☀︎
Notes de lecture 2012

Note de lecture : « New Italian Epic – Le nouvel épique italien » (Wu Ming)

Manifeste littéraire et politique d’une rare puissance roborative.

x

NOTE DE LECTURE REMANIÉE EN NOVEMBRE 2014

New Italian Epic cover

Issu d’une série de conférences et séminaires donnée au Canada et aux États-Unis par Wu Ming 1 (Roberto Bui) en 2008, revu et enrichi ou amendé plusieurs fois depuis, disponible en librairie en Italie et sous forme numérique en plusieurs langues sur l’ancien site des Wu Ming (réalisée en juin 2008, la traduction française d’Estelle Paint est celle de la version d’avril 2008), ce texte du toujours étonnant collectif bolognais, auteur entre autres des exceptionnels romans « Q (L’Oeil de Carafa) », « 54 » ou « Manituana », est l’un des rares manifestes littéraires et politiques réellement ambitieux et – ô combien – roboratifs parus ces dernières années en Europe (voire dans le monde).

Couvrant un échantillon significatif d’une certaine littérature italienne de la période 1993-2008, le texte tente de dégager les contours, informels, d’une ligne commune associant des auteurs ne s’étant pas concertés, mais écrivant visiblement dans un même contexte de refus de la dépolitisation présentée comme fatale et universelle, et de méfiance vis-à-vis de l’ironie dite « post-moderniste » qualifiée de seul refuge salutaire possible.

Ayant suscité le plus souvent de riches et productifs débats en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, au Royaume-Uni et dans les pays scandinaves, le texte a en revanche provoqué colère et indignation de la part de nombreux auteurs et politiciens culturels italiens, dénonçant à la fois la violence symbolique de cette lecture engagée de la production littéraire contemporaine dans leur pays, l’aspect « coup publicitaire » du manifeste, et l’indéniable horizon d’instrumentalisation artistique ouvert – et peut-être même réclamé – par les Wu Ming. L’écho en France a été modeste, au mieux, et c’est sans doute, ne nous voilons pas la face, le symptôme de quelque chose aussi.

En Occident, après la chute du Mur et la première guerre du Golfe, beaucoup (des commentateurs surtout) parlaient d’un « nouvel ordre mondial ». Ordre, clarté. La Guerre Froide achevée, la démocratie victorieuse et certains allèrent jusqu’à annoncer la fin de l’Histoire. L’Homo Liberalis était le modèle définitif de l’être humain.
Il s’agissait, en égale mesure, d’une propagande vulgaire, d’une hallucination collective et d’une folie des grandeurs. Les années quatre-vingt-dix ne furent pas seulement « la décennie la plus avide de l’histoire » (selon la définition de Joseph Stiglitz), mais aussi la plus naïve, mégalomane, auto-indulgente et baroque. La célébration tapageuse du pouvoir et du « style de vie occidental » atteignit des niveaux jusque là jamais égalés, de quoi faire pâlir les fêtes de Versailles durant l’Ancien Régime.
Art et Littérature n’eurent pas besoin de monter sur le wagon de l’auto-complaisance, car ils y étaient déjà installés depuis un bon moment, mais ils eurent de nouveaux encouragements pour se prélasser dans l’illusion, ou peut-être dans la résignation. Rien de nouveau ne pouvait avoir lieu sur terre, et beaucoup eurent la conviction que la seule chose à faire était de se réchauffer au doux soleil de l’existant. Conséquence : orgie de citations, clins d’oeil, parodies, pastiches, remakes, revivals ironiques, trash, détachement, postmodernismes à deux sous.

antracite

Un personnage : Pantera (Valerio Evangelisti)

Les Wu Ming partent d’un constat empirique : la curieuse conjonction qui fit paraître, quelques mois après le 11 septembre 2001, leur « 54 » (en cours de relecture au moment de l’effondrement des tours jumelles) et le « Black Flag » de Valerio Evangelisti, puis les résonances ouvertes, face à ces deux textes, cinq ans plus tard, par la parution presque simultanée, à nouveau, de « La saison des massacres » de Giancarlo de Cataldo et de « Manituana ». C’est cette coïncidence apparente qui déclencha la réflexion devant aboutir au séminaire de Montréal, puis au texte « New Italian Epic ».

Il se passe quelque chose dans la littérature italienne. Je parle de la convergence vers une unique – bien que vaste – nébuleuse narrative de plusieurs écrivains, dont beaucoup sont en voyage depuis le début des années quatre-vingt-dix. En général ils écrivent des romans mais ils ne dédaignent pas de se lancer ponctuellement dans des essais ou dans d’autres domaines, et parfois ils produisent des « objets narratifs non-identifiés ». Plusieurs de leurs livres sont devenus des best-sellers et/ou des long-sellers en Italie et dans d’autres pays. Ils ne forment pas une génération à l’état-civil, parce qu’ils sont de différents pages, mais ils sont une génération littéraire : ils partagent des segments de poétiques, des morceaux de cartes mentales et un désir féroce qui les ramène à chaque fois aux archives ou dans la rue, ou là où les archives et la rue coïncident.

Citer l’ensemble des œuvres et des auteurs appelés pour illustrer le propos serait ici fastidieux, alors que c’est résolument passionnant à la lecture intégrale (sans parler des innombrables pistes de lecture ainsi fournies). Mentionnons tout de même, pour donner une idée du contour, en sus des deux déjà nommés plus haut, Andrea Camilleri, Carlo Lucarelli, Massimo Carlotto, Pino Cacucci, Giuseppe Genna, Roberto Saviano, Antonio Scurati, pour en rester à ceux disponibles en français. Par delà les différences – évidemment bien réelles – entre toutes et tous, le rassemblement se produit bien, semble-t-il, autour d’une notion « renouvelée » de l’épique et autour d’une insertion judicieuse d’une conscience politique qui refuse d’être désabusée, et qui cherche réellement à s’incarner en littérature « populaire », au grand et beau sens du terme.

Ces récits sont épiques parce qu’ils ont pour objet des faits historiques ou mythiques, héroïques ou de toute manière aventuriers : guerres, anabases, voyages initiatiques, luttes pour la survie, toujours à l’intérieur de plus vastes conflits qui décident du sort de classes, peuples, nations, ou même de l’humanité toute entière, sur fond de crises historiques, catastrophes, formations sociales au bord de la rupture. Souvent le récit fusionne des éléments historiques et légendaires, quand il ne confine pas au surnaturel. Beaucoup de ces livres sont des romans historiques, ou tout du moins ils ont l’apparence d’un roman historique, parce qu’ils reprennent les conventions, les caractéristiques stylistiques et les stratagèmes de ce genre.

Genna Hitler

Un roman emblématique du « Nouvel épique italien », dont on regrette terriblement qu’il n’ait pas encore trouvé son éditeur français.

Précisant un certain nombre d’influences, tant du côté des fondateurs du roman italien moderne que des grands Sud-Américains et de James Ellroy, les Wu Ming précisent l’insertion du « nouvel épique italien » dans l’histoire contemporaine de l’Italie, de sa position centrale dans la stratégie de l’OTAN lors de la guerre froide, des sombres années et post-années de plomb, et de sa place au cœur de la mondialisation heureuse sous sa forme berlusconienne et sous celle du joyeux écrasement des opposants (de Gênes en 2000 à la vallée de Suse aujourd’hui). Ils tentent ensuite, en s’appuyant sur de très nombreux exemples, de donner quelques caractéristiques empiriques semblant communes (ou proportionnellement sur-représentées) aux œuvres concernées :

1. Don’t keep it cool and dry.
2. Regard « en biais », hasard du point de vue.
3. Complexité narrative, pop attitude.
4. Histoires alternatives, uchronies potentielles.
5. Subversion « cachée » de langage et de style.
6. Objets narratifs non identifiés.
7. Communauté et transmédialité.

Grand bonheur de réflexion, de lecture en soi et de source d’autres lectures, voici un texte théorique d’un abord aisé, digeste et alerte, subtilement militant, dont il serait bien dommage de se priver.

En fin de compte, l’impulsion qui est à la base des livres dont j’ai parlé peut être lue dans cette phrase : « Les sots appelaient « paix » le simple éloignement du front.
Ne faisons pas comme si le front de cette guerre était éloigné.
N’appelons pas cette feinte « paix ».
Nous ne sommes pas en paix.
La littérature ne doit pas, ne doit jamais, se croire en paix.

J’ajouterai qu’une grande partie des auteurs cités dans cet essai ont une ou plusieurs notes de lecture disponibles sur ce blog, qu’il sera aisé de consulter en utilisant la barre de recherche en haut de cette page.

x

Photo_wuming

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Nicolas Eymerich, inquisiteur  – Eymerich 1 (Valerio Evangelisti) | «Charybde 27 : le Blog - 27 décembre 2015

  2. Pingback: Note de lecture : « Les Chaînes d’Eymerich  – Eymerich 2 (Valerio Evangelisti) | «Charybde 27 : le Blog - 30 décembre 2015

  3. Pingback: Note de lecture : « Le Corps et le Sang d’Eymerich  – Eymerich 3 (Valerio Evangelisti) | «Charybde 27 : le Blog - 31 décembre 2015

  4. Pingback: Note de lecture : « Cherudek  – Eymerich 5 (Valerio Evangelisti) | «Charybde 27 : le Blog - 5 janvier 2016

  5. Pingback: Note de lecture : « Mater Terribilis  – Eymerich 8 (Valerio Evangelisti) | «Charybde 27 : le Blog - 23 janvier 2016

  6. Pingback: Note de lecture : « Le poids de son regard  (Tim Powers) | «Charybde 27 : le Blog - 25 janvier 2016

  7. Pingback: Note de lecture : « L’Évangile selon Eymerich  – Eymerich 10 (Valerio Evangelisti) | «Charybde 27 : le Blog - 2 février 2016

  8. Pingback: Note de lecture : « Victus  (Albert Sánchez Piñol) | «Charybde 27 : le Blog - 3 mars 2016

  9. Pingback: Note de lecture : « L’œil de Carafa  (Luther Blissett a.k.a. Wu Ming) | «Charybde 27 : le Blog - 6 mars 2016

  10. Pingback: Note de lecture : « Et que celui qui a soif, vienne – Un roman de pirates  (Sylvain Pattieu) | «Charybde 27 : le Blog - 5 juillet 2016

  11. Pingback: Note de lecture : « Nos yeux maudits  (David M. Thomas) | «Charybde 27 : le Blog - 18 avril 2017

  12. Pingback: Note de lecture : « Albergo Italia  (Carlo Lucarelli) | «Charybde 27 : le Blog - 11 juin 2017

  13. Pingback: Note de lecture : « Susto  (luvan) | «Charybde 27 : le Blog - 18 janvier 2018

  14. Pingback: Note de lecture : « Manituana  (Wu Ming) | «Charybde 27 : le Blog - 4 juillet 2018

  15. Pingback: Note de lecture : « Par les écrans du monde  (Fanny Taillandier) | «Charybde 27 : le Blog - 27 août 2018

  16. Pingback: Note de lecture : « Et j’abattrai l’arrogance des tyrans  (Marie-Fleur Albecker) | «Charybde 27 : le Blog - 2 septembre 2018

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

%d blogueurs aiment cette page :