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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « La cité des permutants » (Greg Egan)

Coup de grand maître : la formidable irruption des mathématiques et de l’informatique théorique dans la spéculation sur la nature et le futur de l’humanité.

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RELECTURE

La cité des permutants

Publié en 1994, traduit en français en 1996 par Bernard Sigaud dans la collection Ailleurs & Demain de Robert Laffont, le troisième roman de l’Australien Greg Egan (et son premier traduit chez nous) fut celui de la révélation au plan mondial et du début d’un culte résolu, en France comme dans le monde anglophone.

Ancien chercheur en mathématiques et en informatique théorique, ancien programmeur de haut niveau, il proposait ici l’un de ces romans de science-fiction destinés à faire date, au carrefour de la « hard science » (fiction à ancrage scientifique le plus solide possible), alors plutôt orientée vers les espaces intersidéraux et le divertissement de qualité, et du flamboyant « cyberpunk » (fiction débridée autour des impacts sociaux de l’informatique de masse, de l’internet, de l’interface homme-machine et de la domination économique et politique des entreprises), né dix ans plus tôt, alors en voie de banalisation accélérée sous ses propres clichés.

Paul Durham ouvrit les yeux, cilla devant la clarté inattendue de la pièce puis tendit paresseusement la main pour la placer dans une flaque de soleil au coin du lit. Des poussières voltigeaient dans le rayon lumineux qui pénétrait obliquement entre les rideaux disjoints, et chaque particule semblait apparaître et disparaître comme par magie, évoquant un souvenir d’enfance de la dernière fois où il avait trouvé cette illusion si irrésistible, si hypnotique : Il se tenait sur le seuil de la cuisine, la lumière de l’après-midi sectionnait la pièce où poussières, grains de farine et volutes de vapeur tourbillonnaient dans la tranche d’air étincelante. L’esprit momentanément brouillé par le sommeil, il essayait encore de s’éveiller, de se ressaisir, de mettre de l’ordre dans sa vie, et il lui sembla tout aussi logique de juxtaposer ces deux fragments – de voir des poussières flotter dans le soleil à quarante ans de distance – que de suivre l’écoulement ordinaire du temps d’un instant au suivant. Puis il s’éveilla un peu plus, et la confusion se dissipa.
Paul se sentait parfaitement reposé – et parfaitement déterminé à se maintenir dans cet état confortable. Il ne comprenait pas pourquoi il avait dormi aussi longtemps, mais cela ne le préoccupait pas outre mesure. Il écarta les doigts sur le drap tiédi par le soleil et songea à se rendormir tranquillement.

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Dans un univers futur relativement proche, les gouvernements de la Terre tentent, plus ou moins unis dans leur effort, de réguler le climat, dont les sautes d’humeur, au long du réchauffement climatique, sont devenues au fil du temps de plus en plus désastreuses. La plupart des habitants du globe, « free lance » dans leur grande majorité, survivent au jour le jour, dans un univers mondialisé qui assure tant bien que mal certains minimums vitaux, laissant au marché le soin de permettre ou non tous les « extras », aussi menus soient-ils. La puissance de calcul informatique mondiale est presque entièrement mutualisée dans le « Cloud » (sauf pour les États, en partie, et pour les nantis disposant de leurs moyens personnels) et la bourse d’échanges QIPS se charge en continu de fixer le prix de la minute d’accès, que ce soit pour déterminer un itinéraire optimal de déplacement ou pour simuler un effet spécial cinématique attendu par un commanditaire.

Et la réalité physique, derrière tout ça ? Un mètre cube de cristal optique silencieux, immobile, configuré en une grappe de plus d’un million de processeurs individuels, installé dans une chambre forte souterraine avec quelques centaines d’autres unités identiques… quelque part sur la planète. Paul ne savait même pas dans quelle ville il était : la numérisation avait été exécutée à Sydney, mais la mise en application du modèle aurait fait l’objet d’un appel d’offres via le nœud local et été confiée au sous-traitant le moins cher du moment.

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Les Copies, numérisations des personnalités humaines dans leur moindre détail, par scanner approfondi de l’ensemble des connections nerveuses à un instant t, sont désormais technologiquement banales, même si elles restent extrêmement chères, même si, surtout, elles restent tributaires des ressources informatiques leur permettant de « tourner ». Dépourvues à ce jour de droits civiques stricto sensu, malgré les efforts des plus fortunés de leurs propriétaires (qui y voient bien souvent, et fort logiquement, leur perpétuation plus ou moins ad vitam æternam), elles se retrouvent enjeu d’un vaste projet conduit par un certain Paul Durham, soutenu par quelques multi-milliardaires curieux ou anxieux, impliquant Maria Deluca, une programmatrice spécialiste du « Cosmoplexe », une simulation partagée essayant de modéliser une physique et une chimie radicalement différentes des nôtres.

– Qu’est-ce qu’il promet exactement à ces Copies ? demanda-t-elle.
– Un refuge. Un lieu où elles seront à l’abri de toute répression, parce qu’elles ne seront pas connectées au monde extérieur. Pas de communications ; aucune piste à remonter. Il leur sert un grand baratin sur l’arrivée du siècle des ténèbres, lorsque les masses hirsutes ne supporteront plus d’être dominées par de riches immortels… et que de sinistres gouvernements socialistes réquisitionneront tous les superordinateurs pour le contrôle du climat.

Mêlant étroitement un scénario « concret » ancré dans ses origines « cyberpunk », dans lequel les échos du « Neuromancien » (1984) de William Gibson sont initialement bien présents, et un questionnement scientifique acharné à partir de modèles mathématiques complexes, issus de la théorie des automates cellulaires née des travaux de Stanislas Ulam et de John von Neumann dans les années 1940 (et développée depuis en une branche scientifique à part entière associant mathématiques et informatique théorique), Greg Egan entreprend dans ce roman extraordinairement ambitieux (mais restant parfaitement accessible, au prix de quelques efforts d’attention par moments) une folle quête psychologique et philosophique : poussant les outils disponibles à leurs limites (quasiment au sens mathématique du terme), il explore en une rare profondeur la notion même de conscience de soi, et partant, celle d’humanité, aux confins de la neurologie, de l’intelligence artificielle et de la métaphysique.

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Peer doutait de connaître jamais les circonstances exactes de sa mort. Ni l’accumulation de douloureuses séances d’introspection, de tortueuses interviews d’ex-amis sur carte postale vidéo ni même l’analyse par un système expert de son fichier final de numérisation ne l’avaient rapproché de la vérité. Le fossé était trop grand pour être comblé : les quatre dernières années de sa vie corporelle lui étaient à tout jamais inaccessibles, et les événements de cette période ressemblaient plus à une excursion malheureuse dans un univers parallèle qu’à un simple épisode d’amnésie.
Le médecin légiste ne s’était pas prononcé. Les accidents de varappe étaient rares, la meilleure technologie était d’une sûreté quasi absolue, mais David Hawthorne avait renoncé avec mépris à tout raffinement douillet (y compris les boîtes noires implantées qui auraient pu enregistrer les actions conduisant à sa mort, sinon les motifs qui les justifiaient). Pas de pitons bourrés de circuits intégrés qui auraient pu exécuter une tomographie ultrasonique de la paroi et calculer leur propre capacité de résistance à la charge ; pas de harnais garni de ballons amortisseurs intelligents qui auraient pu adoucir sa chute de soixante mètres sur des rochers déchiquetés ; pas de compagnon de cordée robot qui aurait pu le porter sur vingt kilomètres en terrain accidenté avec une fracture de la colonne vertébrale pour l’amener en réanimation comme s’il y était arrivé en flottant sur un nuage de morphine.
Peer pouvait sympathiser, jusqu’à un certain point. À quoi bon se faire numériser si c’était pour rester l’esclave d’un respect suranné de la fragilité corporelle ? Ayant triomphé de la mortalité, comment aurait-il pu continuer à vivre comme si rien n’avait changé ? Tous les instincts biologiques, toutes les idées communes sur la nature de la survie avaient été rendus absurdes, et il n’avait pu résister à l’envie de dramatiser cette transformation.
Ce qui ne prouvait pas qu’il ait voulu mourir.
Mais, que sa mort ait été purement accidentelle, suicide sans équivoque ou résultat de quelque acrobatie follement dangereuse mais non (consciemment) prévue pour être fatale, un David Hawthorne périmé de quatre ans s’était réveillé dans la zone RV pour s’apercevoir que, personnellement, il avait considéré cette perspective avec à peu près autant de sérieux que celle de se réveiller au purgatoire. Quelles que soient les croyances qu’il avait fini par adopter dans ces années manquantes, quoiqu’il ait imaginé dans les dernières secondes de sa vie sur ce surplomb de calcaire, il avait toujours escompté, jusqu’à sa numérisation finale, que sa résurrection virtuelle aurait lieu dans un lointain avenir, soit lorsqu’il serait riche pour de bon, soit lorsque le coût du calcul aurait chuté si bas que l’argent n’aurait plus guère d’importance.
Il avait alors quarante-six ans et jouissait d’une parfaite santé. Cadre supérieur chez Incitations SA – la vingt-cinquième société de marketing européenne – , il était sous-directeur de la division courrier ciblé interactif. En se ménageant, il aurait pu mourir à cent cinquante ans, pour devenir instantanément membre de l’élite et peut-être, déjà, dans un corps cybernétique pratiquement sans différence perceptible avec l’original.
Mais, ayant payé pour avoir le droit de ne point redouter le trépas, il avait dû, à un niveau quelconque, confondre le genre d’immortalité abstraite, littéraire, chargée de connotations morales et chérie du destin qui était l’apanage des héros mythiques et des vertueux croyants en une vie dans l’au-delà avec la version grande diffusion à définition restreinte qu’il avait demandée par contrat.
Et quelle qu’ait pu être l’explication psychologique alambiquée de sa mort, le résultat, en termes financiers, était très simple. Il était mort trop tôt.

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Revisitant avec une panoplie technique et scientifique à grand développement les intuitions biscornues et déjantées d’un Philip K. Dick (ou, plus organisées, d’un Daniel F. Galouye) à propos de la conscience, du rêve, de la preuve de sa propre existence, du solipsisme philosophique ou de l’enchâssement des niveaux de réalité et d’illusion, Greg Egan nous offre une démonstration éclatante du pouvoir heuristique de la science-fiction, surmontant avec aisance les embarras patauds des vieux maîtres de la hard science tels Hal Clement, appliquant de fait à la psychologie et à la philosophie, avec l’aide des mathématiques, la même rigueur de raisonnement et de spéculation  que celles consacrées le plus souvent par le genre à l’astrophysique, renouant paradoxalement avec les racines de cette littérature pour en proposer une sorte de synthèse exigeante, nous proposant de réfléchir avec lui sur l’infrastructure, mathématique et matérielle, et nous laissant déduire (d’une manière assez proche de ce qu’exécutait Joe Haldeman, dans un tout autre registre, avec son excellent « Immortalité à vendre » en 1989) la superstructure, sociale et politique, qui pourrait en découler très naturellement.

Naguère, lorsqu’il se préparait à être numérisé, il avait eu deux avenirs.
Maintenant, il avait deux passés.

Explorant un corridor de pensée quelque part entre Bergson et von Neumann, « La cité des Permutants » est sans doute une expédition pour voyageurs littéraires déjà quelque peu aguerris, ou souhaitant tester en grandeur nature leur capacité à plonger au cœur d’un vertige épistémologique indéniable. La récompense est à la hauteur de la difficulté possible : flamboyante et rare.

On peut lire avec profit l’excellent article de Ross Farnell, « Attempting Immortality : AI, A-Life, and the Posthuman in Greg Egan’s Permutation City« , publié en 2000 dans Science Fiction Studies, ici. la chronique de Pascal Thomas, originellement parue dans Galaxies en 1996, est sur noosfere, ici, celle d’Éric Holstein dans ActuSF est ici, celle d’Oman dans feu le Cafard cosmique est (mais attention, elle contient un peu plus de « spoilers » que les autres, très économes dans ce domaine).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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