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Général, Information Charybde, Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Bibliothèque de l’Entre-Mondes » (Francis Berthelot)

Le plus fabuleux guide qui soit pour arpenter les zones frontalières entre genres littéraires.

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RELECTURE PERMANENTE

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Si beaucoup d’entre nous connaissent surtout Francis Berthelot pour ses ouvrages de fiction, et tout particulièrement pour son superbe « Rivage des intouchables » (1990) ou son fort étonnant « Rêve du Démiurge » en neuf volumes (1994-2015), récemment republié in extenso en co-édition Le Bélial‘-Dystopia, ou encore pour ses nombreuses compositions de musique de ballet, il serait particulièrement dommage d’oublier dans sa production le si précieux texte non-fictionnel que constitue la « Bibliothèque de l’Entre-Mondes » (Folio SF, 2005).

Cet auteur difficile à classer (ce qui ne peut que nous réjouir plus ou moins secrètement ici, vous vous en doutez) présente entre autres la particularité d’avoir, après ses études à Polytechnique, exercé la profession de chercheur au CNRS dans deux domaines successifs que l’on pourrait juger de prime abord fort distants : après vingt ans au service de la biologie moléculaire, il passe en effet les vingt années suivantes à travailler sur la théorie littéraire au sein du laboratoire du CRAL (Centre de Recherche sur les Arts et le Langage) jusqu’en 2007, parcours jalonné de nombreux articles scientifiques et de plusieurs ouvrages, dont par exemple le passionnant « Du rêve au roman » (2003).

Depuis plusieurs décennies, le champ littéraire est séparé – non seulement en France mais aussi dans la plupart des pays étrangers – en deux continents bien distincts :
– la littérature générale, que les Anglo-Saxons appellent mainstream ;
– les littératures de l’imaginaire, souvent regroupées sous le label plus large de SF (dérivé du terme original de science-fiction).
Cette distinction, assez souple au départ, était fondée sur un certain nombre de caractéristiques littéraires, portant en premier lieu sur la thématique des ouvrages en question. S’y sont bientôt ajoutés divers critères formels, certains pertinents car liés aux thèmes abordés, d’autres moins. L’opinion publique ayant consolidé l’ensemble au moyen de quelques amalgames hâtifs, un second clivage est venu se superposer de manière fallacieuse au premier : l’opposition entre littérature savante et littérature populaire. Deux ou trois clichés entretenus par le cinéma, la télévision et les médias en général ont renforcé le malentendu et durci le clivage. Tant et si bien qu’à présent, la frontière qui sépare les deux continents correspond à des critères commerciaux bien arrêtés, plutôt qu’à une réflexion vivante sur les singularités de genre.

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C’est pour lutter contre ce clivage si peu pertinent (ou, lorsqu’il se révèle parfois pertinent, infesté alors malgré tout de bien mauvaises raisons) que Francis Berthelot a forgé le terme de transfictions, pour caractériser les textes évoluant dans certaines des zones frontalières où les deux continents se touchent, se pénètrent et interagissent, éventuellement sans le savoir véritablement, et entrepris cette vaste exploration et cette visite guidée que constitue la « Bibliothèque de l’Entre-Mondes », véritable caverne d’Ali Baba pour les amatrices et les amateurs laissant joueur leur curiosité et leur volonté de s’affranchir de la vigilance des ghettos culturels, en même temps qu’outil analytique redoutable pour mieux comprendre ce que nous lisons, et pourquoi nous le lisons, dans toute la richesse des équivoques possibles. Recourant à un nombre impressionnant d’exemples (et de contre-exemples : comme Vincent Message dans ses « Romanciers pluralistes », l’auteur nous rappelle que les deux ont leur importance pour saisir une notion élusive) analysés, avec plus ou moins d’intensité selon les besoins, en 60 pages d’abord pour exposer et développer le concept de transfiction, en 40 pages ensuite pour en traquer l’évolution historique éventuelle en France et dans le monde anglo-saxon, Francis Berthelot nous propose ensuite, en 180 pages, de l’accompagner, par ordre alphabétique d’autrice ou d’auteur (de Abé Kôbô et sa « Femme des sables » en 1962 à  Marguerite Yourcenar et ses « Nouvelles orientales » en 1963) dans la découverte ou la redécouverte de 100 œuvres, sans se préoccuper de leur inscription éditoriale (initiale ou permanente) à la surface de l’un ou l’autre des deux continents en présence.

Ainsi, en dépit de la catégorisation stricte opérée par le champ commercial dans son ensemble, il existe entre littérature générale et littératures de l’imaginaire une zone frontalière qui possède sa logique propre : la zone des transfictions. Comme on le voit, en donner une définition univoque serait aussi difficile que contraire à leur esprit même. D’autant que les règles à transgresser dans le mainstream n’étant pas les mêmes qu’en SF, les critères de sélection à appliquer aux deux continents diffèrent sensiblement – même si, au fond, on arrive à des ouvrages proches. En revanche, le double éclairage que permet le recours simultané à la narratologie thématique et à la narratologie discursive permet d’en donner une idée assez précise. Loin des conventions de genre et au-delà des singularités d’œuvre ou d’auteur, les transfictions ont en effet pour point commun la volonté de déréaliser le récit, grâce à une double transgression de l’ordre en place :
– d’abord, en jouant sur le rapport réel/imaginaire, donc en introduisant dans l’histoire des éléments qui dépassent le monde où nous vivons ;
– ensuite, en jouant sur le rapport réalité/fiction, donc en déconstruisant le discours par des stratagèmes qui exacerbent sa nature fictionnelle.

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Uniquement pour vous donner une idée du type de terrain changeant et vallonné que parcourt ici pour notre joie Francis Berthelot, et en insistant  sur les titres qui disposent déjà – à la date d’écriture de ce billet – de leur propre note de lecture sur notre blog, voici donc quelques jalons à noter parmi les cent de ce parcours (en plus de Abé Kôbô déjà mentionné) :

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7. James Graham Ballard, « Crash ! » (1973)
13. Francis Berthelot, « Nuit de colère » (2003)
14. Adolfo Bioy Casares, « L’invention de Morel » (1941)
27. Mircea Cǎrtǎrescu, « Orbitor » (1996)
47. Julien Gracq, « Au château d’Argol » (1938)
48. Alasdair Gray, « Lanark » (1981)
55. Ernst Jünger, « Sur les falaises de marbre » (1939)
58. Ferenc Karinthy, « Épépé » (1970)
61. Alfred Kubin, « L’autre côté » (1909)
73. Leo Perutz, « Le cavalier suédois » (1936)
74. Marc Petit, « Architecte des glaces » (1991)
77. Tommaso Pincio, « Le silence de l’espace » (2002)
79. Christopher Priest, « Le prestige » (1995)
84. Arno Schmidt, « Scènes de la vie d’un faune » (1953)
89. Theodore Sturgeon, « Cristal qui songe » (1950)
93. Tarjei Vesaas, « Le palais de glace » (1963)
95. Antoine Volodine, « Nuit blanche en Balkhyrie » (1997)

Si l’on tenait compte uniquement des autrices ou des auteurs qui ont aussi au moins une note de lecture sur ce blog, mais pas pour le texte utilisé ici par Francis Berthelot, il faudrait encore ajouter : Iain Banks, Jacques Barbéri, Emmanuel Carrère, Georges-Olivier Châteaureynaud, Fabrice Colin, Philippe Curval, Mark Z. Danielewski, Thomas Disch, Éric Faye, Witold Gombrowicz, Hubert Haddad, Emmanuel Jouanne, Howard Philips Lovecraft, Michael Moorcock, Vladimir Nabokov, Arto Paasilinna, Thomas Pynchon, Lucius Shepard, Kurt Vonnegut et Gene Wolfe. Bref, celles et ceux qui suivent ce blog et/ou qui fréquentent la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) l’auront bien compris : la « Bibliothèque de l’Entre-Mondes » et les concepts qui la sous-tendent jouent un rôle fondamental dans ce que nous pensons être la vocation de notre librairie, et cette recherche d’une toujours plus grande familiarité avec les zones frontalières et marginales, avec les interstices et les fissures oubliées, constitue, grâce notamment à Francis Berthelot, une grande part de notre ADN.

Au moment où la librairie Charybde se prépare, avec votre aide indispensable, à une mutation sans précédent, il nous semblait encore plus indispensable d’installer en permanence un « coin Bibliothèque de l’Entre-Mondes », permettant notamment l’accès aux moins connus des cent ouvrages de la liste de Francis Berthelot (et même à quelques autres qu’il mentionne dans ses analyses, comme en passant), dès lors qu’ils sont disponibles, ou dès qu’ils le redeviennent par la grâce des rééditions (et l’on songe ici, par exemple, à Marcel Béalu, à Jean-Claude Bologne, à François Coupry, à Johan Daisne, à Jean-Christophe Duchon-Doris, à Jean-Baptiste Évette, à Michel de Ghelderode, à Sylvain Jouty, à Jean Lévi, à John-Antoine Nau, à Radoslav Petkovic, ou à Stanislaw Witkiewicz).

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