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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Utopie » (Thomas Bouchet)

Une alerte et stimulante relecture contemporaine du concept d’utopie, contre ses détracteurs et ses récupérateurs intéressés, pour ses usagers légitimes et combatifs.

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Bouchet

Printemps 2008, Lyon, pentes de la Croix-Rousse : « L’UTOPIE EST EN NOUS !! », à la bombe de peinture orange sur un long mur blanc. Le tracé de ces quelques mots en lettres capitales était irrégulier ; appliqués d’une main ferme, ils attiraient le regard.
« En nous », vraiment ? Les six lettres d’utopie nous sont assez familières. Pourtant, il est difficile de déterminer quelle place le mot tient dans nos vies. Il paraît à la fois proche et lointain. Il est déroutant en lui-même car si en grec « topos » signifie lieu, le « u » initial peut être l’équivalent d’un « ou » et l’utopie serait alors le non-lieu (le lieu de nulle part), ou bien l’équivalent d’un « eu » et l’utopie serait alors le bon lieu (le lieu du bonheur). Il déroute aussi parce qu’il est environné d’une petite nébuleuse de mots dérivés, de qualificatifs, d’expressions apparentées. Utopie, mais aussi utopiste ou utopique. Utopie, pure utopie, belle utopie, folle utopie. Ceci est une utopie, cela n’est pas une utopie ou n’est qu’une utopie. […]
Accommodée à toutes les sauces, l’utopie a été parée dans l’histoire de couleurs diverses voire inconciliables. Cela reste le cas aujourd’hui – on peut s’en convaincre en faisant le test auprès de proches ou de passants. Orange sur le mur de la Croix-Rousse, mais aussi rose ou rouge ou brune ou noire, verte comme l’écologie, jaune comme les gilets de celles et ceux qui se sont opposé.es depuis 2018 au président Macron et à son gouvernement. Ou arc-en-ciel. Certain.es la voient transparente, d’autres opaque. Ici claire, sombre là.
Elle peut être désirée ou bien dénigrée, prisée ou bien méprisée. Elle peut s’employer avec le U majuscule de l’admiration ou de la peur, ou avec un u minuscule motivé par la confiance, l’attendrissement, la moquerie. Elle donne lieu à toutes sortes de parallèles, rapprochements, télescopages, mises à distance : avec idéologie (Karl Mannheim, Paul Ricœur), rêve, mythe, réalité, fiction et aussi science-fiction, et même totalitarisme. Car utopie est aussi – voire surtout – ce qu’en font celles et ceux qui s’en saisissent. Ce mot-caméléon prend les teintes de ce qui l’entoure. « Vive l’utopie » pour les un.es, « à bas l’utopie » pour les autres : le mot est davantage polémique que descriptif et l’effet de brouillage n’en est que plus marqué. En bref : utopie est un mot vif et vivant, un mot qui ne tient pas en place et qui pour cette raison même nous est précieux.
Il ne tient pas en place et pourtant il figure dans les dictionnaires. Les effets de la normativité lexicographique pèsent sur lui. Sa vitalité est contrariée par quelques phrases-étiquettes. C’est en particulier dans les dictionnaires qu’est fixée la relation entre utopie, perfection, idéal. Ou encore entre utopie et cauchemar. La mise au pas de ce mot l’affaiblit. Peut-être n’est-il tout à fait lui-même que hors des frontières assignées par les définitions. Dans ce qui vient il ne sera pas question de le circonscrire une fois de plus, de substituer une nouvelle définition à celles qui existent déjà. Il s’agira plutôt de suggérer un certain nombre de questions qui se posent au contact du mot, de l’observer en situation sans prétendre à la synthèse et plutôt sous la forme d’un parcours – un parmi tant de parcours possibles. L’immobilité est sans doute pour l’utopie une menace beaucoup plus directe que la fluidité.

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Depuis 2019, la belle maison de sciences humaines Anamosa a développé une collection (superbement appelée : Le mot est faible) de brefs essais pédagogiques mais néanmoins tout à fait incisifs, porteurs de cette vulgarisation ambitieuse que nous appelons souvent ici de nos vœux, autour d’un certain nombre de mots, de notions, de concepts situés à la frontière vibrante entre philosophie, sciences politiques et usage commun. Après « Peuple » (Deborah Cohen), « Révolution » (Ludivine Bantigny), ou encore « Science » (Arnaud Saint-Martin), pour n’en citer que quelques volumes, c’était en janvier 2021 le tour de « Utopie », confiée à Thomas Bouchet, professeur associé en histoire de la pensée politique à l’université de Lausanne, dont Julien Delorme, venu jouer en mai 2019 les libraires d’un soir à la librairie Charybde pour la deuxième fois, nous avait chaleureusement vanté les mérites du « De colère et d’ennui – Paris, chronique de 1832 » (2018).

L’évocation des conditions de naissance du mot rappelle qu’il est crucial de l’insérer dans l’histoire. « Utopie » – avec tout ce qu’il porte en lui – ne se situe pas dans une atemporalité abstraite. Il se frotte depuis le début du XVIe siècle aux réalités des hommes, des événements, des temps et des lieux ; à l’injustice, à l’oppression et à la misère sans cesse revenues même si leurs formes varient. Le pluriel minuscule (utopies) lui convient mieux que le singulier majuscule (Utopie). Chaque usage du mot renvoie à des enjeux particuliers, réagence sans cesse des passés, des présents et des avenirs. Tenir compte de cela c’est se donner les moyens de réamorcer sans cesse ce qui sinon se fige dans des schématismes réducteurs. Pour éviter que les utopies se déchargent, digérées par l’ordre en place, beaucoup se sont employé.es à comprendre pourquoi et comment elles entrent dans le jeu social ou en sortent, à mesurer leurs pulsations parfois subtiles. Observer les utopies dans l’histoire, les actualiser, c’est maintenir vive la charge utopique d’un passé non advenu ; de cela, Walter Benjamin ou Ernst Bloch par exemple étaient persuadés lorsqu’ils écrivaient sur elles au siècle dernier.
« En nous » les utopies ? C’est-à-dire aussi bien ici qu’au loin, ou même ici plutôt qu’au loin ? Elles sont en tout cas diverses, insaisissables et complexes. C’est pourquoi l’objectif n’est pas de les réhabiliter, de les défendre contre les charges qu’elles ont subies et subissent encore. Il serait dérisoire d’opposer une certitude à une autre. Miguel Abensour en appelle à « une pensée de l’utopie qui se fait violence à elle-même, qui inclut dans son mouvement la critique de l’utopie » (Europe, 2011). Du mouvement, ici encore, pour un mot qui ne peut vivre en captivité et qui a besoin d’air. Un mot qui nous parle de notre relation au monde, aux autres, à nous-mêmes ; un principe d’action et une ouverture vers quelque chose d’autre. S’il s’usait, s’affadissait, s’étiolait, une partie de nous-mêmes risquerait fort de s’affaiblir.

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Particulièrement fidèle à l’esprit de la collection, Thomas Bouchet a su nous offrir une lecture multivariée et particulièrement alerte – on pourrait même dire, dans la résonance justement de Walter Benjamin ou d’Ernst Bloch : enthousiasmante ! – du concept d’utopie, résistant au piège de la seule mise en perspective historique et au plaisir ambigu du découpage philosophique et politique, évitant la glose pour englober finement diverses expériences presque quotidiennes de ce XXIe siècle déjà bien entamé. De manière saisissante, ces 90 pages à la densité parfaitement en phase avec leur volonté vulgarisatrice de qualité constituent aussi une excellente introduction à un travail tel que celui de Fredric Jameson, dont les deux tomes ambitieux des « Archéologies du futur » (2005), « Le désir nommé utopie » et « Penser avec la science-fiction », approfondissent nombre des lignes d’impulsion évoquées ici. Une lecture précieuse et résolument optimiste dans un univers dominant qui cherche, évidemment, à renvoyer le plus souvent possible l’élan utopique et son « Principe espérance » au magasin des idées dépassées ou des dangers pour la sourde domination du capital contemporain (tout en témoignant d’une habileté redoutable, particulièrement bien notée par Thomas Bouchet, pour en récupérer soigneusement les apparences les plus marchandisables et les moins critiques) – alors que le potentiel émancipateur et imaginatif en est largement intact, bien au contraire.

À ce point du parcours, la situation peut donc être décrite de la manière suivante. Aux diverses acceptions de l’utopie pourtant répandues – l’utopie comme non-lieu, l’utopie comme rêve, ou comme cauchemar, ou comme slogan – quelque chose résiste. C’est un mouvement d’une autre sorte, effectivement là, mais dont il est difficile de se saisir. Il est perceptible dans un grand nombre d’oeuvres mises en circulation depuis 1516, dans les commentaires et les conduites qu’elles inspirent, dans un ensemble de pratiques. Cette persistance utopienne s’observe en général sur des chemins de traverse, plutôt dans les angles qu’en position centrale. Pour qui veut y être sensible, elle lève le voile sur une histoire ouverte, qui ne cesse de se réamorcer.
Il se pourrait bien que l’utopie tienne sa force de sa charge critique. Elle s’élève contre l’autorité du « c’est ainsi », contre le « on sait cela mieux que toi », le « on sait quelle est ta place et on fera en sorte que tu y restes », le « on veut ton bien », le « laisse-nous faire ». Elle débusque dans l’ordre en place ce qu’il faudrait accepter et qui pourtant fait violence. Face à la nécessité des choses, elle porte en elle l’énergie d’un anti-fatalisme. Ce qu’elle murmure ou crie, c’est tantôt « là c’est trop » et tantôt « là c’est trop peu » – ou encore : « quelque chose manque » (Bertolt Brecht et Kurt Weill, Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, 1930). Elle peut ouvrir des pistes face à ce qui abîme les êtres dès les premières étapes de leur vie. […]
La résistance utopienne face à cette réalité-là, une résistance placée sous le signe du devenir, ne peut-elle être dans ces conditions que minoritaire ? Ne risque-t-elle pas sinon de se transformer en autre chose, d’imprimer profondément sa marque, de devenir à son tour normative ? Ne se situe-t-elle pas toujours là où une domination trace les frontières entre l’ordre des faits et l’ordre des illusions ? Est-il seulement envisageable de ne pas dire « je prends la réalité », de contester l’ordre des faits ? Oui, sans doute, et si le mouvement de l’utopie entre en contradiction avec la toute-puissance des faits, alors « tant pis pour les faits », suggère Ernst Bloch.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Utopie » (Thomas Bouchet)

  1. Benoit Coquil Buenos Aires n’existe pas

    En pleine période argentine, voire même simplement porteña, voir un livre intitulé « Buenos Aires n’existe pas » (2021, Flammarion, 204 p.) ne pouvait qu’attirer mon regard et ma lecture. Une pause donc entre « Le Sept Fous » ou « La Danse du Feu » de Roberto Arlt, les livres à tiroirs de César Aira « Le Manège » ou « Le Tilleul » dans lesquels on compare la géométrie de deux villes, Buenos Aires et Coronel Pringles, ou encore ceux de Ricardo Piglia « La Cité Absente » ou « Argent Brûlé ». Ce sont vraiment le renouveau et la fine fleur de la littérature nouvelle argentine, en plus évidemment de Jorges Luis Borges.
    D’autant plus que ce premier roman de Benoit Coquil vantait « L’Ulysse aux mile ruses de l’art moderne » qu’est Marcel Duchamp. Sorte de biographie, plus ou moins romancée de la rencontre, qui n’a jamais eu lieu, entre Marcel Duchamp et Jorge Luis Borges. Serait-ce que l’Ulysse du roman a revêtu son casque en cuir aux dents de sanglier qui le rendait invisible. Ou était-ce prosaïquement un urinoir retourné qui le coiffait ou des moustaches, lui qui « H.O.O.Q. »
    Il faut reconnaître que le livre débute bien, par une apostrophe à Lu et Rrose. Même si la dite Rrose n’était qu’un de ses pseudonymes. « J’ai voulu changer d’identité et la première idée qui m’est venue c’est de prendre un nom juif. J’étais catholique et c’était déjà un changement que de passer d’une religion à une autre ! Je n’ai pas trouvé de nom juif qui me plaise ou qui me tente et tout d’un coup j’ai eu une idée : pourquoi ne pas changer de sexe ! Alors de là est venu le nom de Rrose Sélavy ». Etonnant que ce détail ait échappé à l’auteur dont on reconnait la patte d’un ancien normalien. C’est d’ailleurs ce qui ressort le plus du livre. Certaines stations de radio vantent la confiture comme étant ce qui va le mieux avec le petit déjeuner. D’autres, sans doute plus partisans de MacLuhan que de Gutenberg, y voient la propension de la tartine à tomber toujours de l’autre côté. Hélas, le livre ne renseignent pas sur les petits déjeuners argentins, si ce n’est une bonne pipe de maté.
    On suit donc Marcel Duchamp de septembre 1918 quand il s’embarque sur le « Crofton Hall » de New York, jusqu’à juin 1919 où il repart vers la France, juste après la grande éclipse partielle du soleil de mai 1919. Entre temps, on a eu droit à de nombreuses citations « quand elles ne sont pas imaginaires ». On aura même pu lire le nom de Jorge Luis Borges, qui n’a pas encore quitté Madrid. « Ils parlent géométrie non euclidienne et quatrième dimension ». Traduits en termes vulgaires (hors de la rue d’Ulm – ou Descartes-Lyon) cela serait plutôt un dialogue de sourds.
    En résumé, un livre court, 200 pages, avec des chapitres courts et des demi-pages. Cela se lit vite, (deux heures) ce qui est déjà une bonne chose, surtout quand il fait beau et chaud (un climat de Joconde).

    Finalement si Benoit Coquil n’avait pas existé….. l’art et la littérature de la ville ne s’en porteraient pas plus mal.

    Publié par jlv.livres | 4 septembre 2021, 18:21

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