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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La femme des sables » (Abé Kôbô)

Délectables paradoxes de l’aliénation et de la libération par l’enfermement et par la lutte, dans et par la fluidité solide du sable.

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RELECTURE

La femme des sables

Publié en 1962, traduit en français en 1979 par Georges Bonneau chez Stock, le sixième roman d’Abé Kôbô obtint le prix Yomiuri, l’un des trois prix littéraires japonais les plus prestigieux, et fut adapté à l’écran en 1964 par Hiroshi Teshigahara, l’auteur supervisant lui-même directement tout le scénario, pour un résultat à son tour enthousiasmant.

Un instituteur japonais, collectionneur d’insectes rares à ses heures, se rend lors d’un bref congé dans une région côtière réputée pour ses dunes de sable, où il espère une découverte majeure, après qu’un indice, quelques années plus tôt, l’ait mis sur la trace d’un diptère particulier. Surpris par la nuit dans cette région presque désertique, après le départ du dernier car, il est hébergé par les habitants d’un village d’une très grande pauvreté, construit à la diable au milieu des dunes.

Sans aucun suspense, car l’auteur nous avait annoncé la « disparition officielle » de cet homme dès les premières phrases du roman, il est en fait séquestré par les habitants du village, qui l’ont installé dans la maison d’une veuve, au fond d’un trou de sable accessible uniquement par une échelle de corde amovible, et bientôt relevée, et se voit proposer une alternative terriblement simple : eau et nourriture en échange de son travail de Sisyphe, à savoir désormais aider la veuve à repousser chaque nuit l’assaut du sable qui menace sa maison, et plusieurs autres du village, d’enfouissement.

Le roman d’Abé Kôbô est en apparence l’histoire des tentatives de l’instituteur pour s’enfuir, de ses simulacres d’acceptation et de ses ressassements face au sort qui lui semble promis.

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Il est en réalité infiniment davantage, et à partir de cette étonnante prémisse, l’auteur – qui n’a jamais souhaité commenter ce roman-ci – a conçu un entrelacs conceptuel et poétique qui semble défier, à travers le temps, les interprétations, susciter les controverses et les contresens, à commencer d’emblée par son exclusion du parti communiste japonais, qui y lut à l’époque avant tout le processus d’une perte d’identité et d’un solipsisme inacceptables, en même temps qu’une peinture accablante de villageois pauvres acculés à l’infamie. Si la traduction américaine de Dale Saunders, qui fut pendant plus de dix ans la seule disponible pour les Occidentaux ne lisant pas le japonais, semblait largement accréditer cette thèse, la traduction française de Georges Bonneau en 1979 et les lectures qu’elle permit à son tour, ainsi que les travaux plus récents, au Japon même, qui se sont multipliés depuis la mort de l’auteur en 1993, semblent autoriser une lecture beaucoup moins catégorique, bien davantage poétique, non dépourvue d’un sens de la solidarité humaine face à l’adversité économique et « naturelle », dans une atmosphère intensément kafkaïenne (l’influence la plus notable confessée par Abé Kôbô), mais nourrie d’un scientisme confiant et pourtant profondément ré-adapté aux difficultés du monde moderne, retaillé à une ambition modeste et beaucoup plus intérieure… Le film, d’ailleurs, supervisé de très près par l’auteur, peut-être parce qu’il est nécessairement simplifié et épuré par rapport au roman, éclaire celui-ci d’un jour beaucoup moins sombre que la tentante lecture initiale, sans doute réductrice.

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La puissance et le charme de ce roman tiennent peut-être davantage à la subtile intrication agencée par l’auteur, mêlant les réflexions scientifiques et philosophiques, permanentes et intériorisées, de l’érudit instituteur, le comportement fort et logique de la veuve, qui défie toutefois d’abord l’interprétation rationnelle du citadin, introduisant nombre de savoureux quiproquos, augmentant à chaque page le degré de tension sexuelle régnant dans ce trou de sable, le machiavélisme apparemment indispensable des tentatives de fuite du prisonnier, le bon sens chaleureux de celle qui n’est pas vraiment une geôlière, et surtout, les innombrables indices disséminés tout au long du récit, qui ne visent pas l’histoire, « déjà connue », mais la manière dont les protagonistes, confrontés à un monde qui est aliénation, pourraient in fine en choisir le lieu et la forme, à moins que, comme l’indique l’adaptation plusieurs fois soulignée de l’insecte poursuivi aux caractéristiques du milieu, « La femme des sables » ne soit en réalité une éblouissante démonstration spinoziste, établissant le conatus comme un tao par excellence.

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« En plein mois d’août un beau jour, il advint qu’un homme s’évanouit sans laisser de traces. A la faveur d’un congé, il avait pris le train pour passer au bord de la mer une seule demi-journée ; et c’était la dernière certitude que l’on eût à son sujet : après, rien, nulle nouvelle. Requêtes aux fins de recherche, petites annonces dans les journaux, tout fut vain, tout s’éteignit.
Ce n’est pas, bien sûr, que la disparition d’un être humain soit chose tellement extraordinaire. Les statistiques mêmes témoignent que, pour une seule année, c’est par centaines que se manifestent, paraît-il, les déclarations de disparition.
Du moins peut-on s’étonner de la si faible proportion des cas où sont retrouvés les disparus. Encore, quand le crime ou l’accident se révèlent finalement en cause, peut-on tabler sur des données précises à valeur de preuves : il n’est enlèvement, rapt, entre autres exemples, où, chez ceux qui s’y trouvent impliqués, le mobile, en quelque manière, n’arrive à clairement apparaître. Mais, lorsque l’affaire ne relève d’aucun de ces cas affirmés, alors, terriblement difficiles à saisir sont, en fin de compte, les indices qui en donnent la clé. Ainsi en va-t-il de ce qu’on pourrait appeler les « disparitions pures », fugues caractérisées incluses : et, en fait, c’est bien à la fugue que se ramène, le plus souvent, ce dernier genre d’ « affaires » policières. »

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« Un après-midi d’août, une grande boîte en bois et un bidon d’eau potable lui tombant, croisés, des épaules, tout comme s’il partait pour une ascension, le bas du pantalon rentré dans les chaussettes, coiffé d’un chapeau en piqué gris, un homme était, à la gare de S…, descendu du train.
Aux environs, pourtant, de montagne que l’on pût penser gravir, il n’y en avait point : et l’anomalie était telle que l’employé qui, à la sortie de la gare, recevait les billets ne put se défendre d’une expression de surprise, et suivit des yeux le voyageur. L’homme, sans la moindre hésitation, prit place tout à l’arrière de l’autobus qui, stationnant devant la gare, avait une destination tout opposée à la direction de la montagne lointaine.
L’homme continua son voyage jusqu’au terminus. Quand il descendit du car, il avait devant lui une vaste étendue de terre au relief terriblement plissé et accidenté. Dans les parties basses, des rizières aux compartiments étroits, avec, dans les intervalles, çà et là, quelque peu surélevés en manière d’îlots, des champs plantés d’arbres à kakis. L’homme, sans s’y arrêter, traversa un village, et, sur un terrain blanchâtre qui, peu à peu, s’allait desséchant, en direction de la mer continua sa marche. »

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Kobo Abe

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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