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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « L’Autre côté – Un roman fantastique » (Alfred Kubin)

Questionnable utopie onirique, monde perdu volontaire livré à l’absurde, fable démiurgique irréelle : un roman-culte datant de 1909.

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Publié en 1909, le premier roman du peintre, graveur et illustrateur autrichien Alfred Kubin a été traduit en français par Robert Valençay chez Eric Losfeld en 1962, avant d’être réédité chez Jean-Jacques Pauvert, chez Marabout, chez NéO et plus récemment, chez José Corti (cette dernière édition voyant la traduction revue par Christian Hubin, et étant accompagnée des 51 illustrations jadis réalisées par Alfred Kubin lui-même).

Parmi mes amis de jeunesse se trouvait un homme curieux dont l’histoire mérite d’être ravie à l’oubli. J’ai fait tout mon possible pour décrire fidèlement, comme il sied à un témoin oculaire, une partie au moins des événements étranges qui s’attachent au nom de Claus Patera.
Ce faisant, il m’advint une chose singulière : alors que je consignais consciencieusement mes souvenirs, il s’est glissé dans mon récit, sans qu’il y paraisse, la description de quelques scènes auxquelles il est impossible que j’aie assisté, et dont personne n’a pu m’instruire. On va apprendre quels étranges phénomènes d’imagination le voisinage de Patera provoqua dans une collectivité tout entière. C’est à cette influence que je dois attribuer ma mystérieuse double vue. Que celui qui cherche une explication s’en tienne aux ouvrages de nos ingénieux psychologues.

Roman bien difficile à classer, si on le souhaitait et malgré son sous-titre apparemment sans équivoque, « L’autre côté » raconte d’abord le départ d’un jeune couple pour un étrange voyage en Asie, à la manière classique et très « dix-neuvième siècle » dont procèderait le préambule d’un récit préparé par l’E.T.A. Hoffmann des « Élixirs du diable » (1815) (et bien que, comme illustrateur, Alfred Kubin soit sans doute plus proche de Francisco Goya que de Jacques Callot) ou bien par l’Arthur Conan Doyle du « Monde perdu » (1912) – ce dont le style de la traduction de Robert Valençay rend fidèlement compte. Approché par  Gautsch, le fondé de pouvoir de Claus Patera, un ami d’enfance devenu multi-millionaire, le narrateur accepte de rejoindre, attiré sans que l’on puisse exactement savoir pourquoi, tous frais payés et même nanti d’une bourse abondante en guise de cadeau de bienvenue, le mystérieux Empire du Rêve bâti secrètement par l’argenté excentrique dans les contreforts de l’Himalaya.

Lorsque Gautsch m’avait fait promettre le silence, il n’avait pas l’air de plaisanter. En fin de compte, un traître ne pourrait sûrement pas entrer dans l’Empire du Rêve, et devrait rembourser l’argent du voyage. Bien obligé. Aussi me montrai-je avare de mes paroles, ce qui m’était assez facile : il n’y avait pas d’Allemands à bord et je suis incapable de parler une autre langue. Ainsi l’Empire du Rêve occupait-il d’autant plus mon esprit, et je m’en faisais les idées les plus fantastiques.

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Une fois sur place, le couple du narrateur et de son épouse découvre la fort étonnante utopie fermée conçue – suppose-t-on – par Claus Patera. Passé l’émerveillement des premières semaines et, déjà des premiers mois, la bizarrerie jaillit de toutes parts, mais la lectrice ou le lecteur – à qui il faut bien entendu laisser découvrir à son rythme, piloté par le narrateur, la conception du Pays du Rêve – est vite saisi du sentiment soupçonneux que quelque chose cloche, tant dans le plan et le décor que dans la vie sociale ou les habitants du lieu – peut-être comme si, à l’insu de tous, « Les clans de la lune Alphane » (1964) de Philip K. Dick s’étaient vus donner rendez-vous là. Le plus dérangeant, insidieusement, réside sans doute dans le ton de plus en plus nettement cyclothymique que semble adopter peu à peu le narrateur lui-même, à notre croissant désarroi. Miracle de la narration ou paranoïa de lecteur, cette découverte maniaco-dépressive évoque quoiqu’il en soit fortement un syndrome que l’on pourrait appeler celui de Brás Cubas, du nom du protagoniste des « Mémoires posthumes » (1881) du Brésilien Joaquim Maria Machado de Assis.

Maintenant, la population. Elle était recrutée parmi des hommes d’un type parfait en soi. Les meilleurs d’entre eux étaient des êtres fins et d’une sensibilité excessive. Les idées fixes, pas encore trop envahissantes, telles que : passion de la collection, fièvre de la lecture, démon du jeu, hyperreligiosité et toutes ces mille formes de la plus délicate neurasthénie semblaient avoir été créées pour le Pays du Rêve. Chez les femmes, c’est l’hystérie que l’on rencontrait comme phénomène le plus fréquent. En ce qui concerne la masse, le choix avait été fait également en se fondant sur les caractères anormaux ou l’évolution unilatérale des individus : de beaux types de buveurs, des malheureux en lutte avec eux-mêmes et avec le monde, des hypocondriaques, des spirites, d’audacieux batailleurs, des blasés qui cherchaient l’excitation, des aventuriers en quête de paix, des prestidigitateurs, des acrobates, des réfugiés politiques, ou même des criminels poursuivis à l’étranger, des faux-monnayeurs, des voleurs, etc. trouvaient grâce aux yeux du Maître. Le cas échéant, une tare physique bien voyante donnait aussi qualité pour être appelé au Pays du Rêve. De là les multiples goitres de cent livres, les nez en grappe de raisin, les monstrueuses gibosités. Enfin, il y avait encore ici aussi grand nombre de personnages dont le sombre destin avait accusé la nature bizarre. Ce n’est que petit à petit que mon regard s’aiguisa assez pour pénétrer les nuances secrètes des caractères, enfouies sous des parures souvent discrètes.

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Il serait très dommage d’en dire davantage sur le récit de folie, d’absurde et de déliquescence, où Franz Kafka côtoierait vivement Klaus Hoffer et Philippe Annocque, où Thomas More aurait été saboté par un Rabelais ivre mort mais encore terriblement et tragiquement farceur, qui se développe au fil des pages. Il devient vite clair néanmoins pour la lectrice ou le lecteur que, si le roman d’Alfred Kubin se revendique fantastique, il est d’évidence mystérieux, et ne se consacre guère en réalité à la savante pesée des avantages et des inconvénients d’une utopie, mais bien à l’auscultation frénétique de ce que peut bien signifier « être démiurge », pour le meilleur et pour le pire. Multipliant les ironies et les mises en abîme, berçant la lectrice ou le lecteur d’illusions au gré des accès et des crises, le plus souvent tues mais néanmoins manifestes, du narrateur, « L’Autre côté » est un grand roman, qui sait inquiéter son monde comme il se doit, et qui mérite une lecture plus attentive qu’il n’y semble d’abord pour en tirer tout le suc tragique.

Tantôt on avait cent florins en poche, tantôt on se retrouvait sans rien. Finalement, même sans argent, tout allait bien. Il fallait simplement procéder comme si l’on donnait quelque chose. Occasionnellement on pouvait même se risquer à se faire rendre la monnaie sur rien. Cela revenait toujours au même. Là, toutes les illusions étaient naturellement des réalités. Ce qui était seulement merveilleux, c’était la façon dont de telles idées prenaient naissance en même temps dans de nombreux esprits. Tout le monde était victime de ses propres suggestions.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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