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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « On SF » (Thomas M. Disch)

Grand romancier et redoutable critique : les enthousiasmes et la dent dure de Thomas M. Disch.

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LECTURE À PARTIR DE LA VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE

On SF

Publié en 2005 chez University of Michigan Press, ce recueil regroupe 41 brèves pièces (de une à dix pages) critiques de Thomas M. Disch, l’un des auteurs emblématiques de la New Wave en science-fiction, avec notamment ses romans « Génocides » (1965), « Camp de concentration » (1968), « 334 » (1972) et « Sur les ailes du chant » (1979) – mais aussi un poète contemporain fort respecté, même si cette partie de son travail est à peu près inconnue en France. On retrouve dans « On SF » une partie des articles originaux ayant, au fil des années, nourri son bel essai littéraire de 1998, « The Dreams Our Stuff Is Made Off » (non traduit en français), aux côtés d’un bon nombre d’articles sur d’autres sujets, et notamment sur certains textes ou auteurs spécifiques.

Réputé à juste titre parmi ses pairs pour sa vaste culture littéraire et pour sa dent dure (généralement sur le mode « qui aime bien châtie bien ») avec son genre d’élection, Thomas M. Disch nous régale ainsi lorsqu’il s’en prend rudement – mais toujours avec un certain degré d’humour froid – à Edgar Allan Poe (l’une de ses bêtes noires personnelles depuis toujours), à Ray Bradbury pour l’ensemble de son oeuvre, à Arthur C. Clarke pour « Les fontaines du paradis », à William S. Burroughs pour « Les cités de la nuit écarlate », à Peter Ackroyd, à Stanislaw Lem (en tant que critique), à Philip José Farmer pour « Le soleil obscur », à Doris Lessing, à Stephen Donaldson, ou encore à Isaac Asimov pour « Fondation foudroyée ».

Il peut y avoir un charme artistique à une telle fausse naïveté systématique, et quelques écrivains y sont parvenus, créant des histoires aussi amusantes pour les adultes que pour les enfants : Hans Christian Andersen, A. A. Milne, Maurice Sendak. Mais Bradbury n’en fait pas partie. Son sens de l’humour ne fonctionne pas des deux côtés de la cassure générationnelle ; ses horreurs sentent le déguisement d’Halloween ; sa sentimentalité crémeuse dégoûte ; ses sermons sont intrusifs, et dignes d’un mauvais instituteur ; il est mal informé, et erratique. C’est un artiste uniquement dans le sens où ce n’est pas un ingénieur hydraulique. (« A Tableful of Twinkies »)

Il est largement aussi convaincant (et encore plus fouillé) lorsqu’il défend les mérites et les charmes de Kurt Vonnegut, de Philip K. Dick (sa lecture de « Loterie solaire », le premier roman de l’auteur, est notamment impressionnante), de John Crowley, de Gene Wolfe, de John Barth, de Norman Spinrad, de David Pringle (en tant que critique), de Gregory Benford, de Christine Brooke-Rose, ou encore de William Gibson et Bruce Sterling pour leur « Machine à différences », entre autres.

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Thomas M. Disch, vers 1985.

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L’Ægypt de John Crowley est différent d’une manière réellement différente ; son étrangeté est de cette espèce rare que l’on ressent en certains jours spéciaux de sa vie lorsque le soleil semble briller plus fort sur le spectacle ordinaire du monde, le rendant extraordinaire. On n’y trouve pas d’événements ouvertement surnaturels (ou en tout cas aucun qui ne puisse être mis sur le compte d’un effet de perspective), et pourtant le livre ruisselle de la sensation d’un cataclysme imminent. Si le monde occulte avait des tremblements de terre, Ægypt se situerait pile sur la faille de San Andreas. (…) Et quel plaisir de penser que cette histoire va continuer. Aucun premier roman d’une série annoncée n’a promis autant depuis Justine, le premier volume du Quatuor d’Alexandrie de Durrell. Attendre pour le lire que la quadrilogie soit complète serait aussi stupide que de refuser un week-end à Venise sous prétexte que l’on entend y vivre à la retraite.

Il consacre une série d’articles à régler leurs comptes à un ensemble de charlatans, de mystificateurs, de mystiques et d’occultistes qui, pour lui, encombrent toujours trop, en permanence, le genre science-fictif, à ses marges ou de manière plus centrale, et en profite pour pointer les moins reluisants des aspects « religieux » de la science-fiction.

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Thomas Disch, vers 2005.

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Il est parfois joyeusement à la limite de la mauvaise foi, par exemple lorsqu’il traite de la génération d’auteurs ayant émergé à la fin des années 1970 et au début des années 1980, en brocardant notamment Orson Scott Card, John Varley ou Vonda McIntyre, dont il admire le « professionnalisme » tout en déplorant leur manque d’ « ambition littéraire réelle ». Mais au sein de la même génération, il ne tarit guère d’éloges alors sur Ed Bryant ou George R.R. Martin (et tout particulièrement les « Rois des sables » de celui-ci).

Il est particulièrement impressionnant lorsqu’il dénonce le rôle plus qu’insidieux de toute une cohorte d’écrivains de droite dure et d’extrême droite, au sein du genre, avec au premier rang d’entre eux à l’époque Jerry Pournelle, et de leur influence disproportionnée sur l’idéologie scientifique spatiale américaine, avec leur remarquable récupération du rêve spatial au service du complexe militaro-industriel dans les années 1980-1990 tout particulièrement.

C’est cependant lorsqu’il traite du genre science-fictif (comme dans « The Dreams Our Stuff Is Made Of », qui sera une structuration et une amplification des cinq articles écrits entre 1976 et 1992 présentés ici) dans son ensemble qu’il donne sans doute sa pleine mesure, traitant vigoureusement de deux tabous solides au sein de la communauté des fans (et de nombre d’écrivains du genre) , qu’il appelle les « secrets honteux » de la science-fiction : la difficulté à reconnaître ses caractères enfantins et pré-adolescents, particulièrement présents au soi-disant « Âge d’or », pour ce qu’ils sont, d’une part, et son mépris affiché de l’écriture et du style, qui entacheraient les « idées », d’autre part. Ses moqueries, assorties de nombreux exemples décapants, à propos des « idées » d’un certain nombre de ténors historiques (préhistoriques ?) du genre sont savoureuses, et sa controverse par articles interposés avec Ian Watson, à propos de qualité d’écriture, est un modèle du genre. Il consacre d’excellentes pages à démontrer le caractère artificiel et au fond misérabiliste de cette fausse opposition, si souvent revendiquée au sein du genre, entre les idées et l’écriture, et il est ma foi redoutablement convaincant, heureusement.

Un recueil qui confirme à nouveau que Thomas M. Disch, tragiquement disparu en 2008, grand auteur, était aussi un formidable lecteur.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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