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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Abattoir 5 » (Kurt Vonnegut)

Le chef d’œuvre de Vonnegut, encore plus impressionnant et sombrement réjouissant à la relecture.

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RELECTURE

Abattoir 5

Publié en 1969 (et traduit en français en 1971 par Lucienne Lotringer), le sixième roman de Kurt Vonnegut fut pour lui l’occasion de – enfin – synthétiser l’ensemble de son expérience autobiographique fondatrice – à savoir sa présence, en tant que prisonnier de guerre, lors du monstrueux bombardement de Dresde en février 1945 -, qui irriguait déjà auparavant une bonne partie de ses romans ou de ses nouvelles, pour fabriquer cette fois un roman généralement considéré comme l’un des plus grands du XXème siècle, en langue anglo-américaine, et dont le retentissement dépassa largement celui des déjà très réussis « Le pianiste déchaîné » (1952), « Les sirènes de Titan » (1959) ou encore « Le berceau du chat » (1963).

« Abattoir 5 » est le nom donné par le narrateur et ses compagnons de captivité à une prison de fortune à Dresde, réellement ancien abattoir, dont l’épaisseur des murs et des plafonds sauvera leur vie lorsque les bombes au phosphore s’abattent sur la ville. Le narrateur Billy Pélerin, capturé dans des conditions rocambolesques avec quelques autres isolés de la 106e D.I. durant la bataille des Ardennes, devient, après sa démobilisation, opticien à Ilium, NY (petite ville imaginaire qui hante l’œuvre de Vonnegut), en épousant la fille d’un magnat local de l’optique.

Par la suite, il sera notamment enlevé par les extra-terrestres trafalmadoriens, qui l’installeront confortablement dans un zoo sur leur planète, en compagnie de la belle actrice de cinéma Montana Patachon, avec qui il aura même un enfant…

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slaughterhouse 5

La particularité sans doute la plus notable de Billy, c’est qu’à l’instar des Trafalmadoriens, il voit désormais l’ensemble des événements de sa vie « à plat », simultanément, passant donc sans transition, à tout instant, d’une bribe de sa biographie à une autre, éventuellement distante de plusieurs dizaines d’années, passée ou future, sans aucune maîtrise de ce processus, enchaînant ainsi les épisodes de la bataille des Ardennes, de sa vie d’opticien, de sa captivité à Dresde, de son enfance, de ses entretiens aux journaux pour parler de l’expérience trafalmadorienne, de ses rencontres avec le mythique écrivain de SF de seconde zone, Kilgore Trout, ou avec un réactionnaire général de l’USAF en charge de l’historiographie du bombardement de Dresde,…

J’avais lu pour la première fois « Abattoir 5 » au sortir de l’adolescence (il y a donc un certain temps…). Comme le faisait remarquer Douglas Adams, entre autres, et même si c’était à propos des « Sirènes de Titan » au premier chef, il faut au moins une deuxième lecture de Vonnegut pour réaliser à quel point cette narration enchevêtrée, d’apparence presque aléatoire, qui fait s’entrechoquer avec violence scènes comiques, récits absurdes et anecdotes horribles, parfois au sein d’une même phrase, ne doit en réalité absolument rien au hasard, et repose sur une infernale construction de haute précision, rythmée par la phrase mythique, mondialement célèbre aujourd’hui, concluant les paragraphes à chaque fois qu’ils évoquent une mort ou un désastre : « C’est la vie » (« So it goes »), qui apparaît 106 fois dans le roman.

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so it goes

Une réputation de chef d’œuvre totalement méritée, donc, et plus encore après cette deuxième lecture.

« Le voisin de lit de Billy était un ancien capitaine d’infanterie du nom d’Eliot Juderose. Juderose en avait jusque là de ne jamais dessaouler.
Il se chargea d’initier Billy à la science-fiction, en particulier aux œuvres de Kilgore Trout. Juderose avait entreposé une stupéfiante collection de science-fiction en livres de poche sous son lit. Il avait apporté ses bouquins à l’hôpital dans une malle-cabine. Tous ces trésors mal fichus répandaient une odeur qui envahissait la salle entière, celle d’un pyjama de flanelle pas changé depuis un mois ou celle du ragoût de mouton.
Kilgore Trout est devenu, parmi les contemporains, l’écrivain favori de Billy, et la science-fiction la seule forme de littérature qu’il tolérât.
Juderose était deux fois plus futé que Billy, mais Billy et lui se mesuraient au même problème, et de façon identique. Tous deux étaient arrivés à la conclusion que la vie n’avait pas de sens, et cela en partie à cause de ce dont ils avaient été témoins à la guerre. Juderose, par exemple, avait abattu un pompier de quatorze ans qu’il avait confondu avec un soldat allemand. C’est la vie. Et Billy avait assisté au plus grand massacre de l’histoire européenne, le bombardement et l’incendie de Dresde. C’est la vie.
Voilà pourquoi ils s’efforçaient de se recréer un univers et une personnalité. La science-fiction leur facilitait beaucoup la tâche. »

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vonnegut

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