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Je me souviens

Je me souviens de : « Cristal qui songe » (Theodore Sturgeon)

En 1950, un rare, sensible et paradoxal éloge poétique de la différence.

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Cristal qui songe

Publié en 1950, traduit en français en 1952 par Alain Glatigny au Rayon Fantastique, le premier roman de Theodore Sturgeon (1918-1985), qui avait auparavant déjà publié une bonne trentaine de nouvelles, est sans doute particulièrement emblématique des univers bien particuliers et des tonalités fort rares, pour l’époque comme pour plus tard, qu’il entreprit de développer tout au long de sa carrière bigarrée.

C’est en 1978 ou 1979, alors que j’étendais rapidement à l’époque mes explorations du champ science-fictif, que j’avais découvert (grâce aux comptes-rendus élogieux que pouvaient en faire dans leurs « manuels » Jacques Van Herp dans son « Panorama de la science-fiction » (1973) ou (mais oui !) les frères Bogdanoff dans leur « Clés pour la science-fiction » (1976), mes bibles de l’époque en la matière, précieusement empruntées et ré-empruntées à la bibliothèque municipale de Saint-Herblain (44), avant que les enthousiasmes d’Yves Frémion dans la revue « Univers » n’en prennent progressivement le tonique relais) cet auteur à la fois mythique, extrêmement influent – sur Ray Bradbury, Samuel Delany, Harlan Ellison ou Kurt Vonnegut, pour ne citer qu’eux – et pourtant relativement mal connu du « grand public », même au sein du genre SF.

L’enfant s’était fait surprendre dans un coin du stade scolaire, alors qu’il se livrait à un acte répugnant ; on l’avait renvoyé chez lui en l’expulsant ignominieusement de l’école. A cette époque, il avait huit ans ; cela faisait plusieurs années déjà qu’il pratiquait ce vice.
En un sens, c’était dommage. Il était gentil ce gosse ; il était même plutôt beau, quoiqu’il n’eût rien d’extraordinaire. Il y avait d’autres enfants, et même certains professeurs, auxquels il était plutôt sympathique, mais il y en avait aussi qui ne l’aimaient guère. En tout cas, lorsque son forfait fut connu, tout le monde se ligua contre lui. Il s’appelait Horty (ou plus exactement Horton) ; Horty Bluett. Il devait bien s’attendre à se faire recevoir plutôt fraîchement en rentrant chez lui.

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L’édition originale de 1950.

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Dans cet univers étriqué aux couleurs du sur-conformisme à la fois frileux et conquérant de l’Amérique des années du début de la guerre froide, manger des fourmis prend rapidement, pour un enfant, des allures de crime capital et honteux – même si Theodore Sturgeon veille tout au long du roman à distiller les rationalisations de ses inventions et bizarreries les plus surprenantes ici présentes -, et la fugue au sein d’un cirque ambulant hanté de personnalités toutes plus « monstrueuses » les unes que les autres (le « Freaks » (1932) de Todd Brownning est tout proche, bien entendu) apparaît ainsi comme l’une des rares solutions « viables » à la différence, plus ou moins radicale. La lectrice ou le lecteur aura la joie de découvrir, au fil de ces 300 pages, que les enjeux du roman, manipulant à loisir les attentes pour mieux surprendre et dérouter, vont bien au-delà d’un « simple » questionnement de la marginalité et de l’originalité.

Ils rejoignirent le reste de la caravane avant l’aube, à l’heure où dans le lointain les collines commençaient à se détacher du ciel pâlissant.
Tout, dans la nouvelle vie qui l’attendait, semblait à Horty mystérieux et passionnant. Non seulement il avait fait la connaissance de gens extraordinaires, mais une foule d’énigmes fascinantes l’attendait encore, sans parler du rôle qu’il avait à tenir, du jeu qu’il devait jouer, des paroles qu’il ne devait jamais oublier. Et voici qu’apparaissait maintenant devant lui le monde de la foire. La grande avenue sombre, toute parsemée de copeaux de bois, semblait parfaitement luminescente entre les rangées de baraques, précédées de leurs estrades. Ici un tube au néon encore allumé rendait semblables à des fantômes les premiers rayons timides de l’aube ; ailleurs un manège découpait dans l’air la silhouette décharnée de ses bras avides. On entendait tout autour de soi mille bruits étranges, somnolents mais incessants. Cela sentait la terre humide, le maïs grillé, la sueur et le fumier – un fumier exotique aux relents douceâtres…

Les échos puissants et intimistes de « Cristal qui songe » résonnent encore aujourd’hui de bien belle manière, discrètement, dans certains écrits de Francis Berthelot ou de Mélanie Fazi, dans les marges poétiques d’un fantastique magnifiquement incertain, tandis que l’ambitieux questionnement esthétique et politique, tout particulièrement à propos de musique, pratiqué par Theodore Sturgeon évoque immanquablement le travail contemporain de Richard Powers.

La règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog est ici, et pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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ted02

À propos de charybde2

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