capacité qu’elle a d’offrir quelque chose comme une variation expérimentale sur notre univers empirique ; et Le Guin a justement décrit son invention de la sexualité géthénienne comme une « expérience de pensée », dans la tradition des grands physiciens : « Einstein envoie un rayon de lumière dans un ascenseur en mouvement ; Schrödinger met un chat dans une boîte. Il n’y a pas d’ascenseur, pas de chat, pas de boîte. C’est dans l’esprit que l’expérience se déroule, dans l’esprit que la question se pose. » On voudrait seulement rappeler que la « grande littérature » affirmait aussi autrefois de telles visées. Si datée que soit la notion d’hérédité que défendait Zola et si naïve qu’ait pu être sa fascination pour la description par Claude Bernard de la recherche expérimentale, le concept naturaliste du roman expérimental constituait précisément, à l’aube de l’émergence du modernisme, une réaffirmation de la fonction cognitive de la littérature. Le fait que cette assertion ait désormais perdu toute crédibilité montre simplement que l’environnement qui est le nôtre – le système total du capitalisme monopoliste tardif et de la société de consommation – nous paraît si immuable et sa réification si étouffante et impénétrable, que l’artiste sérieux n’est plus libre de le bricoler ni d’en imaginer des variations expérimentales. Les opportunités historiques offertes à la SF en tant que forme littéraire sont intimement liées à cette paralysie de la « grande littérature ». Le caractère officiellement « non sérieux » ou populaire de la SF constitue un élément indispensable de sa capacité à relâcher ce tyrannique « principe de réalité » qui censure, donc handicape le grand art, et de ce fait à permettre à la forme paralittéraire d’hériter de la vocation à nous offrir des visions alternatives d’un monde qui a partout ailleurs paru résister au changement, fût-il imaginaire. (Cette description du transfert de l’une des fonctions traditionnelles les plus vitales de la littérature à la SF semble confortée par les tentatives de plus en plus marquées, dans la « littérature » actuelle – chez Thomas Pynchon, par exemple -, pour réintégrer ces capacités formelles dans le roman littéraire). »

Les dépossédés

1. « Progrès contre utopie ou Peut-on imaginer le futur ? » (1982), avec sa provocante citation de Karl Marx en exergue (« On verra alors que, depuis longtemps, le monde possède le rêve d’une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement », lettre à Arnold Ruge de septembre 1843), est sans doute l’article charnière du recueil (il est donc particulièrement dommage de l’avoir placé en ouverture du volume français), se propose de passer l’idée moderniste de progrès au filtre de l’élan utopique d’Ernst Bloch tel que « revisité conceptuellement en SF » par le premier tome des « Archéologies du futur », en poursuivant l’idée apparue dans l’article précédent (celui sur Ursula K. Le Guin), à savoir que les spécificités narratives du genre littéraire science-fiction lui confèrent structurellement un rôle indispensable, vital, dans cette entreprise critique.

Progressant à partir du travail classique de Georg Lukacs sur Walter Scott et le roman historique et à partir des travaux précédents de l’auteur lui-même sur Raymond Chandler et sur Dashiell Hammett, il s’agit ici à la fois de revendiquer la spécificité de la science-fiction (d’une manière au fond assez différente de celle de Darko Suvin, même s’il est à l’origine du développement théorique) et d’élucider, autant que possible, le contenu du nuage fumigène qui entoure encore bien souvent le lien entre « ailleurs et demain » et « ici et maintenant » (sachant que Fredric Jameson s’y prend d’une manière assez différente de celle qui fit rage en France dans les années 1970 entre Gérard Klein et les auteurs édités chez Kesselring, – dont la paradoxale synthèse se concrétisa avec tant de bonheur, le temps de quelques étés, au sein de la revue Univers, grâce à l’amitié entre les pôles opposés Jacques Sadoul et Yves Frémion, si on me permet ce petit clin d’œil historico-politique).

ALRDTP

« En réalité, cette forme de représentation, ce dispositif narratif particulier [NDA : celui de la science-fiction], a toujours entretenu un apport plus complexe à son contenu manifeste (le futur). Car l’apparent réalisme, l’apparente représentationnalité de la SF, dissimule depuis toujours une structure temporelle bien plus complexe : il ne s’agit pas de nous donner des « images » du futur – quelle que soit la signification de telles images pour un lecteur qui, de toute façon, mourra avant qu’elles ne « se réalisent » -, mais de défamiliariser et de restructurer l’expérience que nous avons de notre présent, et ce sur un mode très spécifique, distinct de toute autre forme de défamiliarisation. Des grands empires intergalactiques d’un Asimov, de la Terre, dévastée et stérile, des romans post-catastrophiques d’un John Wyndham, au futur proche des banques d’organes et des mineurs de l’espace d’un Larry Niven, en passant par les conapts, autofabs, ou psycho-valises de l’univers de Philip K. Dick, toutes ces représentations apparemment pleines s’inscrivent dans un processus de distraction et de déplacement, de refoulement et de renouvellement latéral de la perception, dont on trouve des équivalents dans d’autres formes de la culture contemporaine. Dans la « grande » littérature, l’œuvre de Proust n’était que la forme la plus monumentale de cette découverte : le présent – dans cette société, dans la dissociation physique et psychique des sujets humains qui l’habitent – est inaccessible directement, engourdi, vide d’affect. Si donc nous voulons rompre avec notre isolement monadique et « éprouver », pour la première fois et pour de vrai, ce « présent » qui est, après tout la seule chose que nous ayons, il nous faut mettre au point de savantes stratégies obliques. Chez Proust, c’est la fiction rétrospective de la mémoire et la réécriture après-coup qui sont mobilisées pour que l’intensité d’un présent, qui n’existe désormais plus que dans le souvenir, puisse être éprouvée dans une actualité posthume, arrachée au temps, sous un jour totalement inattendu. »

La-faune-de-l-espace

7. « La science-fiction comme genre spatial : The Exile Waiting de Vonda Mc Intyre » (1987) se fonde sur le premier roman publié en 1975 par Vonda McIntyre, trois ans avant le couronnement de son deuxième, « Le serpent du rêve », par les prix Hugo et Nebula (premier roman dont, unique exception dans l’ensemble des deux volumes français, le traducteur a omis de signaler l’existence d’une traduction : « Loué soit l’exil », en Titres SF) pour analyser la manière dont l’élan utopique science-fictif est capable d’utiliser l’espace figuratif du « space opera » (en résonance avec l’article suivant, focalisé sur A.E. Van Vogt), mais s’expose ce faisant, comme une flagrante dérive observable depuis quelques années le démontre a posteriori (à l’exception heureuse et notable du travail de Iain M. Banks), à une dilution dans la « série sans fin » qui reprend paradoxalement les codes d’un autre « opera », le « soap », et se vide ainsi progressivement de son sens et de sa visée.

Et par anticipation, Fredric Jameson semblait d’ores et déjà dans cet article invoquer le travail de Catherine Dufour (qu’il devrait donc absolument, comme tout un chacun, lire – et plus encore au regard de l’article qui suit presque, « La longévité comme lutte des classes »), et tout spécialement de son « Outrage et rébellion » (2009) :

« Cependant, pour que le roman puisse être lu ainsi, il aurait fallu que sa conclusion fût radicalisée et intensifiée par une représentation plus spectaculaire de l’explosion des bas-fonds, de ce moment où les mutants et les marginaux sortent de leurs cavernes pour accéder à la « lumière du jour » de ce qui reste encore de civilisation (et de pouvoir étatique) – l’armée triomphante des mutants poursuivant les vestiges de la force de frappe des pseudo-frères. S’il s’agissait de « performer » le roman grâce à un certain type de lecture, s’il s’agissait d’organiser le récit autour d’un certain rythme, alors on aurait souhaité que l’émergence des mutants possédât quelque chose de la force de l’apparition, sur le rivage, de l’armée rebelle dans « Queimada » de Pontecorvo (1968) : apparition de la racaille, combattants en haillons, à pied ou montés sur des chevaux, suivis d’aides de camp et de carrioles ; cette masse qui, apparaissant et s’approchant, s’étend à perte de vue. »

8. « L’espace de la science-fiction » (1984), dont le titre anglais ajoutait « Narrative in Van Vogt », constitue un article inattendu, dans la mesure où Fredric Jameson, critique « intellectuel » et « sérieux » s’il en est, y prend la défense paradoxale d’A.E. Van Vogt, contre le discrédit dans lequel il fut plongé, bien avant l’errance scientologique, par la charge critique conduite par Damon Knight. Rappelant que, de l’aveu même de Philip K. Dick, « si je n’avais pas lu Van Vogt, je n’aurais jamais écrit de science-fiction », l’auteur analyse les dispositifs débridés mis en œuvre par l’imagination prolixe du premier créateur de l’étranger radical, décrypte le motif des « deux extra-terrestres » qui, à la racine de « La faune de l’espace » (1939) comme de son descendant (tardivement avoué après un passage par le tribunal), l’ « Alien » de Ridley Scott, et dans un saisissant rapprochement avec le travail classique de Lewis Henry Morgan (« Ancient Society », 1877) , montre comment Van Vogt ouvrit, seul parmi les auteurs de « l’Âge d’Or de la Science-Fiction » des années 1940, une singulière fenêtre sur l’inconscient politique du capitalisme moderne.

Immortalité à vendre

11. « La longévité comme lutte des classes » (1996), l’un des articles les plus puissants au sein du recueil, déchiffre avec bonheur « l’utopie en action » que représentent prolongation de la vie et immortalité, à travers leur traitement littéraire en science-fiction, en y discernant les logiques de divergence radicale de l’espèce humaine par le pouvoir de l’argent, logique par ailleurs brillamment explorée, hors de tout filtre analytique marxisant, par le webzine laspirale.org de Laurent Courau, dont la lucidité depuis 1995 sera également évoquée à propos de l’article « Globale Parano » ci-dessous. Fondant son analyse sur l’influence socio-politique décisive de George Bernard Shaw à son heure, Fredric Jameson analyse son « En remontant à Mathusalem » (1920) pour le confronter habilement aux « Enfants de Mathusalem » (1958) de Robert Heinlein (qu’il égratigne à nouveau, sans méchanceté, au passage), mais surtout aux deux réussites intemporelles que sont le « Jack Barron et l’éternité » (1969) de Norman Spinrad (à qui Jameson rend ici un hommage appuyé) et au « Immortalité à vendre » (1989) de Joe Haldeman, admirable, mentionnant par ailleurs Robert Sheckley, Clifford D. Simak, Robert Silverberg ou encore l’emblématique film de John Frankenheimer, « L’opération diabolique » (1966).

« Car ce sont finalement ses connotations politiques qui empêchent ce nouveau paradigme [NDA : celui d’une médicalisation orchestrée de la vie éternelle] de régresser au rang d’accessoire scientifico-technologique d’un Âge d’or de la SF depuis longtemps révolu. L’idée selon laquelle, dans le conservatisme croissant des années Reagan, la SF s’est rabattue sur des centres d’intérêt plus scientifiques (ou, mieux, que dans une dissociation de la sensibilité à la Eliot, ses énergies se sont divisées entre d’une part ce retour à la science, et d’autre part une reddition à la production à multiples tomes de la fantasy), cette idée paraît assez plausible, mais il serait indiqué de la nuancer. Je pense en effet que la fascination actuelle pour la science dure est tout aussi sociologique qu’épistémologique, notamment du fait de l’énorme récupération, aux États-Unis, de la science dure par les secteurs des affaires et de la défense. Cela signifie que, si nous avons un intérêt pour la science contemporaine, alors nous ne nous intéressons pas seulement aux théories mais aussi à la mécanique de l’expérimentation – aux procédures d’attribution de subventions, au lobbying grâce auquel les équipements nécessaires (des télescopes géants aux coûteux accélérateurs de particules) trouvent leurs sources de financement. Ce qui nous conduit enfin à  un intérêt pour la psychologie des nouveaux scientifiques qui ont, peut-être depuis « La double hélice », commencé à supplanter les artistes traditionnels comme déguisements caractérologiques et expressions déformées de la représentation de ce que pourrait être un travail utopique non aliéné. Mais à l’évidence, au moment où nous commençons à nous intéresser à l’activité scientifique comme question de collectif ou de corporation, en termes de professionnalisme, de dispositions et d’aptitudes psychologiques socialement déterminées – en d’autres termes, à la science yuppie, si je puis m’exprimer ainsi -, à ce moment, nous ne sommes pas loin de la réapparition convulsive de la politique générale.
Comment pourrait-il en être autrement dans une situation où les problèmes psychologiques les plus intimes de soin gériatrique et de médecine contraceptive font, au milieu des problèmes par trop physiques des SDF et de l’administration massive et systématique de médicaments aux patients âgés ou à ceux qui souffrent de troubles psychiatriques, quotidiennement l’objet de l’attention des médias ? dans une situation où l’on débat des salaires de ceux qui sont désignés par euphémisme de « fournisseurs de soins de santé » avec autant d’acrimonie que des primes annuelles des grands patrons ? Dans une situation où la privatisation des hôpitaux devient affaire de profit et de business, et où l’on sollicite l’investissement dans l’ensemble de « l’industrie de la santé » ? Dans ce climat, non seulement l’organisation de tous les corps professionnels, y compris des scientifiques, se voit instantanément ramenée à la micropolitique, mais les privilèges politiques spécifiquement liés à la santé ne sauraient qu’atteindre un niveau panique si l’on y ajoutait l’éventualité que l’on pourrait être choisi pour vivre éternellement, sans doute en payant cash. »

Notons au passage, hors du champ science-fictif stricto sensu, mais juste à sa joyeuse frontière, la puissante contribution à cette réflexion sur le fantasme médical de maîtrise économique du corps, apportée par l’écrivain « expérimental » américain Steve Tomasula avec son « Ligatura » (2002).

Ubik

2. « Philip K. Dick, in memoriam » (1982), 3. « Après Armageddon : Systèmes de personnages dans Dr. Bloodmoney » (1975) et 4. « Histoire et salvation chez Philip K. Dick » (2000) forment à eux trois, en soixante pages, le morceau de bravoure par lequel Fredric Jameson, grand spécialiste de Philip K. Dick, se situant fort loin des « explications » psychédéliques, schizophrènes et religieuses auxquelles se limitent trop de prétendues exégèses de l’auteur, illustre l’une de ses thèses centrales, à savoir le rôle spécifique joué par la science-fiction dans la création et dans la transmission d’un rapport à l’histoire actualisant notre présent comme passé d’un futur imaginé.

« Voyez la capacité qu’avait Dick de traiter l’histoire. La société de consommation, la société des médias, la « société du spectacle », le capitalisme tardif – peu importe le nom que l’on donne à ce moment – se caractérise par la perte du sens de l’histoire, non seulement du passé mais aussi des futurs. Cette incapacité à imaginer la différence historique – ce que Marcuse appelait l’ « atrophie de l’imagination utopique » – constitue un symptôme pathologique du capitalisme tardif bien plus significatif que le « narcissisme ». L’ « art de nostalgie », d’ « American Graffiti » aux romans (du reste excellents d’ E.L. Doctorow, témoigne non d’un intérêt pour le passé, mais plutôt de sa transformation en une série de purs stéréotypes. Quant aux vieilles leçons de la théorie et de la pratique révolutionnaires, elles sont souvent – même elles – viciées par la nostalgie historique (« Reds » est aussi un film de nostalgie historique, hélas !).
On conçoit généralement la science-fiction comme la tentative d’imaginer des futurs inimaginables. Mais au fond, son sujet n’est peut-être autre que notre propre présent historique. L’avenir des romans de Dick rend notre présent historique en le transformant en passé d’un futur de fantasme, ainsi dans les passages les plus électrisants de ses livres. »

250px-Semiotic_square1.svg

Analysant l’usage de la dégradation systémique dans l’ensemble des romans, de la fuite des objets et de la dissolution du sens, Fredric Jameson applique avec rigueur l’un de ses outils heuristiques favoris, le rectangle sémiotique d’A.J. Greimas, à une dissection minutieuse de « Dr. Bloodmoney » pour en extraire, justement, un rapport paradoxal à l’histoire qui se fait, s’est faite et se fera, peut-être. Et en décortiquant la nature des fantasmes mis en jeu dans « Ubik » et dans « Le Dieu venu du Centaure », tout particulièrement (mais aussi dans « En attendant l’année dernière », dans « Au bout du labyrinthe » ou dans « Glissement de temps sur Mars »), il détecte ce qui est sans doute l’objet théorique culturel central autour duquel s’organise la narration philosophique de Philip K. Dick, et le moteur-repoussoir de son élan utopique personnel.

« Car après tout, nous avons affaire, avec le mercerisme comme avec les combinés P.P., à un spectacle télévisuel interactif (l’omniprésence actuelle de cette technologie de communication est peut-être une bonne excuse pour rappeler sa nouveauté dans les années 1950, ainsi que les peurs et les préoccupations culturelles qu’elle inspirait alors, et qu’elle continue de susciter). Ainsi, nous pouvons avancer que ces épisodes englobent effectivement une méditation sur la culture de masse, hypothèse du reste renforcée par Cornel West, qui a souligné que la religion fait pleinement partie de la culture de masse américaine (ce pourquoi il déplorait qu’elle fût absente du domaine des Cultural Studies). Les drogues participent aussi, peut-être, de la culture de masse américaine ; la crainte qui, dans tous les cas, se manifeste, c’est justement celle d’une certaine « fusion » avec le médium, donc celle d’une perte de l’autonomie individuelle. La télévision relève en tout cas de ces thèmes propres au contexte des années 1950, de ces références aux événements d’alors qui, comme nous l’avons vu, sont (au même titre que la dramatisation de la poupée Barbie, alors une nouveauté) absorbés dans l’œuvre de Dick ; et l’on pourrait suggérer que si, chez Dick, les drogues et la schizophrénie sont mauvaises, ce n’est pas parce qu’elles provoquent des hallucinations, mais parce que ces hallucinations sont trop étroitement liées à la télévision. »

Notons au passage que Jameson souscrit ainsi indirectement à la recommandation que voici : pour toutes les lectrices et lecteurs de Philip K. Dick, un détour s’impose, tôt ou tard, par Marshall McLuhan, et tout particulièrement par son trop méconnu en France « La mariée mécanique – Folklore de l’homme industriel », dont une somptueuse édition française est disponible aux éditions ère, et peut même être acquise chez Charybde ou directement ici.

identification_des_schemas

9. « Globale Parano » (2003), dont le titre perd inévitablement un peu du sel Hunter S. Thompsonien de « Fear and Loathing in Globalization », est un article captivant à deux titres : d’une part, il permet de revenir, plus en détail que dans le premier tome, sur le regard ambigu, voire dubitatif, que porte Jameson sur le sous-genre littéraire, au sein de la science-fiction, du cyberpunk « canonique » ayant immédiatement suivi l’explosion du « Neuromancien » de William Gibson en 1984, et de mieux saisir, au-delà d’un intérêt narratif et esthétique que l’auteur ne nie absolument pas, au contraire, la méfiance engendrée par le nihilisme trop souvent niché au cœur de la tentation hacktiviste comme par le fort risque d’impasse de la « Zone d’autonomie temporaire » chère aux émules d’Hakim Bey (dont la lecture du poétique « Black Fez Manifesto » demeure quoi qu’il en soit un must jubilatoire) ; d’autre part, il est l’un des rares exemples critiques (aux côtés duquel il faut noter la présence du webzine laspirale.org de Laurent Courau, comme signalé plus haut) à discerner l’évolution radicale que constitue chez William Gibson la publication de son « Identification des schémas » en 2003, évolution vers un contenu politique beaucoup plus affirmé qu’auparavant, habilement dissimulé sous plusieurs couches d’esthétique contemporaine du branding et du cool (car traquant avec brio la spectacularisation marchande ayant investi lourdement l’art et la production de sens, grâce aux paradigmes issus de la mode), et voyant naître la divergence qui semble aller croissant, parmi les « pères » du cyberpunk, entre William Gibson et Bruce Sterling.

x

Trilogie martienne

10.  » « Si je trouve une cité pure, j’épargnerai l’homme » : Réalisme et utopie dans la trilogie de Mars de Kim Stanley Robinson » (2000) conclut fort logiquement l’ouvrage en analysant avec soin comment, sous une forme monumentale en trois épais volumes, enveloppée d’un solide manteau d’invisibilité « hard science », Kim Stanley Robinson atteint quasiment la perfection de la visée utopique en action et en spéculation – et Fredric Jameson rappelle malicieusement en exergue la citation classique de Darko Suvin : « À strictement parler, l’utopie n’est pas un genre en soi, mais plutôt le sous-genre socio-politique de la science-fiction ».

« Tous ceux qui continuent de penser que la science-fiction est affaire de science voudront certainement considérer que la trilogie de Mars relève de cette catégorie. Car si d’une part les scientifiques et autres ingénieurs comptent parmi ses principaux personnages, d’autre part on trouve là des pages et des pages de courts essais consacrés à une multitude de sujets qui relèvent assurément de la science dure, et qui pour la plupart ont trait à la terraformation : par exemple, la biochimie des roches et des solides ; la dynamique des gaz et la composition de l’atmosphère ; les aquifères et la libération de l’eau et d’autres liquides ; des micro-organismes génétiquement fabriqués et de l’ADN génétiquement reconstitué ; la radiation, la lumière, la chaleur ; la chaîne alimentaire ; la structure de la terre ; la météorologie et la dynamique du vent et du climat ; les systèmes botaniques et de classification ; la théorie des cordes et celle des champs unifiés en physique ; la mécanique de la vitesse dans le contexte astronomique et militaire. Au cours de ces brèves et ludiques explications, Robinson parvient à capter l’attention du lecteur ; et l’on aimerait savoir ce qu’en pensent les scientifiques, ou compulser un recueil d’articles écrits par des experts concernant son traitement de ces questions spécialisées, que je considère comme un mélange de conceptualisation fondée sur les toutes dernières recherches et de « spéculation » plus conventionnelle. Le critique littéraire, il est vrai, voudra placer ici un rappel : le roman propose une mimèsis de la science et de l’activité scientifique, non la chose même. (…)
À mon sens, c’est la manière dont ces faits et découvertes scientifiques sont présentés qui possède la plus grande pertinence : ils sont ici mis en scène comme données et comme matériaux bruts destinés à résoudre des problèmes, plutôt que comme éléments abstraits et contemplatifs d’une épistémologie ou d’une image scientifique du monde. Non seulement les « problèmes » – les crises, les dilemmes, les catastrophes – ont une plus grande portée dramatique que les questions de science théorique qui classiquement restent sans réponse ; mais potentiellement, ils libèrent un type d’imagination très différent, et suscitent un ensemble de propositions et de solutions bien plus folles (…). »

Fredric_Jameson_author

Fredric Jameson.

x

Utilisant Mars comme un gigantesque laboratoire scientifique, mais surtout – et sans recours à la « réduction du monde » évoquée plus haut à propos du travail d’Ursula K. Le Guin, vingt ans plus tôt – psychologique, anthropologique, social et politique, en un mot, Kim Stanley Robinson se dote d’un fabuleux banc d’essai à spéculation et test utopiques, lui permettant de balayer au fil de sa formidable tâche des dizaines de questions, tant théoriques que pratiques, se posant à une communauté humaine bien décidée à faire œuvre d’imagination pratique en n’hésitant pas à faire bouger les lignes du traditionnel compromis idéalisme / pragmatisme. Allant même plus loin que la lecture attentive et fascinée proposée par Fredric Jameson, on notera que sur des sujets moins familiers au critique philosophico-culturel marxisant, tels ceux touchant les futures formes d’organisation entrepreneuriale et socio-capitalistique, l’auteur explore même (ce qui est fort rare dans la science-fiction) des pistes alternatives d’ « économie sociale et solidaire en grand » ou de « capitalisme 3.0 » (pour emprunter au vocabulaire de Muhammad Yunus) sur lesquelles bien peu d’essayistes traditionnels se risquent, encore de nos jours.

Il n’est pas étonnant dans ces conditions que « La trilogie martienne » puisse apparaître, à bon droit, comme l’une des plus fascinantes créations littéraires contemporaines, et comme un représentant emblématique de ce que la science-fiction peut produire d’extraordinaire en étant fidèle à sa mission telle que Fredric Jameson, après un certain nombre d’autres analystes, mais plus fermement et plus justifiablement, la conçoit.


Presque indépendamment du tome un, qu’il complète pourtant idéalement, ce « Penser avec la science-fiction » devrait profondément réjouir toute lectrice et tout lecteur de ce genre littéraire, mais devrait aussi captiver, en dehors de ce vaste cercle, toutes celles et tous ceux dont la curiosité demande régulièrement : « Mais qu’est-ce donc, ce que la science-fiction peut apporter, qui échapperait largement à la littérature dite « générale » ? ».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :