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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Nuit blanche en Balkhyrie » (Antoine Volodine)

Les confidences hallucinées, chuchotées ou vociférées, du Breughel, prisonnier politique et patient psychiatrique interné.

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RELECTURE

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La suie avait durci autour de ma tête. Il faisait froid, il faisait noir. Quelqu’un chuchotait et, à force d’écouter, je reconnus ma propre voix. Breughel appelle Molly, disais-je. Répondez.
Je me mis à attendre. Plus un bruit ne parcourait les ténèbres. Breughel ou Molly, répondez, suppliai-je encore.
Des cendres croustillaient sous mes paupières. Je me tournai sur le flanc. L’espace avait la consistance d’une ruine familière. Un fragment de tapis partiellement brûlé et des éclats de carrelage ou de fenêtre flottèrent devant ma bouche, puis une planche. De temps en temps, je m’agrippais à une épave, ce qui ne m’empêchait pas de sombrer vers des tréfonds sans lignes droites, vers l’oubli, vers je ne sais quoi qu’il fallait clore, vers Molly, peut-être. Le silence se prolongeait. On ne voyait rien.
– Hé, dis-je. Quoi, on ne voit rien. Comme si tu ne pouvais pas inventer des images.
Serrant la planche contre moi en guise de compagne, j’entrepris de tisser une histoire, notre histoire. J’ignore si Molly écoutait ou si elle était morte. Par intervalles, je posais des questions, mais, le plus souvent, j’y répondais. Il m’arrivait aussi de fermer mon discours et de rendre hommage une minute à l’absence des mots, ce que j’obtenais en tapant sur le bois avec mes phalanges ou mon front. Il fallait entièrement reconstruire les bruits de l’extérieur et, quand je cessais d’agiter des morceaux de corps, lèvres ou membres, presque rien, autour de moi, ne vibrait.
Plus sonore avait été le passé.

C’est par ce déroutant monologue que débute « Nuit blanche en Balkhyrie », le neuvième roman d’Antoine Volodine, publié chez Gallimard en 1997. Les confidences hallucinées de Breughel, prisonnier politique incarcéré, patient psychiatrique interné, soldat révolutionnaire dévoué, sont aussi puissamment dévastatrices presque vingt ans après leur première lecture. Le camp-hôpital sert de décor à l’action, guerrière et épique, ou peut-être seulement au rêve cauchemardé, triste, nostalgique et sordide, dans les circonvolutions cérébrales endommagées du Breughel, qui gagne régulièrement un article indéfini lourd de significations, privé qu’il a sans doute été de son humanité par les opérations crâniennes et les divers trifouillages dont il garde néanmoins des bribes de souvenirs.

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Le camp, un médecin le dirigeait, un spécialiste du cerveau et de son lavage. Je parlerai peu de cet homme, nommé Kotter. Dimitri ou John Kotter, peu importe. À sa merci nous étions. On nous avait incarcérés parce que nous avions rêvé trop fort et à trop haute voix, et souvent avec des armes, et aussi parce que nous avions perdu successivement toutes les batailles sans en excepter une seule. La captivité ne nous pesait guère, tant elle nous paraissait naturellement liée à notre destin. Depuis toujours, nous ruminions sur la déroute permanente, sur notre aptitude à la défaite, et nous concevions des plans de revanche.

Dans le récit plein de conviction, haché et décousu, à la fois flottant et déterminé, montrant sans cesse un terrible tissu cicatriciel, du Breughel, il est impossible en apparence, pour la lectrice ou le lecteur, comme sans doute pour le protagoniste (mais sur ce point-là, comment acquérir une certitude, puisque – comme nous le clarifiera un an plus tard « Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze » – les narrateurs post-exotiques ont appris au plus haut point, à la dure, l’art matois de la dissimulation, dont les grandes lignes étaient fournies dès 1985 et la « Biographie comparée de Jorian Murgrave »), de distinguer ce qui est de l’ordre du réel et du fantasme, du monde objectif et du cauchemar.

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Quant à définir l’au-delà des murs, je vais te répondre. Il y a trois mondes. Le monde crânien, puis le monde concentrationnaire, avec ses gardiens en blouse blanche et ses quatre pavillons, le pavillon Locatelli, le pavillon Schultz, le pavillon Kronstein et le pavillon Borschem, tout cela compris entre la rue des Vincents-Sanchaise et la gare de triage, et enfin le monde proprement dit, immense, auquel nous avions donné le nom de Balkhyrie et où la guerre dès le premier jour avait fait rage, tantôt interethnique, tantôt interrégionale, tantôt punitive, mais jamais en faveur des vaincus et des déguenillés de notre espèce.

Avec ses amis et amours, ses camarades de lutte, réels ou imaginaires, passés ou présents, incarnés, déjà morts ou marionnettes chiffonnées, le Breughel nous offre une formidable synthèse provisoire, après douze ans de défaites claudiquantes et radicales des personnages post-exotiques, du stade suivant l’arrestation et la torture, lorsque le soin psychiatrique militarisé par la société ouvre de nouveaux espaces paradoxaux de résistance et de désespoir, qu’il appartiendra aux successeurs et aux continuatrices du Breughel, à partir de « Des anges mineurs », d’explorer plus en détail, et de développer en une cartographie toujours parcellaire et fréquemment piégeuse.

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Je n’écoute pas, les discours frôlent mon intelligence sans s’y fixer, mais j’apprécie que des gens fassent l’effort de m’expliquer les choses au lieu de me battre. Cela apaise.
La camisole aussi m’apaisait.
– On a pour objectif une micro-zone, annonçait Kotter. On va t’extirper de la bouillie encéphalique, mon gars. Gros comme une cuillère à soupe, pas plus, hein. On va te fusiller les neurones qui te rendent dangereux et bizarre. Juste ceux-là, hein. Ça ne te diminuera en rien.
Avec un feutre il avait dessiné, sur le tableau dressé entre nous, une micro-zone gigantesque. Il la hachurait pour montrer la fusillade. L’odeur du marqueur m’étourdissait.
– Tu vois là ? disait Kotter. C’est là que tu as stocké tes théories gauchistes sur l’égalité, et que tes stocks se sont mis à fermenter et à pourrir. De cette poche à ordures suintent tous nos ennuis, mon gars. Ça dégouline sur le reste et ça l’empoisonne.

Il est par ailleurs toujours aussi impressionnant et réjouissant de constater, à chaque relecture d’un texte du corpus post-exotique, à quel point tous, sous des formes différentes et parfois en apparence fort éloignées, entretiennent un subtil réseau d’échos et de résonances, de renvois discrets et d’approfondissements permanents, creusant sans relâche les racines et les interprétations d’un désastre originel toujours à reprendre et à encoder, encore et encore, pour notre plus grande joie paradoxale de lectrice ou de lecteur.

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  1. Pingback: Le post-exotisme en 41 volumes, et quelques. | Charybde 27 : le Blog - 22 septembre 2016

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