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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Déblais » (Alexander Dickow)

Détourner en beauté la forme de l’aphorisme pour y dissimuler l’ébauche hardie d’une poétique contemporaine, irrévérencieuse et éclectique.

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Déblais

Théoriser à propos de sa propre écriture est un acte désespéré, surgi de l’angoisse d’une incompréhension à laquelle on croit remédier par la médiation de la prose réflexive. L’attention que la critique accorde à cette prose finit par dépasser celle qu’elle accorde à l’oeuvre ; on lâche la proie pour l’ombre. Cette occultation arrivera quelles que soient les contradictions criardes qui opposent théorie et pratique : l’autorité de la théorie masquera l’écart ; on ne remarquera pas qu’elle ne correspond pas aux jeux réels de l’écriture. Toute cette mise en garde est peine perdue.

Pour nous, jusqu’ici, l’universitaire américain Alexander Dickow, spécialiste reconnu de la littérature française du premier vingtième siècle en général, du dadaïsme, du surréalisme et de leurs traces éventuelles chez Aimé Césaire, plus particulièrement, était l’auteur d’une brillante étude (en collaboration) (« Albert Camus, Aimé Césaire : Poétiques de la révolte », 2018), d’une curieuse apologie poétique et investigative du fruit kaki (« Rhapsodie curieuse », 2017) et surtout d’un extraordinaire roman d’enchâssement culinaire, fantastique et science-fictif (« Le premier souper », 2021).

Aucune figure n’est aussi surestimée que la métaphore. Le poème est un mouvement, non pas une suite d’images. Seul l’élan acrobatique nous passionne.

Avec ces « Déblais », publiés chez Louise Bottu en 2021, il rejoint désormais de surcroît la catégorie bien particulière des créatrices et créateurs au courage suffisant (ou à l’inconscience assez assurée) pour s’attaquer à l’écriture sur l’écriture, la leur et celle des autres – hors du contexte savant de l’université, mais plutôt comme en compagnon du devoir ou de l’établi, en échange proposé d’artisan à artisan, avec un risqué mélange détonant d’honnêteté et de provocation, de subtilité et d’emporte-pièce, de goût de la formule et de ferveur de l’abîme.

Vouloir dire, tout est dit : le sens, c’est du désir.

En affectant de se plier à la discipline apparente de l’aphorisme, en forme courte d’à peine une ligne ou en forme longue d’un gros paragraphe, mais pour l’instrumentaliser d’une manière bien différente de celle des spécialistes joueurs et conteurs que sont par exemple Éric Chevillard ou Olivier Hervy, Alexander Dickow sait qu’il va devoir affûter ses armes comme la dimension « classique » de l’essai littéraire n’aurait pu l’y contraindre : d’une manière encore différente de celles, singulières aussi, du Claro de « Cannibale lecteur » ou du Christian Prigent de « La langue et ses monstres », il s’agira bien d’osciller entre l’affirmation et la question, de déguiser une hypothèse de travail en pique bien acérée, ou d’atomiser une divergence putative pour espérer la magie d’une résurrection conceptuelle.

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La mode est à la production sérielle. Au ressassement. Trouver un truc, creuser l’ornière, l’exploiter jusqu’à son érosion totale. Nous admettons la répétition comme conséquence nécessaire de l’unité de vision. Nous avons perdu le sens de l’embardée. L’artiste se résigne à n’être pas plusieurs. Nous assumons l’identité qu’on nous assigne. Mais il faut faire autre chose.

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Ce qui rend le Cahier d’un retour au pays natal si redoutable en tant que poème engagé, c’est justement qu’il fournit une charpente idéologique assez solide. Cette charpente permet au poète de jubiler (on peut aussi jubiler de la colère) librement dans les interstices. Le plus souvent, une visée politique dans un poème me fait l’effet d’une peau plaquée sur une chair récalcitrante. Il faut que le politique soit l’ossature du poème, non son épiderme.

En 100 pages, Alexander Dickow ne se contente pas d’explorer certaines théories littéraires ancrées et d’en tester l’évolutivité, il questionne aussi directement, affectueusement ou cruellement selon les cas, André Breton, Tristan Tzara, Isidore Isou, Marceline Desbordes-Valmore, Gustave Flaubert (à travers la Félicité d’« Un cœur simple », par exemple), Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau, Chateaubriand, Aimé Césaire naturellement, Stéphane Mallarmé, Jean Paulhan, ou encore Theresa Hak Kyung Cha, Jody Pou, Yves Bonnefoy, Georges Perec, Jacques Roubaud, Raymond Queneau, Pierre Albert-Birot, Christophe Tarkos, Charles Pennequin, Alain Damasio, Louis-René Des Forêts, J.R.R. Tolkien, et bien d’autres : « Déblais » éclectiques en diable, et sans crainte des détours rusés, on le voit.

L’idée que la poésie doit exclure le narratif est aussi absurde que d’exclure l’exposition discursive du roman. Mallarmé rejette le narratif sous prétexte qu’il présente quelque chose comme un simulacre du réel. Mais la virtualité domine autant le narratif que les autres types de discours. La narration est un tissu de lacunes mouvantes ; c’est par ce jeu du vide et du plein qu’elle rejoint à la fois la poésie et le réel et il s’ensuit que la poésie est simulacre au même titre que la narration.

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S’il y a bien un obstacle des théories littéraires habituelles dont Alexander Dickow se joue en souriant en véritable chat du Cheshire, c’est bien celui des barrières déployées, le plus souvent de part et d’autre, entre les genres littéraires, poésie et roman bien sûr, et souvent davantage encore, littérature « blanche » et « mauvais genres », ce dont une librairie aussi volontairement frontalière que Charybde ne peut évidemment que se réjouir. D’une façon bien différente de celle du grand Francis Berthelot (« Bibliothèque de l’Entre-Mondes », 2005), il parcourt ainsi avec délices les apports réputés spécifiques de l’horreur, du fantastique ou de la science-fiction, mais joue aussi avec leurs capacités d’importation et de transformation offensive (on se souviendra certainement, à certains passages, de magnifiques étrangetés aussi différentes les unes des autres que le « Cristal qui songe » de Theodore Sturgeon, la « Nuit blanche en Balkhyrie » d’Antoine Volodine ou l’« Aniara » d’Harry Martinson).

Ainsi, à l’image d’une part significative de la production (y compris purement fictionnelle) des éditions Louise Bottu (allez voir par exemple du côté de Pierre Barrault, de Christophe Esnault, de Philippe Annocque ou de Guillaume Contré), « Déblais » prétend d’abord nous parler avant tout d’expérimentation aux confins de la poésie, mais à notre grande joie de lectrice ou de lecteur, effectue bien plutôt un magnifique et profond tour d’horizon exigeant de ce que peuvent être écrire et lire, aujourd’hui comme hier, sans en cacher les questions et les doutes salutaires.

Les littératures dites de l’imaginaire – la science-fiction, la fantasy, le weird et l’horreur, etc. – sont les voisins immédiats de la poésie dans le nuancier des genres littéraires. Si la poésie « spéculative » ne semble guère exister, c’est que tout poème a quelque chose à y voir, ce qui nous dispense de lui donner un nom autre que « poésie ».

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Narrer : tisser des trous ensemble.

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À l’âge des catégories identitaires fixes et essentialisées, j’aspire encore et toujours à rester aussi poreux que possible. Ô insensés qui croyez que vous n’êtes pas moi !

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En poésie, cherchez le presque, l’à peine, le soupçon. Privilégiez l’angle mort, le seuil et l’embrasure.

(…)

Beaucoup de romanciers ont ce tort de savoir à peu près exactement ce qu’ils fabriquent. Beaucoup de poètes ont ce tort de ne savoir à peu près rien de ce qu’ils fabriquent.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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