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Général, Information Charybde

Les 25 lectures les plus marquantes pour Hugues en 2020

256 livres lus ou relus en 2020, soit 57 de plus qu’en 2019 (+ 30 %) : on sent bien que deux confinements de plusieurs semaines sont passés par là…

Parmi ceux-ci :
– 16 relectures et 240 découvertes,
– 51 essais et 205 fictions (ou assimilées),
– 181 écritures en français et 75 traduites d’une autre langue,
– 114 nouveautés publiées depuis moins de six mois et 142 nouveautés plus anciennes,
– 23 poésies s’affichant d’emblée comme telles (par leur forme ou par leur collection) et 233 ne le revendiquant pas,
– 60 ouvrages publiés dans des collections dites « de genre » (policier / thriller et imaginaire) et 196 publiés ailleurs.

Au moment de se prêter à l’exercice à la fois vain et salutaire, artificiel, cruel, légèrement masochiste et pourtant curieusement nécessaire du regard dans le rétroviseur, c’est naturellement d’abord un sentiment d’injustice qui prédominera : sélectionner dix pour cent de ces lectures, donc vingt-cinq titres, c’est en exclure énormément, et si pour certaines, fruits d’un besoin technique, d’une enquête précise, d’une curiosité aléatoire et gentiment déçue ou d’une fugace vérification, le choix est relativement simple, ou immédiat, il n’en va pas du tout ainsi pour plusieurs dizaines d’autres. D’un cheveu fort subjectif, Raúl Argemi (« Les morts perdent toujours leurs chaussures »), Rim Battal (« Latex »), Olivier Benyahya (« Trigger warning »), Véronique Bergen (« Jamais »), Arno Bertina (« L’âge de la première passe »), Teodor Cerić (« Jardins en temps de guerre »), Valérie Cibot (« Nos corps érodés »), Didier Da Silva (« Le dormeur »), Gyrðir Elíasson (« La fenêtre au sud »), Hélène Gaudy (« Un monde sans rivage »), Paul Kawczak (« Ténèbre »), Perrine Le Querrec (« Vers Valparaiso »), Hans Limon (« Comète »), Amélie Lucas-Gary (« Hic »), François Médéline (« L’ange rouge »), Alvaro Mutis (« La neige de l’amiral »), Laurent Petitmangin (« Ce qu’il faut de nuit »), Nicolas Rozier (« D’asphalte et de nuée »), Léo Strintz (« L’empire et l’absence »), Pacôme Thiellement (« Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or »), Phyllis Yordan (« First Nation »), ou encore Helen Zahavi (« Dirty week-end »), pour ne citer qu’une vingtaine de titres supplémentaires, auraient sans doute pu figurer aussi sur cette petite liste de fin d’année.

Je ne lis par ailleurs pas suffisamment d’essais, me semble-t-il, pour constituer un échantillon représentatif de quoi que ce soit, mais il me faut néanmoins mentionner trois d’entre eux, deux qui peuvent vraiment changer une façon de saisir le monde, « Rendre le monde indisponible » de Hartmut Rosa et « Les diplomates » de Baptiste Morizot, et un qui exprime beaucoup mieux que je ne rêverais de pouvoir le faire ce que la littérature de science-fiction (et avoisinante) nous apporte, politiquement et concrètement : « Dans les imaginaires du futur » de Ariel Kyrou.

Pour la quatrième année consécutive, et malgré ma répugnance initiale, j’ai cédé à l’amicale pression de Nicolas Winter et de son Just A Word (ici), et ainsi accepté de désigner, après le « Jérusalem » d’Alan Moore il y a trois ans, le « Épopée » de Marie Cosnay il y a deux ans et le « Solénoïde » de Mircea Cǎrtǎrescu l’an dernier, un nouveau livre préféré de l’année. Et c’est donc « Agrapha » de luvan  (voir ci-dessous).

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[Par ordre alphabétique d’auteur, et il suffit de cliquer sur le titre pour accéder à la note de lecture complète sur ce même blog.]

Philippe Aigrain, Sœur(s) (2020, publie.net) : l’irruption sauvage et malicieuse d’une humanité surveillée en masse, où pourtant certains grains de sable difficiles à qualifier, mais prenant la forme métaphorique et incarnée de « Soeur(s) », viennent déjouer les attentes et gripper la machine. Et c’est ainsi que l’auteur réinvente, en toute poésie, une redoutable fonction politique de l’étonnement.

Philippe Annocque, Les singes rouges (2020, Quidam) : surpris et enchanté une fois de plus par l’auteur qui questionne en ruse et en tendresse ce qui fait la mémoire et ce qui peut faire la littérature, dans la figure d’une mère, en Guyane, en Martinique, à Marseille et à Paris.

Patrick Beurard-Valdoye, Gadjo-Migrandt (2014, Flammarion) : Mais comment ai-je pu attendre 2020 pour découvrir Patrick Beurard-Valdoye ? Mixant avec un extrême brio les registres de langue et les systèmes d’érudition, la poésie et le combat, voici un très grand texte, hors normes, qui change radicalement notre façon de concevoir l’émigration et l’immigration, s’il en était besoin.

Francesco Biamonti, Attente sur la mer (1994, Arthaud) : embarquer en compagnie d’un capitaine italien au long cours pour une dernière navigation silencieuse et clandestine vers la Bosnie assiégée, avec beaucoup de mer, beaucoup de silences et de l’amour qui hésite à dire son nom. Somptueux de beauté taiseuse.

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Arno Camenisch, Ustrinkata (2012, Quidam) : aux côtés des habitants de ce fond de vallée suisse venus célébrer à leur façon la fermeture du bar qui a scandé jusque là leurs vies, découvrir une langue inimitable (et la traduction incroyable de Camille Luscher). Santé ! (« Ustrinkata », en romanche, veut dire peu ou prou « Le dernier verre »).

Claro, La maison indigène (2020, Actes Sud) : renouveler avec un brio exceptionnel les motifs de l’enquête familiale et de la remontée généalogique en les appuyant architecturalement sur une bâtisse bien spécifique, érigée dans l’Alger coloniale par le père de l’auteur, pour y explorer à la fois ce dont la poésie se nourrit, parfois contre toutes attentes, et la manière dont peuvent s’organiser en permanence les échanges entre réalité et fiction, jusqu’à leurs limites respectives. Un vrai-faux roman qui flamboie doucement, intime et universel.

Gioacchino Criaco, Les âmes noires (2008, Métailié) : le choc de la plongée dans une Calabre détaillée au microscope de ses forêts et de ses montagnes, de ses n’dranghetistes serviles et dominants, de ses échappées vers Milan, avec ou sans calibre 9, avec l’une des plus paradoxales écritures poétiques qui soient dans le roman noir. Comme un vaccin souverain contre la naïveté et contre la résignation.

Suzanne Doppelt, Meta donna (2020, P.O.L.) : l’autrice confirme ici avec éclat ce que j’avais lu dans son « Rien à cette magie », à savoir une extraordinaire capacité à mêler science et poésie, folklore et avancée littéraire, dans une sarabande de mots d’une rare précision et d’une beauté à l’avenant. Avec des tarentules et des tarentelles, comme il se doit.

Manuela Draeger, Kree (2020, L’Olivier) : parmi les nombreux sentiers de traverse permettant de s’infiltrer et de gagner la connaissance de cause au sein du dispositif post-exotique patiemment construit par Antoine Volodine et ses hétéronymes, en 44 volumes depuis 1985, l’un des plus puissants et des plus attachants passe désormais par Kree Toronto, la guerrière errante éternelle.

Jean-Michel Espitallier, Cow-Boy (2020, Inculte Dernière Marge) : difficile de choisir entre quatre belles découvertes de cet auteur en 2020, entre une saga rock qui décrit l’ensemble du monde à travers Syd Barrett, une histoire contemporaine de la France lue à travers les films amateurs de la région Centre, une invention de la course à pied, et à la fin, qui s’impose, ce mouvement de hanche de rodéo d’un « Cow-Boy » pas comme les autres. Ou comment remplir de matière explosive les interstices taiseux d’une histoire familiale discrète.

Alain GiorgettiLa nuit nous serons semblables à nous-mêmes (2020, Alma) : une histoire de fuite, de refuge et de migration (certains, tristement, diront : « Quoi ? Encore ! »), tissée par un sens rare de ce qui fait système et de ce qui fait particularité, en inventant une langue inouïe, dotée d’un sens du tragique sans complaisance, et d’une poésie intime de la vie nue.

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Jérôme Lafargue, En territoire Auriaba (2015, Quidam) : Prince d’Aquitaine sans besoin de tour abolie, entre dunes à vivre, vagues à surfer, forêts à arpenter et lagunes où établir sa loi, Jérôme Lafargue bâtit, roman après roman, une somptueuse et personnelle mythologie ramifiée. Ce roman-ci en est pour moi, à ce jour, la pointe la plus acérée.

Pierre Lafargue, La grande épaule portugaise (2020, Vagabonde) : tout à coup, une géante prolixe se met à arpenter à grandes enjambées rageuses notre monde-assiette, que son père soutient de tout son corps, mais plus particulièrement de son épaule judicieusement placée sous le Portugal, et c’est toute la littérature qui défile au pas de charge, dans ses possibilités fourmillantes. Un tour de passe-passe pantagruélique et poétique.

Doris Lessing, « Canopus dans Argo : Archives » (1979-1983, La Volte) : en cinq volumes pour la première fois intégralement traduits en français (par Sébastien Guillot), un monument complexe et réjouissant d’intelligence et d’ironie, à propos des formes les plus variées de « colonisation » et des précautions à imaginer face aux endoctrinements de toute nature. Puissant et salutaire.

luvan, Agrapha (2020, La Volte) : aux confins de l’imaginaire, un texte est donc encore sorti du lot, parmi tant de lectures puissantes de l’année. Avec sa mystérieuse communauté de femmes de toutes origines géographiques et sociales, autour de l’an 1000, c’est un extraordinaire détour poétique et politique par le passé pour mieux s’essayer à libérer l’avenir. D’une écriture acérée, somptueuse et malicieuse, « ce qui n’a pas été écrit », aux détours d’une inventivité littéraire impressionnante, installe le langage au centre de toute tentative d’émancipation, dans un jeu de métaphores enchâssées qui laissent deviner et construire une folle narration historique, parmi les traces laissées dans les archives par ces femmes d’un autre âge.

Harry Martinson, Aniara (1956, Agone) : envie titillée par Björn Larsson dans un de ses propres romans (« Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers »), j’ai extrait ces 150 pages de sous une montagne à lire, où elles gisaient depuis un certain temps, pour éprouver le choc éblouissant d’une épopée spatiale écrite en 1956, toute de grande poésie et de grande fiction, ourdie par un futur prix Nobel.

Juan Carlos Mondragon, Le sous-marin Peral (2016, Le Seuil) : onze nouvelles dans lesquelles circulent un inventeur, une invention, un bar uruguayen d’habitués, d’amateurs de football et de bière, et des centaines de métaphores enchevêtrées, audacieuses et réjouissantes. Et un sous-marin, bien entendu.

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Sandra Moussempès, Colloque des télépathes (2017, L’Attente) : c’est une fusion un peu magique, un texte qui se tient en équilibre entre la performance, la traque de ce que le son et la musique font en nous, et la manière dont les histoires familiales et personnelles se heurtent aux anecdotes collectives enregistrées, pour produire du singulier à valeur, à nouveau, universelle. Jeu de tours et de détours, de voix et de contre-voix, voici l’un de ces textes qu’il faut conquérir, un peu, avant d’encaisser leur choc salutaire.

Derek Munn, Mon cri de Tarzan (2012, Léo Scheer) : la beauté d’un film « africain » qui se cherche, d’une prise d’otages mystérieuse, d’un jeu diabolique et poétique à partir de silences, de non-dits et d’yeux de la caméra, et d’un cri qui peut, enfin, retentir.

Sylvain Pattieu, Forêt-Furieuse (2019, Le Rouergue) : un grand choc poétique et politique qui s’empare du motif de l’orphelinat et le plonge, crûment, dans les bois, dans l’avidité des propriétaires et dans la folie des ultra-religieux, pour nous offrir une rare course en forme de mosaïque humaine sur fond d’apocalypse rampante.

Lucien Raphmaj, Capitale songe (2020, L’Ogre) : le beau choc d’une science-fiction poétique et policière dans les ruines d’une cité mégalomaniaque où les fantasmes de capture, de puissance et de mutation s’étaient jusqu’alors librement exprimés. Une fable politique rusée, puissante et paradoxalement charmeuse.

George Saunders, Lincoln au Bardo (2017, Fayard) : en installant le président Lincoln au bardo, par le biais d’un cimetière proprement hanté, le temps étrange du deuil de son fils, à la veille de décisions capitales, voici un grand roman d’intime et de politique, et d’usage rusé du réputé surnaturel dans la résolution du réputé naturel.

Lambert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feodossia (2019, Tinbad) : On suit avec émotion et incrédulité chaotique les 198 « proseries » formulées par le Luxembourgeois Lambert Schlechter, maniant à la perfection les vrais-faux exercices de style, les plongées érudites et les sublimes inventions langagières pour nous convier à cette fête initiatique de la fabrication de beauté. Et on apprendra même, plus qu’incidemment, pourquoi le poète peut y déclarer : « Je n’irai plus jamais à Feodossia ».

Olga Tokarczuk, Les Livres de Jakob (2014, Noir sur Blanc) : on arpentera ici en long et en large le royaume de Pologne-Lituanie de 1752 pour saisir toute une mosaïque européenne du centre et des confins à travers la transfiguration romanesque d’une secte judaïque tout à fait historique, celle du frankisme. Virevoltantes et obsessionnelles en diable, 1 000 pages époustouflantes pour démontrer à nouveau la magie du détour.

Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle (2020, Verdier) : en croisant plusieurs généalogies, réelles et imaginaires, et les charges psychologiques qui s’y attacheraient, autour de la répétition de suicides dans une famille au fil du temps, ausculter les pesanteurs du passé, les culpabilités, les failles et les peurs, avec une impressionnante ferveur poétique.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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