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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « L’île au trésor » (Robert Louis Stevenson)

« Pièces de huit ! Pièces de huit ! »

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RELECTURE

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Le roman de pirates par excellence, le récit halluciné et enlevé qui incarne sans doute pour beaucoup d’entre nous le roman d’aventures dans toute sa gaillarde (fausse) simplicité, le pont presque parfait entre les lectures d’enfance et celles de l’âge adulte (où il faut éviter, d’emblée, le malentendu qui poursuivit longtemps ce roman, comme le notait par exemple Michel Le Bris dans sa préface à la passionnante édition des « Essais sur l’art de la fiction » de l’Écossais : celui de croire qu’il s’agit là de littérature « jeunesse »), les 300 pages qui propulsent l’imaginaire vers une perpétuelle soif de voyages et de découvertes, au propre comme au figuré, en littérature ou ailleurs : « L’île au trésor », publiée par Robert Louis Stevenson en 1883, incarne tout cela. Et bien d’autres choses encore. Ce n’est par hasard, loin de là, que tant d’écrivains, depuis maintenant quelques dizaines d’années, considèrent ce texte saisissant dans son mélange étroit de maîtrise et de souffle, comme un véritable chef-d’œuvre.

Je me souviens de lui comme si c’était hier, avançant à pas lourds vers la porte de l’auberge, suivi par une charrette à bras sur laquelle sa malle de marin était arrimée ; un homme grand, puissant, massif, au teint cuivré ; sa queue de cheval poisseuse tombant sur les épaules de son manteau bleu pas très propre ; ses mains rugueuses et crevassées, aux ongles noirs ébréchés ; et le coup de sabre zébrant sa joue d’une balafre livide. Je le revois, examinant la crique tout en sifflotant, puis se mettant à chanter cette vieille rengaine de marin que j’ai si souvent entendue par la suite :
Quinz’ mat’lots sur la malle du mort –
Yo-ho-ho, une bouteille de rhum !

Nouvelle traduction par Jean-Jacques Greif, publiée chez Tristram en cette fin d’été 2018, le roman à la somptueuse et fort stylisée couverture bleue fournit ainsi un prétexte idéal pour une relecture d’un texte dont on ne se lasse guère, et réaffirme d’emblée une caractéristique fondamentale de « L’île au trésor », sur laquelle Robert Louis Stevenson s’était lui-même largement confié en son temps : au commencement était la carte. Jean-Yves Tadié le rappelait dans son captivant (quoique travaillant hélas davantage à renforcer les barrières entre les genres littéraires qu’à les assouplir, à la différence profonde d’un Francis Berthelot) « Le roman d’aventures » (1982) :

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Pour amuser un enfant, pendant un été pluvieux, Stevenson dessine la carte d’une île imaginaire, coloriée avec soin ; sa forme l’enchante, et il l’appelle « l’île au trésor » : « Les futurs personnages du livre commencèrent à apparaître dans des bois imaginaires ; et leurs visages basanés et leurs armes brillantes (…), comme ils allaient et venaient, combattaient et chassaient un trésor, sur ces quelques centimètres carrés d’un plan géométral ». On ne saurait mieux indiquer que tout le roman a été d’abord vu, et vu à partir d’un dessin (…). Dans la carte, le récit trouve son sol, des parcours pour ses personnages, parfois toute l’intrigue, en tout cas une mine de suggestions.

C’est peut-être bien parce que Robert Louis Stevenson, à la différence de l’énorme majorité des écrivains incarnant pour nous le roman d’aventures, et comme le rappellent tant Jean-Yves Tadié que Michel Le Bris, fut d’abord un essayiste, un théoricien artistique, avant de se lancer, avec « L’île au trésor », dans l’application de ses idées littéraires et esthétiques déjà largement élaborées (même s’il les raffinera tout au long de sa vie, ou presque), qu’il fut ainsi capable d’extraire d’une série d’images, elles-mêmes issues d’une carte et de quelques paysages, crique, cap, grotte, marécage, auberge ou fortin, une telle puissance archétypale, mythologique : l’auberge L’Amiral Benbow, Billy Bones, la goélette Hispaniola, le cuisinier Long John Silver, sa béquille et son perroquet, et tant d’autres éléments, même d’abord réputés secondaires, habitent comme bien peu l’imaginaire et l’inconscient des lectrices et des lecteurs qui s’y sont frotté. Les motifs en étaient connus au moins depuis Daniel Defoe et son « Histoire générale des plus fameux pirates » (1724), et le XIXème siècle fourmille de fictions s’emparant de ces décors et de ces thèmes pour instituer quasiment en sous-genre à part entière le récit de pirates. Mais c’est bien « L’île au trésor » qui s’est imposée, sans forcer, comme la matrice essentielle, la source vive à laquelle viennent s’abreuver, sous toutes leurs formes, toutes celles et tous ceux qui ont entrepris de faire vivre le mythe jusqu’à nos jours, de Hergé (« Le trésor de Rackham le Rouge », 1943) à Charlier et Hubinon (« Barbe-Rouge », 1959-1979), de Valerio Evangelisti (« Tortuga », 2008) à Tim Powers (« Sur des mers plus ignorées », 1987) ou de Björn Larsson (« Long John Silver », 1995) à Sylvain Pattieu (« Et que celui qui a soif, vienne », 2016), et de quelques dizaines d’autres, en littérature, au cinéma ou en bande dessinée, en passant bien entendu par « La planète au trésor » (2002)  et par la saga « Pirates des Caraïbes » (2003-2017) de Walt Disney Pictures.

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Les bougies étaient déjà allumées quand nous avons atteint le hameau, et je n’oublierai jamais combien la vue de la lumière jaune qui se glissait sous les portes et éclairait les fenêtres m’a redonné du courage ; mais il s’est avéré que c’était le seul encouragement que nous pouvions espérer en ces lieux. Car personne n’a accepté de retourner avec nous à L’Amiral Benbow. On penserait que des hommes auraient honte de se conduire ainsi. Plus nous leurs parlions de nos malheurs, plus ils s’accrochaient tous – hommes, femmes et enfants – à la sécurité de leur foyer. Le nom du capitaine Flint, s’il m’était étranger, était bien connu de certains villageois et lesté d’une lourde charge de terreur.

On pourrait gloser très longtemps (et la littérature critique ou universitaire abonde ici) sur ce texte si faussement simple et si gorgé de verve, de fougue et de ruse – et on ne s’en priverait éventuellement pas, dans un autre cadre. Pour l’heure, contentons-nous de savourer pleinement, à nouveau, le plaisir émotionnel et intellectuel d’une narration qui gagne ici une vie supplémentaire par la grâce d’une traduction qui a su s’affranchir – parfois assez nettement – de la stricte lettre du vocabulaire de Robert Louis Stevenson, pour en développer bien davantage les registres et les tonalités (et en particulier, pour ne citer ici qu’eux, les contrastes entre les différents langages utilisés par les protagonistes – Long John Silver au premier chef – en fonction du contexte de l’action), explorations délicieuses permises par les notes conséquentes dont l’auteur lui-même, au fil du temps, avait entouré son premier roman.

Ses histoires étaient pourtant ce qui effrayait le plus les gens. Des histoires affreuses. Il y était question de pendaisons, de captifs qui devaient marcher sur la planche, des îles Tortugas, d’embuscades féroces sur la route des galions espagnols. À l’entendre, il avait partagé la vie de certains des pires gredins que Dieu ait laissés sillonner les mers ; et les expressions qu’il glissait dans ses récits horrifiaient nos braves campagnards presque autant que les crimes décrits. Mon père disait toujours qu’il ruinerait l’auberge, car les gens cesseraient bientôt d’y venir si c’était pour être tyrannisés et terrorisés. Je crois au contraire que sa présence était bonne pour nos affaires. Les gens tremblaient sur le moment, mais en y repensant ensuite ils ressentaient un certain plaisir ; c’était une distraction piquante dans une vie paisible à la campagne ; et il y avait même des hommes parmi les plus jeunes qui prétendaient l’admirer, le qualifiant de « vrai loup de mer », de « vieux forban » et autres noms de ce genre, et déclarant que l’Angleterre dominerait les océans tant qu’elle pourrait compter sur des gaillards de cette trempe.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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