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Je me souviens

Je me souviens de : « L’affaire Charles Dexter Ward » (Howard Phillips Lovecraft)

Lovecraft, les grimoires poussiéreux, l’horreur et la folie. Vieux souvenir d’un premier contact.

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C’est par cette nouvelle de 1941 (ou ce court roman, avec ses 185 pages tout de même), traduite en français en 1956 par Jacques Papy chez Présence du Futur, rééditée en 1972 par J’ai Lu, à une époque où l’abondante production conduite par Jacques Sadoul pouvait aisément se retrouver dans les linéaires des hypermarchés, même ceux d’une sous-préfecture de la Sarthe, en 1978, alors singulièrement dépourvue de librairies naturellement ouvertes à la science-fiction et au fantastique, que j’ai découvert l’œuvre mondialement connue, et nettement singulière, de Howard Phillips Lovecraft.

Un personnage des plus étranges a récemment disparu d’un asile d’aliénés privé près de Providence, Rhode Island. Il s’appelait Charles Dexter Ward, et avait été interné fort à contrecœur par un père accablé de chagrin qui avait vu son aberration passer de la simple excentricité à une noire folie alliant à la fois la possibilité de tendances meurtrières et une profonde et singulière modification du contenu apparent de son esprit. Les médecins s’avouent complètement déconcertés par son cas car il présentait des bizarreries affectant l’ensemble de la physiologie aussi bien que la psychologie.

Arrivé là non pas par hasard complet, mais par « proximité » (dans les guides de lecture que je fréquentais alors en bibliothèque – évoqués dans la note « Je me souviens » consacrée au « Cristal qui songe » de Theodore Sturgeon) avec Abraham Merritt, dont j’avais découvert quelque temps auparavant – bien par hasard cette fois – « La nef d’Ishtar » (qui m’avait d’ailleurs fort peu convaincu), ce bref roman fut alors, à ma jeune échelle de l’époque, une vraie révélation littéraire.

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Joseph Curwen, si l’on en croit les légendes incohérentes rassemblées dans ce que Ward apprit et exhuma, était un individu très surprenant, énigmatique, qui inspirait une horreur obscure. Il avait fui Salem pour se réfugier à Providence – ce havre universel des originaux, des êtres libres et des dissidents – au début de la grande terreur de la sorcellerie, dans la crainte d’être accusé à cause de sa vie solitaire et de ses singulières expériences chimiques ou alchimiques. C’était un homme d’une trentaine d’années, terne d’aspect, qui fut bientôt jugé digne de devenir citoyen d’honneur de Providence ; il acheta par la suite un terrain à bâtir juste au nord de chez Gregory Dexter, au pied d’Olney Street. Sa maison fut construite sur Stamper’s Hill à l’ouest de Town Street, à l’endroit qui devint plus tard Olney Court ; et en 1761 il la remplaça par une plus grande, sur le même emplacement, encore debout à l’heure actuelle.

Avec ces quelques dizaines de pages, dès l’origine de ma lecture de l’auteur, toute la spécificité de son univers se mettait en place : bien que ne négligeant pas, dans d’autres écrits, la tradition « aventureuse » des pulps des années 1920, les souvenirs de l’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe ou des explorateurs d’Edgar Rice Burroughs, c’est bien dans l’histoire poussiéreuse et les livres obscènes ou interdits, les grimoires monastiques ou les récits cachés d’exégètes borgésiens en diable, les bibliothèques décaties et les librairies obscures, que se construit son horreur à lui, dans l’intrication patiente – et presque toujours « indicible » (cet adjectif dont l’abus occasionnel deviendra au fil des relectures une marque de fabrique presque mythique) – d’un outremonde toujours présent parmi nous même s’il est très largement ignoré du commun des mortels, et dont le « retour » perpétuellement menace – tout en révélant lentement au lecteur, texte après texte, à quel point même de fort brèves incursions interstitielles de cet au-delà peuvent être dévastatrices pour la santé physique ou mentale de celles ou ceux qui y seraient exposés.

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En 1766 survint la dernière métamorphose de Joseph Curwen. Elle fut très soudaine, et attira l’attention générale parmi les citadins intrigués ; car l’air d’incertitude et d’impatience tomba telle une vieille cape, faisant place aussitôt à l’exaltation mal dissimulée d’un parfait triomphe. Il semblait avoir du mal à s’empêcher de discourir en public sur ce qu’il avait découvert, appris ou fait ; mais apparemment la nécessité du secret l’emporta sur l’envie de faire partager sa joie, et il ne donna jamais aucune explication. Ce fut après cette transition, survenue au début de juillet, que le sinistre savant commença à stupéfier les gens par sa connaissance de faits que seuls les ancêtres morts depuis longtemps auraient pu lui communiquer.

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Ce n’est ainsi pas tant cet outremonde lui-même (le « mythe de Ctulhu » n’étant à tout prendre qu’un habillage cosmogonique parmi bien d’autres existant dans la littérature) qui se révèlera comme toujours aussi intéressant, année après année, mais bien la méthode utilisée, développée, affinée patiemment pour le mettre en scène, pour faire approcher au profane, au curieux, au chercheur comme au seul imprudent, les confins d’un réel trop confortable pour être tout à fait honnête. Et c’est ainsi que même les faiblesses et les lourdeurs (nombreuses) d’un style ampoulé, parfois exagérément méticuleux comme souvent cavalier au possible, finissent par contribuer avec puissance à l’élaboration du résultat : c’est dans la poussière entassée des secrets égarés par machiavélisme ou par distraction que se dessine le tracé incertain d’une catastrophe toujours à venir, souhaitée par quelques-uns, mal manipulée par d’autres, ignorée par la grande majorité – et semant effectivement l’horreur « indicible » sur son passage sinueux. Et c’est ainsi que l’influence de Howard Phillips Lovecraft sur la littérature, déjouant tous les pronostics raisonnables de son époque, est durable et profonde.

La règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog est ici, et pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici (en neuf chez J’ai Lu), ici (en occasion chez J’ai Lu), ici (dans le recueil « Par-delà le mur du sommeil » en Folio SF) ou encore ici (dans le tome 1 de l’intégrale en Bouquins).

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  1. Pingback: Note de lecture : « La reine en jaune  (Anders Fager) | «Charybde 27 : le Blog - 20 août 2017

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