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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Cyberpunk’s Not Dead » (Yannick Rumpala)

Une vigoureuse étude du mouvement littéraire cyberpunk des années 1980-1990, et une salutaire appréciation de son contenu politique toujours pertinent aujourd’hui.

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Cyberpunk

Somme toute très actuel ? Trop actuel ? Trop ressemblant avec le présent ? Ou trop daté ? Trop lié à son époque ? Le cyberpunk avait marqué la science-fiction des années 1980, à la fois comme dérivé du genre et mouvement littéraire. Tout un imaginaire relativement nouveau paraissait alors s’ouvrir, notamment autour des potentialités de l’informatique. Un imaginaire chargé d’anxiétés multiples aussi. Pressuré à l’excès, rattrapé par les avancées technologiques, cet imaginaire avait paru s’épuiser. Il a pourtant trouvé des résonances qui ont persisté bien au-delà. Voire persistent encore… Avec le recul, ces visions qui n’étaient que de fiction présentent en effet des correspondances troublantes avec des évolutions ou des tendances qui allaient devenir plus visibles ensuite. Prolifération technologique ? Harnachement technique des corps ? Évasion dans des mondes virtuels ? Domination économique des multinationales ? Précarisation sociale ? Fragmentations culturelles en nouvelles tribalités ? Tous ces ingrédients largement exploités dans le cyberpunk semblent maintenant présents, presque comme des évidences, dans un paysage devenu bien trop familier.
Tous ces éléments, les sciences humaines et sociales ont aussi à leurs manières, plus académiques, essayé de les saisir. Pourtant, fréquenter ces disciplines plus ou moins assidûment peut laisser le sentiment que, du point de vue des conséquences possibles de ces tendances, il leur manque quelque chose : comme une « description dense », telle celle recherchée en anthropologie interprétative pour pouvoir appréhender les comportements et actions sociales avec davantage de profondeur. C’est pourquoi, même si les ambitions de départ sont différentes en apparence, il peut devenir tentant de rapprocher et faire travailler ensemble ces façons d’aborder les sociétés et leurs transformations. Ce rapprochement serait alors un moyen de profiter des ressources et richesses de la fiction pour pousser plus loin des questionnements qui, en sciences sociales, peinent à trouver une véritable profondeur temporelle.

Trois ans après son excellent « Hors des décombres du monde : écologie, science-fiction et éthique du futur », l’universitaire en sciences politiques Yannick Rumpala nous revient avec ce « Cyberpunk’s not dead », publié en juin 2021 au Bélial (dont le travail éditorial de plus en plus incisif en matière d’essais en langue française liés au rôle socio-politique de la science-fiction doit ici être salué), essai dont le ton apparemment irrévérencieux voire légèrement humoristique ne doit pas masquer un seul instant le caractère à la fois profondément sérieux et éminemment nécessaire.

La révolution cyberpunk de 1985-1990, alors avant tout littéraire, avait secoué le monde de la science-fiction, et accéléré un envahissement de la pop culture par certaines thématiques qui y étaient directement rattachables – même s’il ne faut pas ici surestimer, comme tend à le faire quelque peu Yannick Rumpala, après Bruce Sterling à l’époque, une rupture abrupte entre un vieux space opera et un jeune cyberpunk, Harlan Ellison ayant produit « Dangereuses visions » en 1967, John Brunner ayant écrit « Tous à Zanzibar » en 1968 et « Sur l’onde de choc » en 1975, et James Graham Ballard ayant composé sa « Trilogie de béton » entre 1973 et 1975. Mais bien souvent, et la sphère du cinéma et des séries en témoignait largement, cet envahissement avait été in fine bien plus esthétique que politique.

En parcourant avec une ferveur documentée de tout premier ordre (et en prenant la peine, dès les pages 25-26 de son ouvrage, de justifier le choix de son corpus d’analyse, ce dont trop de chercheurs universitaires opérant aux frontières de la littérature et des sciences politiques s’affranchissent gaillardement et dommageablement) le Cyber et le Code (ou l’exubérance technologique et informatique du cyberpunk), le Capitalisme et les Corporations (ou l’économie politique du cyberpunk), les Cités (ou les géographies et spatialités du cyberpunk), les Corps et les Cyborgs (ou l’avènement hypothétique d’une condition posthumaine), le Chaos, les Contre-cultures et les Criminalités (ou les mondes sociaux du cyberpunk), et enfin le Cyberespace (ou l’abandon de la nature et les nouvelles écologies virtuelles), Yannick Rumpala nous force à reconsidérer de très près ce genre littéraire pionnier et beaucoup plus robuste qu’il n’y semblait désormais, à en peser la force visionnaire comme les limites, et surtout, à en mesurer la vertigineuse puissance politique.

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Une force de l’imaginaire cyberpunk est de mettre ensemble des dynamiques qui font système et de les rendre presque sensibles. En poussant plus loin la densité technique, cet imaginaire esquisse les transformations possibles de la condition humaine, harnachée, augmentée, décorporée même, au point de paraître devenir de plus en plus posthumaine. En plongeant dans la complexité des réseaux d’un monde multiplement globalisé (sur les plans économique, médiatique, financier, etc.), il signale et métaphorise des puissances à l’œuvre, celles d’un nouvel ordre qui peut être appelé « technocapitalisme », à défaut de trouver une meilleure dénomination. En rendant plus saillants des effets structurants, il donne une manière de saisir ceux que contiennent certaines trajectoires technologiques et ce qui est induit comme transformations, autant dans les champs d’expérience des individus que dans les fonctionnements des collectifs. Avec une forte tonalité de désenchantement en plus… Les atmosphères ? Souvent sombres et violentes. Les environnements sociaux ? Plutôt troublés et menaçants.

En disséquant habilement et profondément les ouvrages d’époque de William Gibson, de Bruce Sterling, de Lewis Shiner, de Pat Cadigan, de George Alec Effinger, de John Shirley, de Michael Swanwick, de Walter Jon Williams ou de Rudy Rucker, en insistant sur la puissance de leur densité en éléments évocateurs d’abord non expliqués (poussant vers l’un de ses paroxysmes, en général sans sacrifier l’élégance, l’une des caractéristiques fondamentales d’une poétique de la science-fiction, pour reprendre les termes d’Irène Lenglet et de Simon Bréan, après naturellement ceux de Darko Suvin), en y faisant la part légitime de l’anthropologie des techniques (surtout par la « mise en scène de la densification technologique »), en identifiant le tribut versé à la figue de la mégalopole asiatique (avant la percée road-poétique de Mahigan Lepage), en signifiant fortement la disparition des régulations et la balkanisation des instances étatiques (à la grande différence du travail important de Serge Lehman dans sa trilogie « F.AU.S.T. », quelques années plus tard) tout en y discernant logiquement les cultures issues d’Hakim Bey, Yannick Rumpala nous montre avec une grande clarté que le cyberpunk originel est peut-être avant tout l’histoire d’un progrès technologique omniprésent sans aucun progrès social ou presque, prenant place au sein d’une déliquescence généralisée du politique, qui s’est fait dissoudre presque naturellement dans le néolibéralisme paroxystique d’un nouveau féodalisme et d’une uber économie nettement avant la lettre, développant un anti-humanisme qui n’est pas, comme le soulignait Bruce Sterling alors et comme le rappelle maintenant l’auteur, « un coup littéraire pour outrer la bourgeoisie ; c’est un fait objectif sur la culture à la fin du XXe siècle ».

Le cyberpunk étale l’espèce de nihilisme de ce qui reste de pulsion capitaliste, qui poursuit parce qu’il faut toujours plus, mais sans arriver à trouver un autre sens. (…) Dans ce futur, la minorité possédante aurait comme anticipé les effets des impulsions technologiques, tant en termes de dégradation des conditions de vie que d’emploi : elle aurait comme pris conscience de l’intérêt ou de la nécessité de prendre le maximum de distance par rapport aux masses laborieuses rendues inactives, nécessiteuses et potentiellement haineuses.

Entre la « surveillance liquide » de Zygmunt Bauman et l’adaptabilité cardinale de Barbara Stiegler (vertu de malléabilité si prisée du capitalisme tardif, déjà bien saisie aussi dans ses prémices par Luc Boltanski, Laurent Thévenot et Eve Chiapello dès le début des années 1990), en insérant cette étude détaillée du mouvement cyberpunk et de son contenu politique pérenne, comme Fredric Jameson lui-même regrettait à l’époque de ne pas l’avoir suffisamment fait (à « un moment historique où il est devenu des plus difficiles de saisir intellectuellement le capitalisme globalisé qui a transformé le monde »), Yannick Rumpala , comme par exemple, dans d’autres champs opératoires, Jean-Paul Engélibert ou Ariel Kyrou, concourt de manière extrêmement précieuse à l’intellection de notre présent et de notre avenir à travers l’usage intelligent des créations fictionnelles et de leurs contenus politiques.

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À propos de Hugues

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