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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « 2312 » (Kim Stanley Robinson)

Intenses et riches spéculations sur une socio-politique du système solaire, après l’échec climatique, la révolution martienne et l’accelerando. Réinvention de l’amour à l’âge transhumain, en prime. Grand.

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RELECTURE (PREMIÈRE LECTURE EN VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE)

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Celles et ceux parmi vous qui suivent ce blog un peu régulièrement savent sans doute que Kim Stanley Robinson compte parmi mes auteurs préférés, que ce soit dans le genre science-fictif ou en dehors. Depuis sa passionnante thèse de doctorat sur « Les romans de Philip K. Dick » (1984) et sa première trilogie, celle dite d’« Orange County » (1984-1990), testant soigneusement trois scénarios d’évolution ou de dévolution des sociétés humaines, focalisés sur la Californie du Sud, en passant par sa monumentale uchronie analytique et projective, « Chroniques des années noires » (2002), décrivant un monde dans lequel la population européenne aurait été anéantie en quasi-totalité par la peste au début du XVème siècle, il fait partie pour moi des auteurs toujours relativement rares qui s’attachent patiemment à construire d’authentiques objets littéraires spéculatifs, à transformer les mots et les ressentis en expériences de pensée on ne peut plus stimulantes.

Dès que Jeff VanderMeer mentionna en 2010, dans le Los Angeles Times, que Kim Stanley Robinson allait publier prochainement un nouveau roman qu’il serait possible à bien des égards de considérer comme une suite de l’extraordinaire « Trilogie martienne » (1993-1999), mais aussi de la « Trilogie climatique » (2004-2007), je me tins fermement aux aguets, et le lus donc dès sa sortie américaine en 2012. Totalement enchanté par le texte, j’attendais depuis avec espoir et une certaine impatience qu’il devienne disponible pour les lectrices et les lecteurs ne pouvant pas ou ne souhaitant pas s’attaquer aux versions originales. Voilà qui est chose faite : traduit par Thierry Arson, ce roman quasiment indispensable est paru en français dans la collection Exofictions d’Actes Sud en septembre 2017.

Le soleil est toujours sur le point de se lever. La lenteur de rotation de Mercure vous permet d’arpenter sa surface rocailleuse assez rapidement pour garder une avance sur l’aube, ce que nombre de gens font. Pour beaucoup, c’est un mode de vie. Ils vont à grands pas vers l’ouest, pour devancer toujours le prodige du jour. Certains se hâtent d’un lieu à l’autre, pour examiner les fissures où ils ont précédemment procédé à l’inoculation de métallophytes bio-aspirantes, et ils grattent au plus vite les résidus accumulés d’or, de tungstène ou d’uranium. Mais dans leur grande majorité, ils ne sont dehors que pour apercevoir le soleil.
La face ancienne de Mercure est tellement accidentée et irrégulière que le terminateur de la planète, la zone où l’aube apparaît, est un vaste clair-obscur de noir et de blanc – les creux sombres piqués ici et là par de hautes aiguilles d’un blanc brillant qui s’élèvent de plus en plus, jusqu’à ce que tout le paysage soit aussi lumineux que de la glace en fusion, et que la longue journée ait commencé. Cette zone mêlant le soleil et l’ombre est souvent large de trente kilomètres, même si sur le plat l’horizon n’est distant que de quelques milliers de mètres. Mais sur Mercure il y a très peu de surfaces planes. Les vieilles traces d’impacts sont toujours là, ainsi que quelques falaises étirées datant de l’époque où la planète s’est refroidie et contractée. Dans un paysage aussi accidenté, la lumière peut subitement surgir de l’horizon à l’est et bondir vers l’ouest pour frapper une proéminence lointaine. Toute personne marchant à découvert doit garder cette éventualité à l’esprit, savoir quand et où les jaillissements solaires se produisent – et où elle peut courir se mettre à l’ombre si elle est surprise.
Ou si elle préfère sciemment rester à découvert. Car beaucoup de ces arpenteurs s’arrêtent dans leur marche sur certaines falaises, au bord d’un cratère, dans des endroits marqués par des stoupas, des cairns, des pétroglyphes, des inuksuit, des miroirs, des murets, des goldsworthies. Les arpenteurs du soleil se campent à côté de tout cela, font face à l’est, et attendent.

Une poésie visuelle et active du système solaire.

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Le bourrelet de la lune Japet (Photo : NASA)

C’est peut-être avant tout cela, dès les premières lignes et presque tout au long des 600 pages de « 2312 », qui frappe la lectrice ou le lecteur qui découvrirait ici Kim Stanley Robinson : comme dans beaucoup de ses ouvrages précédents (peut-être de manière plus poussée dans « S.O.S. Antarctica » et dans les nouvelles rassemblées dans « Les Martiens »), il témoigne d’un talent peu commun pour extraire la poésie et la signification des paysages bien particuliers que proposent  l’Arctique, l’Antarctique, les planètes Mars, Vénus ou Mercure, les lunes Titan, Japet ou Hypérion. Sous son écriture, les photographies des sondes spatiales, les images glanées par les télescopes ou les reportages scientifiques prennent vie, et parviennent rapidement à s’incarner dans les cerveaux, dans les réalités et dans les rêves des protagonistes qu’il met en scène pour nous. Loin du pur foisonnement baroque ou de la « description pour la description », les caractéristiques de Mercure (en y intégrant un bel écho à rebours du « Monde inverti » de Christopher Priest), de Japet, de Titan ou d’autres lunes et planètes ne sont pas un simple prétexte à étalage de données scientifiques : elles façonnent les sociétés et les psychologies, les esthétiques et les politiques. Kim Stanley Robinson prouve à nouveau qu’il est, au plus profond, un redoutable géographe humain, projeté à l’échelle du système solaire et du futur de notre humanité – et une scène de surf sur un anneau excentrique de Saturne, par exemple, ou bien une folle course pour échapper au jour mercurien qui approche, prendront ici de bien étranges résonances.

Ils se rapprochèrent du mur blanc jusqu’à ce que Swan puisse voir très clairement des morceaux de glace qui en taille allaient de celle de grains de sable à celle de valises, avec de temps à autre l’équivalent d’un meuble de glace – bureau, cercueil – roulant dans le courant. Une fois elle aperçut un agglomérat aussi gros qu’une petite maison, mais celle-ci se désassembla sous ses yeux. Et maintenant une volute blanche se détachait du mur et descendait en flottant vers Saturne, qui malgré sa taille monstrueuse ne présentait aucun intérêt pour eux.
Swan testa son propulseur intégré en s’orientant vers la vague. Elle pressa les embouts du bout de ses doigts comme un clarinettiste, et avança en zigzaguant dans une petite danse personnelle. Ces propulseurs étaient identiques à peu près partout. Elle se concentra sur la vague en approche, laquelle s’éleva au-dessus d’elle comme La Vague de Kanagawa dessinée par Hiroshige. Celle-ci était haute de de dix kilomètres et n’en finissait pas de croître rapidement. Il fallait qu’elle pivote et qu’elle accélère dans sa direction, mais pas trop vite pour ne pas rester devant le phénomène. C’était la manœuvre la plus délicate…

Élaborer une suite souple mais plausible à la trilogie martienne et à la trilogie climatique.

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La « Trilogie climatique » laissait la Terre de 2030 dans un état provisoire d’espoir, des circonstances rares et particulières ayant permis à la science et à la politique (dont l’interaction constituait sans doute le véritable enjeu principal des trois romans) de se réconcilier, au plan international comme au plan local (à Washington tout particulièrement), pour entreprendre enfin d’affronter sérieusement les énormes problèmes systémiques engendrés par le changement climatique. Si la note d’espoir était réelle, la fragilité de la construction était toutefois patente : Kim Stanley Robinson a choisi de travailler dans « 2312 » à partir d’un scénario dans lequel, après un sursaut, la Terre est retombée dans la majorité de ses errances, se noyant tristement dans son capitalisme tardif impropre aux efforts réellement collectifs – l’espace et la spéciation servant d’ailleurs largement, au long cours, d’échappatoires physiques aux plus privilégiés de ses habitants.

La « Trilogie martienne » avait laissé l’ex-planète rouge de 2225 avec sa révolution triomphante, sa mise en place d’une démocratie de type marxiste libertaire (pour simplifier), et son statut de laboratoire socio-politique profond – tel que l’analysait par exemple Fredric Jameson (qui fut le professeur et le directeur de thèse du jeune Kim Stanley Robinson) dans la deuxième partie de sa passionnante somme « Archéologies du futur », celle intitulée « Penser avec la science-fiction ».

Pour poursuivre sa pensée, l’auteur se place donc 87 ans plus tard, dans une situation légèrement extrapolée à partir de ces vastes prémisses, voyant la Terre continuer sa course cahin-caha et à vau-l’eau, engluée dans un capitalisme très tardif, où les puissances-qui-comptent sont les extrêmes multinationales et diverses configurations réticulaires et liquides (à l’image de celles travaillées au corps par Bruce Sterling dans ses « Mailles du réseau » dès 1988), les États-nations ayant surtout une valeur nominale et résiduelle – en dehors de la Chine, rejoignant là aussi Bruce Sterling, mais cette fois celui de « Caryatids » (2009), non traduit en français -, Mars maintenant travaillé par une forte tentation autarcique isolationniste (que lui permet la puissance de ses ressources), et Vénus en cours de terraformation sous une influence largement chinoise et nantie d’un système de décision complexe et occulte, dans lequel les dissensions peuvent rappeler certains épisodes de l’émancipation martienne initiale, précisément. Kim Stanley Robinson déplace ici pour nous le point de vue et l’action vers les deux « extrémités opposées » du système solaire, les coopérateurs orientés vers l’esthétique qui orientent Mercure, d’une part, et les techniciens des diverses lunes saturniennes, à l’idéologie post-capitaliste globalement assez proche de ce que l’on pourrait voir à l’œuvre chez le Cory Doctorow de « Dans la dèche au Royaume enchanté » (2003) ou de « Makers » (2009). C’est ainsi que, tout en poursuivant et approfondissant sa réflexion socio-politique, Kim Stanley Robinson peut ici introduire un traitement particulier des phénomènes d’accélération technologique et de trans-humanisme, en empruntant d’ailleurs soigneusement une partie du vocabulaire et des concepts du Charles Stross d’ « Accelerando » (2005), thèmes qu’il avait relégués dans la riche toile de fond de la « Trilogie martienne ».

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Extraits (8)
Le système périodique de Charlotte Shortback était très influent. Bien sûr, le concept de périodisation lui-même est controversé, voire suspect, car il semble souvent revenir à plisser les yeux et agiter les mains afin de créer des mythes de chiffon à partir de la « confusion vibrante et florissante » très dense qu’est le passé connu. Néanmoins il semble bien exister des différences dans la vie humaine entre, disons, le Moyen Âge et la Renaissance, ou les Lumières et l’époque postmoderne, et il importe peu que ces différences découlent de changements dans les modes de production, la structure des sentiments, les paradigmes scientifiques, les successions dynastiques, le progrès technologique ou les métamorphoses culturelles. Les formes invoquées constituent une configuration, elles racontent une histoire que les gens peuvent suivre.
Ainsi, pendant longtemps, on s’est accordé sur un schéma de périodisation incluant la période féodale et la Renaissance, puis la première modernité (XVIIe et XVIIIe siècles), l’époque moderne (XIXe et XXe) et l’époque postmoderne (XXe et XXIe) – après quoi un nouveau nom était absolument nécessaire. Pendant longtemps ce besoin a généré une compétition entre nouveaux systèmes, compétition qui avec les habitudes générales de narration chez les historiens de l’époque a concouru à contrecarrer l’invention de tout nouveau système accepté de tous comme l’était l’ancien. C’est seulement dans les dernières années du XXIIIe siècle que Charlotte Shortback a proposé à la communauté des historiens son nouveau schéma de périodisation pour ce qui était devenu « l’époque postmoderne prolongée » dont tous se plaignaient à longueur de conférences. Son système était en partie une plaisanterie, a-t-elle affirmé plus tard, mais il est devenu influent avec le temps malgré cela, ou peut-être pour cette raison.
Pour Shortback, la période postmoderne prolongée devait être divisée comme suit :
La Grande Indécision : de 2005 à 2060. Depuis la fin de l’époque postmoderne (la datation de Charlotte se basait sur l’annonce du changement climatique par les Nations Unies) jusqu’à l’entrée dans la crise. C’étaient des années perdues.
La Crise : de 2060 à 2130. La disparition de la calotte glaciaire de l’Arctique, avec la fonte irréversible du permafrost et la libération du méthane, entraînant de façon irréversible une montée majeure des eaux marines. Durant ces années toutes les tendances négatives se sont conjuguées dans une sorte de mode de la « tempête parfaite », ce qui a entraîné une hausse moyenne de la température de 5 K, et une hausse du niveau des mers de cinq mètres – avec pour résultat, dans les années 2120, des pénuries alimentaires, des émeutes, un taux de mortalité catastrophique sur tous les continents, et un pic énorme du taux d’extinction des autres espèces. Premières bases lunaires, stations scientifiques sur Mars.
Le Grand Retournement : de 2130 à 2160. Le verteswandel (la célèbre « mutation des valeurs » de Shortback), suivi par des révolutions – des IA surpuissantes ; des usines autoreproductrices ; le début de la terraformation de Mars ; l’énergie nucléaire ; l’essor de la biologie de synthèse ; les efforts de modification du climat, dont la catastrophe du Petit Âge glaciaire, de 2142 à 2154 ; les ascenseurs spatiaux sur la Terre et sur Mars ; la propulsion spatiale accélérée ; le début de la diaspora spatiale ; la signature de l’Accord Mondragon. Et donc :
L’Accelerando : de 2160 à 2220. L’application extensive de toutes les nouveautés technologiques, y compris l’accroissement de la longévité humaine ; la terraformation de Mars et la révolution martienne en découlant ; la diaspora humaine dans tout le système solaire ; l’évidement des terrariums ; le commencement de la terraformation de Vénus ; la construction de Terminateur ; Mars rejoignant l’Accord Mondragon.
Le Ritard : de 2220 à 2270. Les raisons du ralentissement de l’Accelerando sont sujettes à débats, mais les historiens ont désigné l’achèvement de la terraformation de Mars, son retrait de Mondragon et son isolationnisme croissant, l’occupation des meilleurs terrariums candidats et l’exploitation humaine presque totale des réserves aisément disponibles d’hélium, d’azote, de terres rares, de carburants fossiles et de la photosynthèse. Il est également devenu manifeste que le projet relatif à la longévité a rencontré des problèmes et que sa répartition n’a pas été complète. Récemment, certains historiens ont souligné que c’était aussi la période pendant laquelle les ordinateurs quantiques ont atteint trente qubits et ont été combinés aux ordinateurs classiques pour créer les qubes – leur remarque étant qu’on n’a pas encore démontré l’amélioration par les qubes des IA déjà ultrarapides, alors que les problèmes de décohérence inhérents au fonctionnement des ordinateurs quantiques ont pu concourir à créer les conditions pour la période suivante :
La Balkanisation : de 2270 à 2320. Les tensions entre Mars et la Terre, l’agressivité et la guerre froide pour le contrôle du système solaire ; l’isolationnisme de Mars ; les luttes intestines sur Vénus ; la décision dans les lunes de Jupiter de terraformer les trois plus importantes ; la prolifération des terrariums indépendants et la disparition de nombreuses populations dans ces « vaisseaux de l’au-delà » ; l’influence des qubes ; la pénurie croissante des substances volatiles, cause de stockages, puis de tribalisme ; la tragédie de la pénurie générale ; l’éclatement en vastes cités-Etats créant des enclaves autosuffisantes.
Shortback considère que le le terme « hyper-balkanisation » n’est qu’une figure de rhétorique outrancière dans les études culturelles.

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Maintenir encore et toujours la science, le social et le politique au cœur de l’évolution humaine.

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New York City partiellement submergée après la montée des eaux ca. 2120

Dans les moindres détails de sa narration complexe, Kim Stanley Robinson diffuse sa spéculation scientifique, sociale et politique. Si une lecture inattentive pourrait laisser croire que cette vaste enquête aux faux airs de thriller, conduite par une architecte performeuse mercurienne, un diplomate saturnien et une policière martienne exilée, sert avant tout de prétexte à une visite guidée des merveilles du système solaire, ce serait là négliger le fourmillement d’indices, de balises et de signes glissés à chaque étape par l’auteur dans sa quête de signification et de communauté possible, par-delà les soubresauts de la fausse rationalité économique de moins en moins triomphante ici, fort heureusement. Comme il nous y a accoutumés dans ses grands récits systémiques, au premier chef « Chroniques des années noires » et la « Trilogie martienne », Kim Stanley Robinson maîtrise au plus haut degré l’art de l’enchevêtrement des causes et des conséquences, à l’échelle des civilisations – mais sait nous faire partager à hauteur de protagoniste l’émerveillement scientifique et esthétique comme le désir politique. Rappelons ici notamment qu’il est l’un des fort rares auteurs contemporains – sans doute avec China Miéville – à pratiquer sans effort une lecture marxiste actualisée (et puissamment pertinente) des forces à l’oeuvre dans le monde, et qu’il sait néanmoins se garder à tout instant de la tentation de la caricature (qui devient parfois farce involontaire) dont tant d’écrivains aujourd’hui se préservent si mal : ennemi irréconciliable du capitalisme tardif (que d’aucuns persistent à appeler « avancé »), il veille par exemple systématiquement à éviter d’englober la variété et la subtilité du réel dans des concepts fourre-tout tels que « les États » ou « les multinationales », usant en permanence d’une palette hautement réaliste de gradations et de différences, de même qu’il veille à ne jamais idéaliser les lignes les plus « utopiques » mises ici en jeu. Les Martiens, les Vénusiens ou les Saturniens, notamment, ne sont jamais exempts de défauts collectifs significatifs, et l’accord Mondragon lui-même – du nom de la grande coopérative espagnole mondialisée qui irrigue bien des réflexions alternatives contemporaines – n’est pas à l’abri d’une véritable critique souterraine de la part de l’auteur. C’est ainsi que l’auteur nous offre une véritable réflexion spéculative, méticuleusement ancrée dans les méandres du récit, quitte à être soutenue lorsque nécessaire (on en dira un mot ci-dessous) par diverses « listes » ou « extraits » permettant de donner plus aisément du contexte intellectuel, esthétique ou poétique.

Listes (15)
santé, vie sociale, emploi, domicile, partenaires, finances ; recours aux loisirs, temps de loisir ; temps de travail, éducation, revenus, enfants ; nourriture, eau, abri, vêtements, relations sexuelles, services médicaux ; mobilité ; sécurité physique, sécurité sociale, sécurité de l’emploi, compte d’épargne, assurance, protection contre le handicap, congé parental, vacances ; bail d’occupation, un peuple ; accès à la nature sauvage, montagnes, océan ; paix, stabilité politique, contribution politique, satisfaction politique ; air, eau, estime ; statut, reconnaissance ; foyer, communauté, voisins, société civile, sports, les arts ; traitements pour la longévité, choix du genre sexué ; l’opportunité de devenir plus que ce que vous êtes
c’est tout ce dont vous avez besoin

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Une littérature de fiction ambitieuse.

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On sait depuis longtemps toute l’admiration qu’éprouve Kim Stanley Robinson pour le naturalisme actualisé de John Dos Passos et de son « Manhattan Transfer » (1925), et au moins autant pour la si brillante adaptation à la spéculation science-fictive qu’en a conduite John Brunner dans son « Tous à Zanzibar » (1968), son « Troupeau aveugle » (1972) et son « Sur l’onde de choc » (1975), ce dont témoignaient de nombreux entretiens au fil des années. Afin de contenir le projet « 2312 », en réalité au moins aussi ambitieux que celui de la « Trilogie martienne » et de ses 1 600 pages, en à peine 600 pages, il lui fallait cette fois recourir, bien plus qu’à l’accoutumée, à l’arsenal littéraire extrêmement technique de ces prestigieux prédécesseurs, ce qu’il a fait avec maestria. Autour des deux personnages « principaux », Swan et Wahram, il en assemble dix autres (dont une IA appelée Pauline et une policière du nom de Jean Genette – en anglais dans le texte !) pour construire un récit factoriel puissant, s’autorisant raccourcis et télescopages pour aboutir à 40 scènes et donner un rythme étrange à une narration qui, normalement, devrait souffrir des distances kilométriques et temporelles mises en oeuvre. Pour alléger et cependant densifier son émulsion, il recourt à 18 extraits, 15 listes,  3 promenades quantiques et 6 articles « planétaires » spécialisés (« Terminateur », « Japet », « Terre, planète de tristesse », « Pluton, Charon, Nix et Hydra », « Titan » et « L’Eidgenössische Technische Hochschule Mobile »), fournissant à la lectrice ou au lecteur tout un arrière-plan scientifique, politique et humain dont les incises seraient sinon fastidieuses, et le fournissant d’une manière audacieuse, alternant les styles, les modes de narration, voire les poétiques bien ajustées (comme par ailleurs les superbes néologismes issus des noms propres d’Andy Goldsworthy et de Marina Abramović, qui figurent tous deux en conclusion de la liste de remerciements, aux côtés de John Dos Passos précisément).

Listes (1)
Ibsen et Imhotep ; Mahler, Matisse ; Murasaki, Milton, Mark Twain ;
Homère et Holbein, qui se touchent ;
Ovide, décorant le bord du beaucoup plus imposant Pouchkine ;
Goya en regard de Sophocle.
Van Gogh collé à Cervantès, à côté de Dickens. Stravinsky et Vyāsa. Lysippe. Equiano, un écrivain esclave de l’Afrique de l’Ouest, non localisé près de l’équateur.
Chopin et Wagner juste à côté l’un de l’autre, de taille égale.
Tchekhov et Michel-Ange avec tous deux des doubles cratères.
Shakespeare et Beethoven, des bassins géants.
Al-Jāhir, Al-Akhtal, Aristoxène, Ashvagosha, Kurosawa, Lu Xun, Ma Yuan, Proust et Purcell, Thoreau et Li Po, Rūmī et Shelley, Snorri et Pigalle. Vālmīki, Whitman. Bruegel et Ives. Hawthorne et Melville.
On raconte que les membres de la commission d’attribution des noms de l’Union astronomique internationale se sont enivrés un soir, lors de leur réunion annuelle, et que dans l’hilarité due à leur ébriété ils auraient affiché les premiers clichés de Mercure, reçus tout récemment, pour en faire une cible à fléchettes. Chacun citait aux autres le nom d’un peintre, un sculpteur, un compositeur ou un écrivain passé à la postérité, baptisait ainsi sa fléchette et la lançait au hasard sur la carte.
Il y a un escarpement nommé Pourquoi Pas.

La traduction de Thierry Arson est globalement très solide, voire remarquable par moments, même si quelques scories ou bizarreries peuvent éventuellement faire tiquer la lectrice ou le lecteur familiers de la version originale ou de certains registres de vocabulaire spécifiques en américain. On notera ainsi que le traducteur, très à l’aise dans le vocabulaire de l’espace et de la technologie, l’est nettement moins dans celui de la théorie critique, dont Kim Stanley Robinson joue à parsemer ses extraits et ses listes, et que plusieurs références manifestes à des termes deleuziens ou derridiens n’ont pas retrouvé ici leurs origines françaises, et l’on regrettera sans doute, même si ce sont d’infimes détails, qu’ait été conservé l’anglicisme « Ritard » de l’auteur (lui-même féru de musique classique et classico-contemporaine) plutôt que de sciemment opposer la notation musicale « Ritardando » à celle utilisée pour « Accelerando », ou encore que « Olympus Mons » (alors même que, dans le courant du texte, il est précisé le type de bouillie latine, grecque et autre qui a présidé à la toponymie martienne) ait été traduit (au mépris des traductions précédentes dans le même « univers » de l’auteur) par le plat et inutile « mont Olympe ». Mais soyons honnêtes : il s’agit bien là de points mineurs, que je ne mentionne que par un fugace souci d’exhaustivité.

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Un bonus rare : penser l’amour après l’Accelerando transhumaniste.

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Stanley von Medvey : un terrarium dans « 2312 ».

Le bonus inattendu de cette vaste fresque politique, esthétique et intellectuelle est probablement l’exploration détaillée et extrêmement poussée que conduit Kim Stanley Robinson, à travers ses deux principaux protagonistes, des évolutions potentielles de la nature de la relation amoureuse lorsque les modifications technologiques transhumanistes se multiplient, de la « simple » longévité accrue aux diverses possibilités de changement ou même d’invention de sexe, aux divergences corporelles et psychologiques pouvant conduire à de véritables spéciations, et à l’effet multiplié de l’accroissement des distances physiques et temporelles (même si les divers moyens de propulsion à l’intérieur du système solaire, potentiels ou totalement imaginés, qui font d’ailleurs l’objet de l’une des 15 listes mentionnées ci-dessus, ne conduisent pas à un accroissement linéaire de ces espaces-temps). On sait depuis un moment (et au moins en tout cas depuis « La trilogie martienne » et « S.O.S. Antarctica ») à quel point Kim Stanley Robinson, à la différence de nombre de ses consoeurs et confrères du genre science-fictif, excelle à donner de l’épaisseur et de la vie intérieure à ses personnages : en les confrontant ici à deux moments de bravoure épiques, mettant en jeu la survie, mais aussi – redoutable clin d’œil cosmique – la musique, il élabore un véritable laboratoire à l’intérieur du laboratoire, et nous conduit en toute empathie à envisager de repenser un certain nombre de nos repères potentiellement bientôt caducs, ou à réinventer et réenchanter, encore et toujours. L’élan utopique vital peut aussi être intime.

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Bien au-delà d’un nouveau « pavé » éventuellement effrayant dont le genre science-fictif et le thriller ne sont guère avares ces dernières années, Kim Stanley Robinson nous offre à nouveau l’une de ces fictions essentielles pour essayer de penser notre présent et notre futur.

On lira aussi avec profit, en anglais, les excellents entretiens avec l’auteur dans Wired (ici) et sur le blog Regina Flores Mir (ici), ainsi que les belles chroniques de Jeff VanderMeer dans le Los Angeles Times (ici) et de M John Harrison dans The Guardian (ici).

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