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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Metamorphoses of Science Fiction » (Darko Suvin)

Accusant (un peu) ses trente-cinq ans, la première vraie théorie littéraire de la science-fiction.

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LECTURE À PARTIR DE LA VERSION ORIGINALE EN ANGLAIS

Metamorphoses of Science Fiction

Publiée en 1979 chez Yale University Press, cette copieuse étude théorique et critique, conduite par Darko Suvin, universitaire d’origine croate, devenu enseignant en littérature à l’université McGill (Montréal) en 1968, et rédacteur en chef de la revue Science Fiction Studies de 1973 à 1980, constitue la première rencontre sérieuse entre la théorie littéraire académique et le genre science-fiction. En effet, si le genre ne manquait pas jusqu’alors d’études historiques et esthétiques, elles étaient essentiellement le fait de praticiens, auteurs, éditeurs ou fans motivés, qui, s’ils y apportaient une érudition et une vista indéniables (que l’on pense par exemple aux excellents travaux de Brian Aldiss ou de Jacques Sadoul), n’opéraient pas la jonction avec les études littéraires générales, et encore moins avec les théories esthétiques contemporaines intégrant une part significative de philosophie, de sociologie et de sciences politiques.

De formation marxiste (formation qu’il n’a jamais reniée, se gardant de tomber dans le piège si fréquent consistant à jeter le bébé de l’outil analytique avec l’eau du bain de l’échec du « socialisme réel »), ce qu’il partage avec l’un de ses grands admirateurs, également – entre autres – théoricien de la littérature science-fictive, Fredric Jameson, de quatre ans son cadet – « Archéologies du futur » ne cache aucunement, au contraire, l’énorme dette due à « Metamorphoses of Science Fiction » – , Darko Suvin conduit une analyse détaillée du genre, à la fois historique et conceptuelle, allant de sa préhistoire aux années 50, les auteurs ultérieurs n’étant qu’évoqués dans une appellation collective de « SF contemporaine de qualité », au sein de laquelle il distingue toutefois Ursula K. Le Guin, J.G. Ballard, Stanislas Lem, Brian Aldiss, ou encore John Brunner. Les auteurs américains des années 30 et 40 sont traités assez rapidement, souvent plutôt comme des contre-exemples que comme de véritables inspirations : à l’exception de Robert Heinlein, Clifford Simak et de James Blish, qu’il respecte tous trois profondément, il balaie assez rapidement, par exemple, Isaac Asimov – qu’il déteste – et Alfred E. Van Vogt – qui le fait vaguement sourire -, comme de déplorables exemples du pire produit de la SF de filiation gernsbackienne.

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La version française, traduite à Montréal par Gilles Hénault en 1977, deux ans avant la publication officielle de la version anglaise, aujourd’hui encore plus introuvable que la version originale.

Les quatre chapitres de la première partie (« Poétique ») sont consacrés, en 80 pages, à bâtir et à nourrir un concept original, celui de la « distanciation cognitive » (cognitive estrangement), qu’il crée en associant des notions empruntées – puis intelligemment associées – chez Ernst Bloch et chez Bertolt Brecht, concept qu’il intronise comme la véritable caractéristique spécifique du genre science-fiction, le distinguant ainsi tant de la littérature générale, naturaliste, réaliste ou mimétique au sens large, que de leurs opposés hors démarche cognitive, mythe, fantastique ou merveilleux. Testant ensuite son modèle (et notamment ses deux approches principales, extrapolative et analogique) contre diverses données historiques et esthétiques, pour en établir notamment la valeur heuristique, il confronte ainsi sa définition de la « vraie » science-fiction à un certain nombre d’autres possibilités, s’essayant au passage à démontrer que, malgré la présence fréquente d’éléments mythomorphiques, la SF ne peut absolument pas se réduire à une réécriture actualisée de mythes et d’archétypes anciens (rejetant ainsi dos à dos les émules d’Ernst Cassirer comme ceux de Northrop Frye), puis que – au prix d’une pointilleuse et brillante délimitation des caractéristiques du genre littéraire utopique, nourrie de très nombreux exemples, loin au-delà des plus connus et des canoniques – l’utopie en elle-même n’est en réalité qu’un sous-genre de la SF, celui de sa composante socio-politique. Il affirme ensuite la place centrale du novum au sein du genre, novum prenant ainsi le sens d’une innovation (qui peut-être de bien des natures différentes) qu’il s’agit d’appréhender et de valider dans une démarche cognitive logique, ce qui permet de distinguer aussi bien la SF par rapport à d’autres genres que la « bonne » SF (authentique et fidèle à elle-même) de la « mauvaise » SF (simple transposition narrative issue d’autres domaines, sans contenu propre). Cette réflexion sur l’innovation et sur la manière de l’intégrer rejoint ainsi presque paradoxalement les travaux beaucoup plus récents de Boris Groys (« Du nouveau », 1995) sur l’innovation dans l’art, et aboutit aussi à un constat que l’on peut résumer ainsi : pour Suvin, dans n’importe quel « ailleurs et demain » valable, il y a toujours et avant tout du « ici et maintenant ».

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Thomas More

Les quatre chapitres de la deuxième partie (« Histoire ancienne ») utilisent le filtre analytique désormais conçu et validé pour parcourir tout ce qu’il est souvent convenu d’appeler la « préhistoire » du genre science-fiction, ainsi que bon nombre d’œuvres s’en approchant ou s’y trouvant – parfois bien à tort – associées, en incluant ainsi  de captivantes dissections de Thomas More (« L’utopie », 1516), de François Rabelais (les cinq livres de Gargantua et de Pantagruel, publiés entre 1532 et 1564), des parcours plus rapides de Shakespeare (« La Tempête », 1611), de Campanella (« La Cité du Soleil », 1623) et de Francis Bacon (« New Atlantis », 1622), une lecture fouillée de Cyrano de Bergerac (« Histoire comique des États et Empires de la Lune », 1650-1657) et de Jonathan Swift (« Les voyages de Gulliver », 1726), un rappel bienvenu sur les points saillants et pertinents, vis-à-vis du propos, des travaux de Saint-Simon et de Fourier, une rare lecture science-fictive de William Blake et de Percy Shelley, puis, plus classiquement, de Mary Shelley (« Frankenstein », 1818), à propos de laquelle Darko Suvin souligne toutefois malicieusement la panne d’imagination et de créativité associée à son virage politique conservateur, et enfin d’une approche plutôt originale d’Edgar Allan Poe (« Les aventures d’Arthur Gordon Pym », 1837). C’est en étudiant la mutation de la notion même d’anticipation à travers ces périodes historiques que l’auteur arrive à ses chapitres les plus directement politisés, en se penchant sur le cadre offert par le capitalisme libéral de la révolution industrielle en Europe de l’Ouest, et en y confrontant une lecture exigeante et plutôt minutieuse de Jules Verne, puis, plus rapidement, d’Edward Bulwer-Lytton (« La race à venir… celle qui nous exterminera », 1871), de Samuel Butler (« Erewhon, ou de l’autre côté des montagnes », 1872), d’Edwin A. Abbott (« Flatland », 1884) et de Villiers de l’Isle-Adam (« L’Ève future », 1886), avant de conclure cette « Histoire ancienne » par l’analyse des deux grandes utopies littéraires concurrentes marquant sans doute la fin d’une époque, celles d’Edward Bellamy (« Cent ans après ou l’an 2000 », 1888) et celle de William Morris (« Nouvelles de nulle part », 1890), dont le retentissement littéraire et extra-littéraire sera significatif, en utilisant habilement Mark Twain (« Un Yankee à la cour du roi Arthur », 1889) pour les départager ou les renvoyer dos à dos.

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H.G. Wells

Les quatre chapitres de la troisième et dernière partie (« Histoire récente »), enfin, sont avant tout consacrés à une analyse extrêmement fine de H.G. Wells comme point central du changement dans la tradition science-fictive, en distinguant et en argumentant, au sein de son œuvre, entre textes « puissants », qui ouvriront la voie à une postérité considérée par Suvin comme la science-fiction « riche » (ou intéressante), et textes « faibles », dont l’imitation, la répétition et la dégradation fourniront les bataillons de science-fiction « pauvre » (ou sans intérêt) qui encombrent le genre jusqu’à aujourd’hui y compris. Disséquant les modes de construction science-fictive les plus productifs de sens et d’intelligence, Darko Suvin va jusqu’à regrouper la production narrative valable en deux grands modèles structurels, l’un issu de « L’Utopie » de Thomas More, l’autre de « La machine à explorer le temps » de H.G. Wells, précisément, qu’il oppose dans une analyse social-darwinienne complexe. Il conclut l’ensemble de son essai en ouvrant une passionnante revue de la science-fiction russe entre le « Que faire ? » (1862) de Nikolaï Tchernychevski et le « La nébuleuse d’Andromède » (1957) d’Ivan Efremov, tentant de démontrer que, selon les critères mis à jour dans son étude, c’est dans ce foisonnement russe du tournant du siècle, puis des années 1920, et enfin de la brève déstalinisation, que les valeurs les plus authentiques de la science-fiction ont été le plus et le mieux défendues, avant d’appeler enfin, en un vigoureux et convaincant plaidoyer, à une réhabilitation et à une lecture beaucoup plus complète du Tchèque Karel Čapek, ne se limitant pas à son « R.U.R. » (1920) mais s’attachant à l’ensemble de sa production romanesque et dramatique, dont les approches résolument polyphoniques et cognitives auraient permis l’éclosion ultérieure, notamment, de Ursula K. Le Guin, de Stanislas Lem et de John Brunner.

Les trois cents pages fouillées se terminent ainsi par une très abondante bibliographie détaillée et par une citation de Karel Čapek (dont vous me pardonnerez j’espère la traduction maladroite de l’anglais) :

« Le poète de nos jours doit maîtriser des données encore inconnues, des problèmes complexes et excitants, des rêves brillants et terrifiants. Il peut utiliser la psychologie collective comme celle de l’individu, il peut étudier l’héroïsme des idées comme la simplicité intérieure ».

On peut certainement regretter que l’analyse s’arrête si « tôt », car le genre a tout de même poursuivi d’intéressantes évolutions depuis 1965-1970. Il reste néanmoins à la lecture captivante de cet essai la reconnaissance due, en toute légitimité, à un travail fondateur, extrêmement solide même s’il est – heureusement – tout à fait contestable sur de nombreux points, et ayant ouvert la voie à une tradition universitaire désormais robuste (particulièrement dans le monde anglo-saxon, toutefois) et plutôt florissante. La force des engagements et des opinions de Darko Suvin est également, au fond, plutôt rafraîchissante dans un univers de littérature universitaire parfois diablement feutré, où l’on ne trouve que rarement des phrases, parlant d’auteurs du champ, telles que (la traduction approximative est la mienne) : « celles et ceux qui sont restés des auteurs majeurs de science-fiction, fidèles à leur art si particulier, plutôt que de se muer en futurologues poussifs, en gourous à la petite semaine ou en vulgarisateurs scientifiques pour pré-adolescents ».

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Darko Suvin

Darko Suvin

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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