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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Le carnet viking » (Anita Conti)

En 1939, 70 jours à bord d’un chalutier hauturier en mer de Barents.

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23 h 40 – En pleine mer, à des milles de tout lieu habité, nous sommes soudain dans l’étrange monde d’une industrie à la fois parfaitement mécanisée et primitivement sauvage. Dans un cirque de monstres affamés. Cramponné au-dessus de l’invisible, chacun danse à son cap, séparé du butin par une masse d’eau secouée. Trente à deux cents mètres d’épaisseur nous séparent d’un monde immobile, mais ces mètres-là sont un barrage de fureur et, là-dessous, les planches ont commencé leur travail ; leur divergence maintient le chalut largement ouvert, et ce sont leurs bras qui vont effrayer le poisson et le rabattre.

À quarante ans en 1939, l’étonnante Anita Conti , relieuse d’art d’origine arménienne tombée toute petite, en amatrice, dans le monde de la pêche côtière puis de la pêche hauturière, est déjà devenue, de facto, la première femme océanographe française. Embauchée cinq ans plus tôt par l’Office Scientifique et Technique des Pêches Maritimes, son directeur ayant été estomaqué au préalable par la précision et l’inventivité scientifique des cartes pionnières des zones de pêche conçues et réalisées par cette photographe rompue à la fréquentation des navires et des équipages, c’est alors néanmoins la première fois qu’elle s’embarque pour un périple aussi long : à bord du chalutier Viking, en quittant Fécamp, il s’agit de passer 70 jours en mer de Barents, au cœur de la saison de la morue.

Le capitaine bouillonne d’une rage qui ne peut s’exprimer.
L’énervement qui se propage sur le banc de pêche se traduit dans chaque poste, dans chaque cabine, par le vrombissement et le miaulement rythmés du langage morse du radio.
Au-dessous, ou à côté dans chaque timonerie, les capitaines hésitent, calculent, réfléchissent, fouillent les souvenirs de leur expérience. Aux charges habituelles qui portent une heure de chalutier à des valeurs élevées, devenant impressionnantes, les capitaines y ajoutent, avec le poids de leurs remords, celui du regret des tonnes de morue qu’ils auraient exactement, inévitablement, pêchées à la minute, qu’ils vont risquer de perdre.

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Anita Conti dans la cale du Viking.

En quête perpétuelle du poisson qui justifiera le salaire de son capitaine et de ses équipages de professionnels, le Viking trace sa route qui pourrait sembler erratique de prime abord, entre les éléments scientifiques encore relativement balbutiants mais progressant alors chaque année, et les fruits de l’expérience, de l’inspiration, de l’observation des pêcheurs concurrents (sept oui huit nations différentes sont alors présentes en mer de Barents), ou du décodage des échanges radio entre bateaux. L’ambiance est toujours globalement fourbue, avec cette fierté dans l’épuisement qui caractérise encore soixante ans plus tard le métier, avec ses alternances folles d’abattement et de surexcitation, ambiance que rendent d’ailleurs à merveille, dans un cadre plus contemporain, le roman de Sebastian Junger comme le film qui l’adapte, « En pleine tempête », et le texte de Catherine Poulain (qui signe ici une belle préface), « Le grand marin ».

7 h 30 – Chalut déchiré, cul crevé, poisson parti. Les hommes saisissent les aiguilles et le couteau entre les dents, ils commencent le ramendage.
Cette continuité de lutte crée une sensation d’épuisante fatigue. Ce n’est pas la lassitude du soir après un jour de labeur, c’est la sensation d’un effort ininterrompu sans juste récompense, compensation comparable au travail des champs soumis aux hasards météorologiques.
L’industrie des grandes pêches est une profession qui mène à concevoir la nécessité de l’effort sans envisager comme due l’immédiate compensation.
Froid, vent, pluie, neige, brise fraîche, à nouveau cul crevé, ventre parti. Sur le pont : une tonne de vase et ses détritus. Les hommes ? Vannés ! Mais sans perdre un instant il faut réaffaler.
La longueur et la dureté de manœuvre d’un enfin de 41,5 mètres d’ouverture, alourdi de 1 600 kilos de panneaux, et de 18 mètres de diabolo, rendent extrêmement décevantes les mauvaises pêches.

Au-delà de descriptions incisives, qui allient – avec un joli brio doublé d’une indéniable sobriété – les notations techniques (faites connaissance par exemple avec les ébreuilleurs, les décolleurs, les trancheurs, les laveurs, les affaleurs et les incroyables gogotiers, tous marins préposés à diverses tâches spécifiques lors de l’arrivée des morues sur le pont du chalutier) et celles plus lyriques ou humaines, et en l’absence totale du climat de lutte sociale qui caractérisait, presque à la même époque, les pêcheries japonaises en mer d’Okhotsk du « Bateau-usine » de Kobayashi Takiji, Anita Conti impressionne également par sa capacité à se couler avec fluidité et naturel dans un milieu redoutablement masculin, confiné et paradoxalement surchauffé (Jean Le Failler s’inspirera sans doute de certaines de ses notations recueillies dans « Racleurs d’océans » (1953) pour mettre en scène son héroïne Mary Lester dans sa quatrième aventure, « Marée blanche »), mais plus encore par sa conscience extraordinairement précoce, et par les doutes réels qu’elle exprime déjà dans ce journal de bord, même à l’état encore embryonnaire, à propos des risques de surpêche, de destruction ou d’appauvrissement du milieu marin, et de rupture globale des équilibres délicats du biotope océanique, préoccupations qui iront croissantes chez elle et qu’elle synthétisera plus tard dans son « L’Océan, les Bêtes et l’Homme » de 1971. Une vision prémonitoire déjà aiguë sur laquelle insiste à juste titre Laurent Girault-Conti dans son lumineux avant-propos, dans lequel il explique également comment et pourquoi ce carnet qui aurait pu et dû être le premier livre d’Anita Conti a sommeillé longtemps dans une malle avant d’être publié en 2018 chez Payot.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Le carnet viking » (Anita Conti)

  1. Par hasard, (y en a t-il?) je découvre votre Blog… mille mercis pour votre commentaire sur Carnet Viking d’Anita Conti. En plus d’être pertinentes, et bien tournées, vos appréciations me vont droit au coeur. Cordialement. Laurentgc

    Publié par laurent girault-conti | 21 juillet 2018, 17:03

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