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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Orbitor » (Mircea Cǎrtǎrescu)

Un noir chef d’œuvre, onirique et poétique.

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Orbitor Folio

Publié en 1996 en Roumanie, traduit en français en 1999 par Alain Paruit dans la fascinante collection & d’ailleurs de Denoël, le cinquième roman de Mircea Cǎrtǎrescu était également le premier tome d’une trilogie qui fut pour lui, jusqu’alors surtout connu en tant que poète exigeant, celle de la consécration littéraire.

Il est malaisé de décrire cette incroyable plongée onirique dans l’enfance d’un écrivain, qui mobilise dans une sarabande obsessionnelle un ensemble disparate de souvenirs, les siens comme ceux de connaissances ou de membres de sa famille, pour « raconter », mine de rien, la gestation et la maturation d’un corpus littéraire personnel qui nourrira toute son œuvre, dans une quête très proche en effet de celle du Marcel Proust de « À la recherche du temps perdu », mais autour d’un univers qui a bien peu à voir avec celui du petit Marcel.

On allait donc gratter mon enluminure pour écrire à la place, en caractères égaux et serrés, un texte impératif aussi lourd qu’une tenture. Et aujourd’hui, alors que je suis au milieu de l’arc de ma vie et que j’ai lu tous les livres, y compris ceux qui sont tatoués sur la lune et ceux qui sont écrits à la pointe de l’aiguille au coin de mes yeux, alors que j’en ai assez vu et eu, que j’ai systématiquement déréglé tous mes sens, que j’ai aimé et haï, que j’ai érigé des monuments d’airain impérissables, que j’ai attendu sous l’orme le divin enfant en mettant longtemps à comprendre que je n’étais qu’un sarcopte creusant des sillons dans sa peau de vieille lumière, alors que les anges peuplent mon cerveau tels des spirochètes, que j’ai goûté à toutes les délices du monde et qu’avril, mai et juin s’en sont allés, aujourd’hui, alors que sous l’anneau ma peau se desquame en milliers de feuilles de papier bible, aujourd’hui, en ce vivace et absurde aujourd’hui, j’essaye de mettre du désordre dans mes pensées et de lire les runes des fenêtres et des balcons pleins de linge humide de l’immeuble d’en face qui a coupé ma vie en deux, pareil au nautile qui mure chaque compartiment devenu trop petit pour lui et va se nicher dans un autre, plus grand, sur la spirale de nacre qui résume sa vie. Mais ce texte n’est pas humain et je n’arrive plus à le déchiffrer.

Orbitor

Parcourant en tous sens une Roumanie des années 1930 aux années 1950 (avec quelques incursions postérieures), hybride, dans laquelle les terreurs et les imaginations enfantines ont muté en obsessions sexuelles adolescentes et en fantasmes de jeune homme, incorporant au passage, joyeusement et furieusement, un fabuleux magma de contes traditionnels, de légendes urbaines, de racontars inidentifiables et de références littéraires sophistiquées si nécessaire, c’est à l’angoissante constitution d’un imaginaire lancinant que nous convie ici Mircea Cǎrtǎrescu, pour l’immense bonheur de la lectrice ou du lecteur.

Après de telles soirées, qui devenaient l’oxygène de ma vie solitaire et frustrée, après mes promenades de taupe dans le continuum réalité-hallucination-rêve comme à travers un triple royaume inextricable, je me mettais au lit et je passais presque toute la nuit à lire au hasard l’un ou l’autre des livres empilés par terre, contre le coffre. Ils arrivaient à point nommé, mystérieusement, on eût dit les pièces d’une image-puzzle, claire et pourtant incompréhensible, incomplète, une sorte de superbouquin apparu à la frontière entre les livres et mon esprit. Ma lecture était profonde comme la nuit, le silence sifflait toujours plus fort, parfois un insecte tournoyait en bourdonnant sous l’abat-jour et finissait brûlé par l’ampoule surchauffée. Je clignais des yeux de plus en plus souvent, très vite du droit, assez lourdement du gauche. Je me souvenais des soirs où je devais me fermer une paupière avec les doigts pour réussir  à m’endormir. Des jours où je ne riais qu’avec une moitié de visage, alors que l’autre restait maussade, sinistre. Désormais, quand je clignais des yeux rapidement, les muscles orbiculaires de ma bouche tressaillaient désagréablement et, quand j’étais fatigué, une sueur froide suintait des pores de ma joue gauche. Je jouais à regarder l’image de ma chambre d’un seul œil. Du droit, elle paraissait lumineuse, les couleurs brillaient sagement les unes à côté des autres. Mais le gauche voyait une étrange caverne verdâtre, où les volumes mous se distendaient comme la peau des animaux aquatiques. Vers la fin de la nuit, le sens des livres s’évaporait complètement et je n’avais plus sur les bras que leurs pages poreuses, leurs signes cabalistiques et leur parfum de papier poussiéreux, le plus excitant des parfums de la terre. Mes deux hémisphères cérébraux se contractaient de plaisir dans leur scrotum d’os.

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Dans une atmosphère poétique, conjonction impitoyable à la fois lumineuse et morbide, placée toute entière sous le signe du papillon, de la larve à la flamboyance, « Orbitor » ne distingue guère la réalité, le rêve et le cauchemar, toutes les scènes arrachées à l’histoire y étant puissamment asservies à la naissance de l’imagination qui, seule, peut mouvoir le monde.

L’arrivée d’une tante, jeune fille, à la grande ville, les spécificités d’un appartement familial, l’infernal séjour, enfant, à l’hôpital en compagnie de deux petites pestes quasiment surnaturelles dans leur méchanceté systématique, le conte villageois de l’année du pavot, de sa lubricité déchaînée et de la lutte contre les morts-vivants qui s’ensuivit, les impressions indélébiles, fût-ce par personne interposée, laissées par un atelier de mécanique, le choc d’une tondeuse sur un crâne, les dizaines de poitrines féminines vues ou entrevues au hasard des circonstances, les paons se pavanant dans la courette d’un immeuble, la découverte insolite et comme secrète d’un cabaret de jazz (avec ses lointaines ramifications à La Nouvelle-Orléans), le terrifiant bombardement sur Bucarest par des B-24 américains délaissant pour une fois leurs habituelles cibles pétrolières de Ploesti, la rencontre thérapeutique d’un masseur aveugle (qui peut en effet évoquer par certains aspects le mythique Zatoichi), ex-officier déchu de la Securitate,… : des dizaines de madeleines sont ici empruntées à la mémoire incertaine, confuse, mais riche en détails, pour être réagencées, marquées au coin effrayant d’une vision macabre et ricanante, mais dégageant à chaque pas, à chaque incursion dans ces méandres cérébraux mal cartographiés, une incompréhensible tendresse et une poésie toute papillonnante.

Je savais que j’avais habité ces endroits, j’en gardais encore quelques images, mais aucun sentiment vécu, aucune émotion, rien de vrai. Ces quatre logements évoquaient pour moi les dents mal plantées dans la prothèse de ma mère, non innervées, non irriguées par les fines ramifications des veines et des artères. Du plastique, du plastique quelconque et stupide. Je soupçonnais leurs portes d’être seulement gravées sur les murs, leurs intérieurs d’être pleins, compacts comme les pralines, le tout me semblait donc d’être un grossier faux-semblant forain. Je rôdais pourtant autour avec un entêtement croissant, car ils étaient les seuls points de repère dans ma quête. Afin de reconstituer mon animal cérébral au cours de son étrange ballet à travers le temps, je tâtais les bosses de ses logements successifs, des tests successifs dans lesquels il s’était abrité après les avoir fabriqués de sa bave calcaire. La chair tendre de l’esprit avait patiemment maçonné des chambres et des toits des paysages et des faits. Puis, au fur et à mesure qu’elle grandissait, elle les avait abandonnés, desséchés et vides, pareils à ces détestables crânes jaunis de chiens jonchant les terrains vagues, ou à l’intérieur net, en caoutchouc, des têtes de poupées.

Ce premier volume a deux suites, qui poursuivent cette exploration décalée des chemins qui bifurquent au cœur d’une histoire contemporaine de la Roumanie réécrite, repensée, ressentie par un processus alchimique très particulier, personnalisé, incarné et onirique, « L’Œil en feu » (2002) et « L’aile tatouée » (2007), que j’ai maintenant fort hâte de découvrir, après avoir suivi la recommandation de longue date de mon collègue et ami Charybde 4, qui me vantait – à grande raison, donc – les charmes d’ « Orbitor » depuis quelques années.

Ce qu’en dit la Salle 101, magnifiquement et lucidement, est ici. Ce qu’en dit Nébal, avec humour et justesse, est.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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cartarescu

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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