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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La forêt des renards pendus » (Arto Paasilinna)

Un gangster et un militaire, chacun fuyant ses propres démons, s’improvisent chercheurs d’or en Laponie. Énorme, absurde et joyeux.

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Les habitants du vieil immeuble en pierre de taille, en bordure du parc de Humlegard, à Stockholm, étaient des gens aisés, à l’instar de Rafael Juntunen, gangster de son état.
Juntunen était un célibataire d’une trentaine d’années, plutôt mince, originaire du village de Vehmersalmi, dans le Savo. Bien qu’il eût quitté sa province finlandaise depuis plus de dix ans, il lui arrivait parfois, par plaisanterie, d’entrelarder ses propos d’exclamations en épais patois.
De sa baie vitrée, il regardait le parc baigné d’un soleil printanier. Des employés municipaux ramassaient mollement les feuilles d’érable putréfiées de l’automne précédent, en petits tas qu’une brise malicieuse éparpillait aussitôt dans les allées. Ainsi les balayeurs ne risquaient-ils pas de se trouver au chômage.
Rafael Juntunen songea que ces hommes à la peau mate devaient être originaires des bords de la Méditerranée. Deux d’entre eux avaient des têtes de Turcs, ou pire.
Au temps où il n’était qu’un immigré désargenté, le gangster avait eu l’occasion de fréquenter le service de voirie de Stockholm et ses balais. Pendant une semaine ou deux, il avait gagné son pain en ramassant des crottes de clébard dans le sable des allées. Ce souvenir le faisait encore frémir et il ne tenait pas à renouveler l’expérience.
Mais pour le moment, Rafael Juntunen ne craignait rien de ce côté.

Arto Paasilinna a obtenu sa célébrité mondiale méritée avec les romans que l’on appelle le plus souvent « de sa première période », à l’image de son si étonnant « Lièvre de Vatanen » (1975). « La forêt des renards pendus », son dixième roman, huit ans après (en 1983 donc, même si la traduction française a dû attendre 1994, avec Anne Colin du Terrail chez Denoël), utilise les mêmes ingrédients de base : une fuite, un refuge lapon, et un sens de l’absurde ordinaire absolument hors du commun. Organisant joyeusement et cyniquement le télescopage d’un malfrat fuyant la vengeance, à leur sortie de prison, de ses associés spoliés et d’un militaire de carrière miné par l’alcoolisme et l’ennui, plongeant ses deux protagonistes principaux dans un redoutable et jouissif jeu de quiproquos les conduisant à se faire passer pour des chercheurs d’or hivernant au cœur glacial de la Laponie finlandaise, introduisant dans le mélange un renardeau farceur, une grand-mère autochtone nonagénaire et résolument indestructible ou encore un garde-chasse aussi dubitatif qu’infatigable, l’auteur saupoudre son récit insensé d’une bonne dose de beuveries, de fornications, d’accidents et de meurtres, le tout dans une atmosphère où tout – même le plus absurde – semble toujours aller de soi et de l’avant.

Tankavaara. Chercheur d'or assoupi

Les tropiques furent une déception. Après la fraîcheur de Stockholm, la Floride semblait aussi bruyante que torride. Les journées se passaient à boire, faute de mieux. L’argent filait comme dans un maelström.
Rafael Juntunen fit la connaissance de quelques aigrefins finlandais réfugiés là. La plupart avaient sur la conscience des impôts impayés, des faillites frauduleuses, des escroqueries, des tentatives de corruption et d’autres broutilles. Certains étaient dans les affaires, d’autres vivaient de leur fortune mal acquise. À jeun, ils portaient aux nues la vie libre des Amériques, mais, une fois ivres, ils se plaignaient, les larmes aux yeux, d’avoir le mal du pays. L’exilé, même criminel, pleure toujours sa patrie.

 

Débridé et savoureux, le roman enchaîne à toute allure les scènes de confrontation entre personnages (tous à leur manière « plus grands que la vie »), avec la nature, sauvage, complice et redoutable, avec les coïncidences fructueuses ou désastreuses, dans un ballet où une baignoire de luxe convoyée derrière une motoneige devient tout un symbole, et où des pièges à renard finissent par détenir une partie du fin mot de l’histoire (au côté de manœuvres militaires interarmes, sans doute). Teigneux et hilarant, absurde et féroce, mais toujours inexplicablement optimiste et bienveillant, « La forêt des renards pendus » réjouira à bon droit la lectrice ou le lecteur, et peut compter sans hésitation parmi les plus belles réussites – et les plus emblématiques productions – d’Arto Paasilinna.

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Le major Gabriel Amadeus Remes était assis dans son bureau de chef de bataillon, le visage empourpré. Son gros coeur fatigué cognait lourdement dans sa solide cage thoracique. Sa tête était agitée de tremblements, dans son estomac refluaient des vagues d’acide. Curieusement, il n’éprouvait pas la moindre migraine – son crâne ne le faisait jamais souffrir, le lui aurait-on fendu, et il refusait obstinément de porter un casque, même lors de tirs à balles réelles, tellement il avait la tête dure.
Il avait une gueule de bois épouvantable, comme toujours à cette heure matinale. Le major Remes était un officier d’active de quarante ans, grand, à la voix éraillée, ivrogne. Un ours.

(…)

« Des Américains, des Allemands, des Norvégiens ou des Italiens se trouveront peut-être prisonniers derrière ces murs, ou alors des Russes, des Kirhizes, des Toungouzes… Il y a bien des possibilités. On pourra enfermer ici des déserteurs ou des prisonniers de guerre. Là, derrière l’écurie, on exécutera les traîtres. La cour martiale siègera dans le petit bout de la cabane et empilera les condamnations à mort. Ou peut-être qu’on fourrera ici des maraudeurs, des pillards, des mutilés volontaires, ou des fous. Quand les combats sont longs, sanglants et pénibles, le nombre de fous augmente. Dans les guerres sans merci, on peut avoir l’équivalent d’une section de malades mentaux par bataillon. Il pourrait même y en avoir plus, mais les plus conglés se font généralement tuer. »
Avec son crayon de charpentier, le major esquissait fiévreusement des cartes sur le flanc blanc du rondin.

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À propos de charybde2

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