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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Un navire de nulle part » (Antoine Volodine)

« Sur fond mouvant de menace tropicale, le spectacle de ce duel incodifiable, entre révolution trahie et révolution impossible. »

RELECTURE

Un navire de nulle part

Publié en 1986 dans la collection « Présence du Futur » de Denoël, le deuxième roman d’Antoine Volodine, tout en poursuivant – déjà – le formidable travail de bâtisseur de cathédrale littéraire entamé l’année précédente avec « Biographie comparée de Jorian Murgrave », explorait en détail deux pistes thématiques qui irrigueront ensuite, de manière plus ou moins affirmée selon les époques, l’ensemble de l’œuvre alors à venir : la nostalgie critique, lucide et désabusée, de la révolution perdue, celle de 1917, devenue trop vite – et pour des raisons qui divisent encore aujourd’hui les historiens, marxistes ou non – sa propre caricature, et, expression du fantastique et de l’onirique que Volodine maniera toujours de main de maître, l’utilisation guerrière et symbolique à la fois de la magie et – plus tard surtout – du chamanisme.

Pétrograd, 2037. La ville de la Révolution se débat entre intrigues de palais des bureaucrates communistes, guettant l’ultime moment de faiblesse du grand commissaire Wassko Koutylian de Kronstedt, sujet à des crises comateuses qui ne lui laissent que de trop rares plages de lucidité déterminée, pour plonger dans une guerre de succession comme il y en a déjà eu tant et trop en cent vingt ans, tandis que la fidèle et jusqu’auboutiste Tchéka, malgré quelques signes de corruption et de relâchement, assure tant bien que mal la lutte quotidienne envers les contre-révolutionnaires, anarchistes toujours sur la brèche, débris et traces de gardes blancs, et surtout les oppositionnels, maîtres politiquement imprécis de la magie, dont un grand maître a jadis déchaîné un sortilège irrattrapable, qui couvre désormais le monde, Pétrograd inclus, d’une selve luxuriante et piégeuse contre laquelle il faut lutter à chaque instant, généralement en vain.

Couvent Smolny

La cathédrale Smolny, en 2008.

« La forêt de plus en plus marécageuse, une succession de piliers friables ; les sous-bois comme une éponge, avec des cavernes soudaines, des buées d’odeurs lourdes, bizarres à la longue. La progression était devenue hasardeuse.
La tortue écarta lentement une dernière brassée de lianes pourries ; le rideau s’accrochait à ses griffes. Elle se redressa, en clignant des yeux, car la lumière se faisait un peu vive à la lisière de l’écorce ; elle venait de déboucher sur une zone moins dense.
Elle s’y était préparée ; une sensation de macadam sous le ventre l’agaçait depuis plusieurs heures, quelque chose que l’humus, les flaques boueuses, n’étaient pas parvenus à recouvrir complètement. Aux feuilles de palmiers, de cocotiers, de manguiers, à la sciure puante des troncs se mêlaient à présent de vieux parfums tenaces ; un zeste invraisemblable de trottoirs et de chiffons humains et de ruines, qui surnageait au cœur de la végétation toute-puissante.
Encore une ville ; mais laquelle ?
Elle tendit le cou vers le soleil qui sans nuance éclaboussait la clairière. À deux pas, un bloc de granit scié à angle droit, avec une grille ouvragée qui allait se perdre dans une fourmilière. Mais plus loin, plus haut –
Malgré l’épaisseur de la mousse et les tentures de volubilis, on distinguait des coupoles bien reconnaissables. Uniques, depuis toujours gravées dans la mémoire, pas de confusion possible… Là, juste en face, l’éclat fané des dorures du couvent Smolny, à peine moins horrible qu’au temps ancien de la grande tourmente !
Bon sang, mais c’est bien sûr ! souffla la tortue, d’une voix rauque qui remontait à son adolescence. Je suis arrivée !

Bien sûr : malgré tous les avertissements lui promettant la mort en cours de route, malgré les prédictions moqueuses, les plaisanteries sinistres des uns et des autres, malgré la complexité de son itinéraire, elle avait enfin atteint son but.
Après cent vingt ans de longue, longue marche, elle avait bouclé son tour du monde. »

Bureau de Lénine

Le bureau de Lénine, durant les révolutions de 1917.

Virtuose précoce du langage et des codes de chaque registre utilisable, Volodine joue avec le vocabulaire et le phrasé révolutionnaire comme avec ses avatars bureaucratiques, avec les discours « sensés » contre-révolutionnaires comme avec la rhétorique économique libérale libertaire, avec la mesquinerie petite-bourgeoise du bien vivre comme avec l’inquiétante étrangeté des discours magiques, distillant au passage certaines plages incantatoires de mots d’ordre martelés et hurlés, que l’on retrouvera sous une forme différente dans « Des enfers fabuleux » (1988), avant leur consécration à eux, l’étonnant et flamboyant « Slogans » (2004) de l’hétéronyme post-exotique Maria Soudaïeva.

« La liaison spirituelle entre les masses et la police était en effet parfaitement exemplaire, mais, dans la mesure où la nuit exacerbe les contradictions sociales, les policiers avaient fort à faire pour préserver longtemps leur intégrité physique. En dormant dans des appartements discrets, en changeant souvent d’adresse et en limitant ses relations avec le voisinage, on pouvait échapper quelques mois à la curiosité malsaine des couches les plus arriérées du prolétariat ; ensuite, il était préférable de disparaître dans une nouvelle zone de salut, et éventuellement de se cacher quelque temps dans les bambous. S’attarder était une preuve de négligence, une mauvaise appréciation des rapports de classes ; les conséquences en étaient des représailles humiliantes, des coups de main anarchistes, des passages à tabac, ici et là des fractures du crâne – rien d’enviable. »

Aurora

Le croiseur Aurore.

Tandis que les couloirs du pouvoir, autour du grand commissaire à la fois peut-être mourant et sans doute au faîte de sa puissance, résonnent d’échos évoquant souvent l’Enki Bilal de « Partie de chasse », voire de « Bunker Palace Hotel », l’inspecteur tchékiste Kokoï et son fidèle Vassili, membre de la Jeune Garde, mènent l’enquête sur l’assassinat d’un dignitaire devenu presque dissident, dans un élan techno-révolutionnaire, célébration permanente du progrès, que ne renieraient certainement ni le Zola de « La bête humaine » ni le Nicolas Ostrovski de « Et l’acier fut trempé » (le titre de la deuxième partie, « Théâtralité de la police », clin d’œil anticipé au somptueux travail de Lionel Ruffel dans son « Volodine post-exotique », est déjà en soi de toute beauté), et les sorciers oppositionnels, infiltrés en profondeur depuis leurs oasis du désert mythique et mystique jusqu’au cœur de Pétrograd, poursuivent leurs menées au nom d’idéaux déjà prêts à être encensés par la propagande de la postérité.

« L’automitrailleuse de la police tremblotait derrière un rideau de chaleur. Il l’enveloppa d’un long regard, amoureux et jaloux.
Pas question d’abandonner celle-là aux sortilèges de la forêt. Il y avait toujours des couches sociales rétrogrades qu’il fallait mater ; et divers attardés qu’il fallait impressionner avec des tourelles et des sirènes. Pas question !
De l’autre côté de la rue, branches et lianes se livraient à une compétition acharnée de luxuriance. Vadim ferma les yeux, en soupirant. Le barrage de la verdure était un écran qui n’allait pas lui masquer la persistance des luttes éternelles. Rassemblé à l’écart des feuilles, le peuple attendait, dans son écrasante majorité acquis à la révolution et à son avant-garde tchékiste.
Rien n’est perdu, finalement, pensa-t-il. Il y a encore quelques ennemis, mais on les aura, on réussira finalement à vaincre les ultimes résistances. »

Dzerjinski (Parc des statues déboulonnées, Moscou)

Félix Dzerjinski (Parc des statues déboulonnées, Moscou)

Comme dans « Biographie comparée de Jorian Murgrave », le récit souvent farceur et volontiers humoristique sous la dureté apparente masque et englobe une rude lutte de propagande et de contre-propagande, où perce toujours l’enjeu du « Qui parle ? Qui narre ? Depuis quelle victoire éventuellement posthume ? ». Si le fantastique onirique, là aussi, appuyé sur la zone irradiée de l’île Vassilievski, nourri des discours d’animaux emblématiques, dont au premier chef la tortue historienne et tour-du-mondiste, et habité par les cheminements nocturnes, peut-être, d’un grand commissaire à la stature de mythe vivant, justement, joue pleinement son rôle de brouillard et de brouillage dissimulant les intentionnalités à l’œuvre, c’est avant tout qu’il s’agit ici du choc entre une fièvre révolutionnaire qui s’est retrouvée précocement enfouie dans son destin obsidional, d’une part, et une ferveur libertarienne qui n’hésite pas, littéralement, à transformer le monde en jungle, d’autre part.

« Sur fond mouvant de menace tropicale, le spectacle de ce duel incodifiable, entre révolution trahie et révolution impossible. »

L’édition en Présence du Futur est épuisée depuis longtemps, et difficile à trouver en occasion (les fans de Volodine ne s’en sépareraient en général pour rien au monde), mais Denoël a réédité en 2003 les quatre textes parus en Présence du Futur en un seul volume de la collection « Des heures durant », volume que l’on peut normalement trouver chez son libraire favori (par exemple : Charybde, ici).

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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