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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « À la recherche du temps perdu » (Marcel Proust)

Longtemps différée, une lecture de la « Recherche » comme le thriller machiavélique de la construction d’une identité d’écrivain.

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Avril 2014 : je regroupe ici les sept notes de lecture de l’été dernier, correspondant aux sept tomes de la « Recherche », lus successivement de manière rapprochée, pour appuyer un postulat (pas réellement audacieux) qui – je l’espère – apparaîtra clairement à la lecture ci-dessous : lire la « Recherche » comme un unique roman de 2 200 pages, organisé en sept grandes parties, propose une expérience de lecture assez différente de celle la plus couramment pratiquée (une lecture « disjointe », avec des intervalles de temps relativement importants s’écoulant entre chaque tome), mettant à jour de manière beaucoup plus éclatante l’articulation millimétrée de tous les éléments de l’ensemble au service de la construction d’un texte machiavélique et unique.

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1. « Du côté de chez Swann » : la porte d’entrée dans le grand royaume de Proust, machiavélique introduction.

2. « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » : le deuxième tome de la Recherche, qui amena le succès à Proust, et révèle l’ampleur du projet.

3. « Le côté de Guermantes » : croire un instant au régime de croisière, et découvrir ce que retors veut dire.

4. « Sodome et Gomorrhe » : le point de bascule de l’ensemble et l’explosion du « point aveugle » de l’homosexualité.

5. « La prisonnière » : ce bloc de 300 pages d’amour obsessif et paranoïaque, et ses effets induits.

6. « Albertine disparue » : avec certaines péripéties énormes parfois préservées du spoiler permanent sur Proust.

7. « Le temps retrouvé » : tome final, miracle de bouclage, qui fait TOUT tomber en place, et donne son sens à l’ensemble.

 


T1, « Du côté de chez Swann » : la porte d’entrée dans le grand royaume de Proust, machiavélique introduction.

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Publié en 1913 chez Grasset, à compte d’auteur (ce qui devrait continuer à nous en dire long sur le rapport auteur-éditeur, même aujourd’hui), alors que Marcel Proust fête ses 42 ans, avant d’être repris en 1919 chez Gallimard après le succès de sa « suite », le premier tome de « À la recherche du temps perdu » est donc la porte d’entrée au sein de ce monument résolument intimidant (les sept tomes comptent 2 400 pages dans l’édition intégrale en un volume chez Quarto).

Porte d’entrée en effet : l’erreur que je commis à 17 ans de vouloir le lire « seul », et non pas comme le début d’un gros roman impossible à découper sérieusement, est funeste : pour celles ou ceux qui se poseraient la question, même si ces 2 400 pages peuvent faire un peu peur (à titre de simple comparaison, les 2 200 pages de « L’homme sans qualités » de Musil, les 1 400 pages du « Seigneur des Anneaux » de Tolkien ou du « 2 666 » de Bolaño, ou encore les 1 200 pages de l’ « Ulysse » de Joyce), il FAUT les lire quasiment d’une traite (ou entrecoupées de brefs intermèdes qui ne risquent pas de casser les très nombreux, et parfois fragiles, tissages narratifs mis en œuvre tout au long de cette « Recherche »).

Résumer le projet est en effet un gag digne des « Monty Python », mais pourtant, je ne résiste pas à répéter ici, en la paraphrasant, la semi-boutade d’Oliver Gallmeister, reformulée d’après Genette : « Le petit Marcel veut devenir écrivain ». L’ensemble du roman, c’est en effet l’écrivain qui nous raconte et nous explique d’une manière extraordinairement subtile et complète comment, par quels chemins parfois bien mystérieux, s’est construit le corpus – en nous fournissant de très larges exemples de ce corpus, mais orientés, tout au long de l’œuvre, par son dessein de narrateur écrivant depuis la FIN du roman, et non au fur et à mesure -, corpus qui lui a donné, un jour, le courage de vouloir vraiment écrire.

Même sans l’avoir lu, le lecteur qui aborde ce texte a – comme c’était mon cas – de nombreux éléments déjà en tête, tant Proust a été disséqué, analysé, célébré ou utilisé comme analogie facile de tout et de n’importe quoi (« Non, par pitié, pas la madeleine ! »). Ce premier tome constitue toutefois avant tout une fort machiavélique installation de décor, semée (mais oui !) de dizaines de mines magnétiques, dissimulées sous les minces couches de terre des parterres normands, pour exploser à la face du voyageur-lecteur des centaines ou des milliers de pages plus tard.

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Le jeu sur la mémoire sensorielle, qui apparaît souvent à tort comme le point essentiel de l’œuvre, se met, bien entendu, en place. Mais il ne prendra de toute manière son sens que quasiment à l’issue du projet, lorsque six tomes auront coulé sous le pont d’où écrit le narrateur. La lecture de « François le Champi » – que l’on verra justement à sa « bonne place » dans « Le temps retrouvé » – incarne d’ailleurs ce phénomène de manière infiniment plus complète que la malheureuse madeleine si souvent sacrifiée sur l’autel de la lecture partielle. On est en revanche d’emblée plongé dans une transmutation des correspondances baudelairiennes, où plutôt que des « choses sensibles », c’est l’hypersensibilité cérébrale qui est le moteur, et son morceau de bravoure de ce point de vue en est l’écoute par Swann de la sonate « complète » de Vinteuil, qui donne et renouvelle tout le sens de la fameuse « petite phrase » qui en avait jadis été extraite, expérience qui annonce aussi déjà les épiphanies mémorielles et les cristallisations qui auront lieu beaucoup plus tard en d’autres points de la « Recherche ».

En 135 pages consacrées (en apparence) à la résidence campagnarde de l’enfance, Combray, en 147 pages dédiées (dans un extraordinaire tour de passe-passe chronologique) au personnage de Swann, à ses amours et à son « mauvais » mariage, et en 32 pages enfin qui semblent tester ce que peut évoquer un nom (de « pays »…) avant d’être confronté à la réalité, les éléments-clé du corpus qui vont « créer » l’écrivain Marcel à partir de l’enfant et de l’adolescent d’abord mis en scène par le narrateur âgé dans « Du côté de chez Swann » apparaissent presque tous, mais le déploiement de leur pleine puissance, leur épanouissement explosif, est le plus souvent renvoyé à des tomes ultérieurs : obsession sociale du « bon milieu » et du « bon monde », extraordinaires clivages sociaux structurants – qui font de ce roman prétendant parler, pour une bonne part, d’aristocratie sur le déclin, un constat toujours inactuel, toujours intempestif, et donc parfaitement contemporain -, opposition profonde entre apparence et essence, des êtres comme des choses, distance infranchissable entre l’image intérieure de la personne aimée, créée presque ex-nihilo par l’amoureux, sombre prégnance, apparemment inévitable, de la jalousie obsessionnelle.

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Même « Un amour de Swann », ces 147 pages donc, souvent présentées sous une forme « indépendante » du reste de la « Recherche », ne sert en réalité que d’ébauche, de matrice, et de corde de rappel aussi – qu’elle se révèle par la suite efficace ou non -, pour les six tomes qui suivent, en installant la terrible mécanique illusion sensorielle / amour / obsession / jalousie / déchéance vs. oubli, qui planera sur Saint-Loup, sur Charlus aussi, en un sens et beaucoup plus tard, et, surtout, sur le narrateur Marcel, jusqu’au bout ou presque.

Les visions « imparfaites » du narrateur, alors jeune, sont parfois tempérées par des interventions, plus ou moins discrètes, du narrateur plus âgé, qui vient éclaircir un point, ou au contraire exciter le suspense en dévoilant, sans en dire plus, que telle personne, telle méprise, telle mauvaise interprétation, se révéleront importantes, « plus tard ». La subtilité de la toile temporelle ainsi progressivement tissée, au mépris de la chronologie, mais en jouant sans cesse sur les à-pics ainsi ouverts, s’annonce déjà, dès ce premier tome, comme l’un des grands charmes et des grands mystères de l’œuvre.

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Au contact de l’œuvre de Bergotte, le narrateur nous avoue ainsi, mine de rien, que l’affaire de sa vie sera vraisemblablement la littérature. « Devenir écrivain ». Et il nous faudra attendre « Le temps retrouvé » et son étrange épiphanie pour mesurer vraiment ce qui se jouait là, dès Combray, et qui va se jouer sous nos yeux au long des 2 400 pages de l’ensemble.

C’est ici aussi que s’amorce ce formidable jeu entre l’écrivain et son lecteur, qui va utiliser régulièrement la dissémination d’objets, ou de scènes parfois très brèves, qui ne « s’éclaireront » que beaucoup, beaucoup plus tard, à l’instar de l’emblématique brochure écrite par Bergotte sur la tragédienne, la Berma – ou encore de la fugitive vision de Gilberte dans le jardin de chez Swann, et plus encore, à propos de la « tentation de la vocation » d’écrivain. Un maniement extraordinaire de la distillation d’informations précieuses pour la vision d’ensemble, délivrées au compte-gouttes, avec une extrême parcimonie, et uniquement dans une construction proprement machiavélique de la narration, qui n’apparaît pourtant jamais comme telle, sur l’ensemble des 7 tomes.

Enfin, ce premier tome, c’est bien entendu la découverte d’une écriture et d’une technique narrative qui justifient les présentations souvent faites en termes de « dernier roman du XIXème siècle » (par la structure de ses phrases, et par ses innombrables références, directes et indirectes, à Stendhal, à Hugo, à Balzac et à Flaubert) et de « premier roman du XXème siècle » (par le renoncement apparent à la chronologie directe, par l’enchâssement pratiqué avec délectation, et par le foisonnement thématique bouillonnant dans une écriture pourtant résolument monophonique), écriture et technique auxquelles il faut ajouter cet exceptionnel – et surprenant – humour pince-sans-rire poussé à l’extrême, qui permet au narrateur, l’air de rien, de se moquer sans répit de l’ensemble de ses personnages, des plus immédiatement « ridicules » jusqu’à ceux qu’un premier examen semblait devoir préserver de ces atteintes et de ces cruautés… et qui permet aussi à l’écrivain de jouer sciemment et somptueusement avec les attentes qu’il a créées chez le lecteur, et qu’il va se permettre de déjouer avec régularité pendant des centaines de pages.

À l’issue de ces 314 pages, l’obsession est donc maintenant installée, et la nécessité absolue, toutes affaires cessantes, de lire la « suite » s’impose très naturellement.

« À vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi.
Mort à jamais ? C’était possible. »

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T2, « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » : le deuxième tome de la Recherche, qui amena le succès à Proust, et révèle l’ampleur du projet.

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Publié en 1919, et accepté cette fois par Gallimard (à la différence de « Du côté de chez Swann », renvoyé six ans plus tôt au compte d’auteur), couronné la même année du prix Goncourt, le deuxième tome de « À la recherche du temps perdu » est à la fois celui de la consécration pour l’auteur, et celui qui donne à voir au lecteur, le premier, l’ampleur que va prendre l’ensemble de l’édifice, ampleur qui n’était jusque là que suggérée.

Le deuxième tome me semble aussi confirmer, ne serait-ce que par son complexe jeu d’indices et de références, qu’il est largement préférable (si ce n’est essentiel) de lire « La recherche » comme un unique gros roman, plutôt que comme un feuilleton égrené au fil des années et des lectures (trop) échelonnées. Dans une mécanique complexe de spirales et de faux-semblants narratifs extrêmement maîtrisée, une partie des « bombes à retardement » posées par l’auteur dans le premier tome sont maintenant dévoilées, tandis que de nouvelles, nombreuses, sont enfouies à leur tour, pour servir plus tard.

Tandis que le narrateur, dans les dernières pages du premier tome, connaissait les premiers émois amoureux d’une amitié enfantine qu’il souhaite transformer en tout autre chose, avec Gilberte Swann, c’est maintenant de la conquête de sa mère, Odette, qu’il s’agit, pour des raisons peu claires initialement, dans lesquelles entrent à la fois du dépit, du refus anticipé de la souffrance, une rare forme de sado-masochisme qui ne dirait pas encore son nom, tout en résonnant, déjà, fortement, avec certains symptômes d’obsession et de jalousie semés dans « Un amour de Swann », confirmant le caractère matriciel de cette échappée au sein du premier tome, qui ira s’affirmant au fil des volumes.

Saisissant ce qui pourrait n’être qu’un prétexte (mais on apprendra au fil des volumes, à nouveau, que ce n’est pratiquement jamais le cas dans la « Recherche »), l’analyse de l’évolution de Swann après son mariage, à la fois telle qu’il semble la vivre et telle qu’elle est perçue de l’extérieur, (en particulier par le père du narrateur et par les Verdurin) permet à l’auteur une incursion en profondeur, cette fois, dans la mécanique des barrières sociales évoquée tout au long du premier tome, mais cette fois abordée presque frontalement.

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Grâce à la longue description de la genèse et de la vie du salon de Mme Swann, la deuxième tranche, patiente, du mûrissement littéraire du jeune Marcel, autour de l’analyse de ce qui « fit » l’écrivain Bergotte, en son temps, nous est dévoilée : de l’art du détournement de l’objet apparent d’une narration pour servir un but ultérieur bien différent…

Au bout de ces 160 premières pages, l’une des ellipses en forme de coup de théâtre, par lesquelles l’auteur aime clore ou débuter une nouvelle partie, et nous masquer ainsi la structure de son patient échafaudage, et auxquelles nous allons nous habituer au fil des volumes, survient, semblant tourner la « page » Gilberte / Odette, et nous renvoyer maintenant l’écho comparatif de la dernière partie du premier tome : si « Du côté de chez Swann » s’achevait par les images associées a priori au nom de Balbec, il s’agit maintenant d’y aller voir : « J’étais arrivé à une presque complète indifférence à l’égard de Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand-mère pour Balbec. ».

Avec au passage, l’une des plus jolies auto-justifications de la procrastination que j’aie pu lire : « Si j’avais été moins décidé à me mettre définitivement au travail j’aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où j ‘étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas ! ne devaient pas se montrer plus propices. Mais j’étais raisonnable. De la part de qui avait attendu des années il eût été puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. »

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Séjour déterminant s’il en est, en soi et pour la suite des événements, ce premier contact avec Balbec (et ses 234 pages) permet d’introduire ou de réintroduire plusieurs personnages essentiels de la « Recherche », parfois déjà évoqués, mais dont on commence à deviner l’importance (tout en gardant une certaine méfiance vis-à-vis du narrateur, qui à ce stade nous a déjà plusieurs fois démontré son manque de fiabilité, et de l’auteur, dont le machiavélisme devient toujours plus enchanteur au fil des pages) : la marquise de Villeparisis, Saint-Loup, mais aussi Charlus, avec une deuxième apparition marquante, moins fugitive et (peut-être) moins mal interprétée (par le petit Marcel « du texte ») que celle de Combray dans le jardin des Swann.

Mais les deux entrées les plus fortes sont ici, me semble-t-il, celle d’Elstir, avec laquelle l’auteur exécute l’un de ses plus beaux tours de passe-passe (« changement de lieu, changement de personne » entre le salon des Verdurin du premier tome et la résidence à Balbec du deuxième tome) – avant de l’utiliser pour fomenter l’une des parties les plus analytiques de toute la « Recherche », déjà, en étudiant avec lui dans quelle mesure l’art peut, sans cesse, transmuter le quotidien – et celle d’Albertine, bien entendu, au milieu du « groupe des fillettes », qui ne sont pas encore tout à fait ces fameuses « jeunes filles en fleur », offrant à l’auteur l’occasion de l’un des plus extrêmes « flash-forwards » au sein des sept tomes : « Mon hésitation entre les diverses jeunes filles de la petite bande, lesquelles gardaient toutes un peu du charme collectif qui m’avait d’abord troublé, s’ajouta-t-elle aussi à ces causes pour me laisser plus tard, même au temps de mon plus grand – de mon second – amour pour Albertine, une sorte de liberté intermittente, et bien brève, de ne l’aimer pas ? Pour avoir erré entre toutes ses amies avant de se porter définitivement sur elle, mon amour garda parfois entre lui et l’image d’Albertine un certain « jeu » qui lui permettait comme un éclairage mal adapté de se poser sur d’autres avant de revenir s’appliquer à elle ; le rapport entre le mal que je ressentais au cœur et le souvenir d’Albertine ne me semblait pas nécessaire, j’aurais peut-être pu le coordonner avec l’image d’une autre personne. »

La puissance du réseau tissé par Proust entre ces dizaines de personnages sur lesquels varie la lumière, l’intensité scrutative ou même le « moment » auquel le narrateur, changeant lui-même d’âge et d’expérience, les décrit, commence à pleinement apparaître à partir de ce deuxième tome, qui encourage plus que jamais à, frénétiquement, poursuivre l’aventure, d’autant plus que les thèmes apparemment encore relativement disjoints du premier tome commencent, doucement, à se rassembler pour fusionner plus tard : mémoire, expérience sensorielle, sentiment amoureux, jouissance esthétique apparaissent de plus en plus comme les composantes réelles d’un art encore en gestation, mais qui se dévoile peu à peu…

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T3, « Le côté de Guermantes » : croire un instant au « régime de croisière », et découvrir ce que « retors » veut dire.

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Publié en 1920 et 1921, en deux parties, le troisième tome de « À la recherche du temps perdu » voit apparaître une forme de « régime de croisière » de la narration, que Proust va s’employer – renouvelant les ressources de son machiavélisme de romancier – à faire brillamment tanguer en surprenant plusieurs fois son lecteur par un bel art du contre-pied, qui était jusque là surtout manifeste dans son ironie serrée vis-à-vis de (presque) tous les personnages. Il voit aussi se réaliser un miracle d’écriture : sous le regard légèrement incrédule du lecteur, Proust démontre qu’il peut approfondir un sujet qu’il semblait avoir déjà – à l’aune d’un roman de taille et d’ampleur « habituelles » – « traité » (l’art mondain de vivre et de converser, avec ses gradations infimes et infinies) et donner à penser que l’on n’avait encore rien vu.

La conquête de (l’hôtel, de la duchesse, du duc, de la dynastie) Guermantes, si l’on ose ainsi parodier Zola, est en réalité la plus stendhalienne de toutes les partitions jouées, digérées et si magnifiquement transfigurées par Proust. C’est dans cet effort de longue haleine, dans cet impressionnant déploiement de forces, de ressources, d’énergie et d’imagination, dans l’intégration des échecs successifs aussi, que la face la plus « Julien Sorel » du jeune Marcel se révèle dans toute sa sombre splendeur.

La « profonde » amitié avec Saint-Loup, qui semblait au fond à peine désirée par le narrateur, précédemment à Balbec, devient une étape essentielle de cette formidable manœuvre d’approche d’amour, de gloire et de mondanité. Elle est aussi, pour le lecteur, l’occasion d’une extraordinaire démonstration de compréhension, de la part de Proust, en finesse, de l’art militaire de son temps, au niveau des meilleurs professionnels, manifeste lors des dialogues entre la curiosité du narrateur, les réponses de Saint-Loup et de ses camarades, et l’ombre de leur brillant instructeur : l’une des plus étonnantes incises témoignant de la culture encyclopédique et opératoire de Proust, d’ailleurs superbement commentée par le grand spécialiste de l’auteur qu’est Jean-Yves Tadié dans l’un des chapitres de son joliment paradoxal « De Proust à Dumas ».

Tandis que l’ombre de Charlus grandit (le quatrième tome, « Sodome et Gomorrhe », celui de la « révélation » de la plus célèbre facette du personnage, n’est maintenant plus très loin), la première partie s’achève au bout de 232 pages par l’un des grands tournants du roman, sans doute beaucoup plus que le premier séjour à Balbec, malgré l’impact à long terme de celui-ci : l’attaque et le décès de la grand-mère du narrateur, et avec elle, la véritable disparition du personnage-enfant qui subsistait jusque là.

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La deuxième partie, qui semble démarrer par ce qu’aux échecs on appellerait un « coup d’attente » (le retour, durant l’agonie de la grand-mère, et à travers l’art de Bergotte, sur la question de ce qui fait qu’un écrivain bouleverse, puis cesse plus tard d’intéresser le « même » lecteur), permet en réalité à l’auteur de placer deux « coups » majeurs, dont toute la puissance apparaîtra, à nouveau, dans les volumes suivants : la visite d’Albertine – véritable moment de bascule de la narration « principale » de la « Recherche », et pourtant encore soigneusement dissimulé comme tel -, et la succession ironique des passions amoureuses, ébauchée par Swann, à travers l’entrée dans les grâces de la duchesse et dans son univers, à un moment où le narrateur est presque « passé à autre chose ».

Avant l’entrée « officielle » dans l’ensemble du monde Guermantes qui finit ce troisième volume, on note aussi le premier grand « moment musilien par anticipation » (comme pourrait le dire Pierre Bayard) de Proust, lorsque, délaissant un instant ses principaux protagonistes aristocratiques ou – « au pire » – grands bourgeois, il laisse l’une de ses voix se pencher sur « l’homme moyen » cher au romancier autrichien qui, dix ans plus tard, avec « L’homme sans qualités », publiera à son tour un roman-fleuve, portant sur la même période historique, mais d’une orientation profondément différente. Il restera donc fatalement à évoquer, un peu plus tard, les traces de Schopenhauer et de Nietzsche, et la manière dont elles ont affecté les deux auteurs (ce que laissait d’ailleurs supposer, dans une tentative de clin d’œil entre volumes, proustien en diable, l’emploi des adjectifs « intempestif » et « inactuel » dans ma recension du tome 1).

« En effet, il avait l’habitude de comparer toujours ce qu’il entendait à un certain texte déjà connu et sentait s’éveiller son admiration s’il ne voyait pas de différences. Cet état d’esprit n’est pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture des journaux, il forme l’opinion publique, et par là rend possibles les plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la France, l’Angleterre et la Russie « cherchaient » l’Allemagne, ont rendu possible, au moment d’Agadir, une guerre qui d’ailleurs n’a pas éclaté. Les historiens, s’ils n’ont pas eu tort de renoncer à expliquer les actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la psychologie de l’individu, de l’individu médiocre. »

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T4, « Sodome et Gomorrhe » : le point de bascule de l’ensemble et l’explosion du « point aveugle » de l’homosexualité.

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Publié chez Gallimard également en deux volumes, en 1921 et 1922, le quatrième tome de « La Recherche », « Sodome et Gomorrhe », est aussi le dernier à avoir été publié du vivant de Proust, et donc le dernier auquel il ait pu consacrer les relectures fiévreuses lui ayant jusqu’alors toujours permis de maintenir la cohérence globale de son incroyable enchevêtrement chronologique.

Il s’agit sans doute du tome « central » de l’œuvre, à la fois par sa position en « ligne de crête » entre la jeunesse et la vieillesse (il n’y a guère d’ « âge adulte », en réalité, dans les 2 500 pages du roman), et par l’explosion (normalement inattendue du lecteur, même si elle a été fort soigneusement préparée par l’auteur) d’un grand « point aveugle » du roman, déterminant pour la lecture et pour le destin de nombreux protagonistes, à savoir l’homosexualité masculine (« Sodome ») et féminine (« Gomorrhe »).

La scène initiale du volume, sans doute l’une des plus célèbres de toute la « Recherche », est très atypique, puisque terriblement « dans le vif du sujet », et sans fioritures, incluant le fameux parallèle avec le « vol du bourdon » : le narrateur est témoin oculaire – et ignoré – de l’un des secrets jusqu’alors les mieux gardés (en théorie) de Charlus, à savoir son homosexualité et sa recherche plutôt agressive de « rencontres » (même si le narrateur « âgé », depuis le bout de la « Recherche » d’où il écrit, avait bien entendu laissé nombre d’indices plus ou moins directs au lecteur), donnant l’occasion au narrateur d’un exposé décapant sur le statut social de l’homosexualité masculine en ce début de vingtième siècle. Fidèle néanmoins à sa manière désormais familière au lecteur de laisser le moins possible un élément de narration servir une seule cause, l’auteur poursuit l’un de ses tissages les plus chers, celui qui questionne sans relâche les apparences, et plante avec détermination certaines banderilles essentielles pour les deux tomes qui suivront.

« Dès le début de cette scène une révolution, pour mes yeux dessillés, s’était opérée en M. de Charlus, aussi complète, aussi immédiate que s’il avait été touché par une baguette magique. Jusque-là, parce que je n’avais pas compris, je n’avais pas vu. Le vice (on parle ainsi pour la commodité du langage), le vice de chacun l’accompagne à la façon de ce génie qui était invisible pour les hommes tant qu’ils ignoraient sa présence. La bonté, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne se laissent pas découvrir, et on les porte cachés. Ulysse lui-même ne reconnaissait pas d’abord Athéné. Mais les dieux sont immédiatement perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi encore l’avait été M. de Charlus à Jupien. Jusqu’ici je m’étais trouvé en face de M. de Charlus de la même façon qu’un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n’a pas remarqué la taille alourdie, s’obstine, tandis qu’elle lui répète en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », à lui demander indiscrètement : « Qu’avez-vous donc ? » Mais que quelqu’un lui dise : « Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. C’est la raison qui ouvre les yeux ; une erreur dissipée nous donne un sens de plus. »

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Cette dernière phrase, à l’échelle de l’ensemble de la « Recherche », est particulièrement terrible, et contient presque tout le volume suivant, « La prisonnière », en gestation.

L’auteur, à la lumière de son violent et bref (24 pages) chapitre introductif, se permet ensuite, en un premier chapitre de 90 pages, une relecture de la présence de Charlus dans le monde, proposant au passage un décodage différent de l’univers Guermantes, à un moment où, de plus, l’affaire Dreyfus étend son ombre et ses clivages sur la France comme sur les salons. Dans un jeu à nouveau ironique, machiavélique, confinant déjà au tragique, voire au pathétique, qui s’emparera par la suite du baron, le narrateur nous donne à voir un tout nouveau Charlus, réitérant par exemple l’un de ses « numéros » passés, amplifiés, auprès de Marcel, sans savoir que celui-ci « sait ». Signe aussi que l’on est en train de passer la ligne de partage des eaux de la « Recherche », et que l’on glisse désormais, dans cette chronologie brouillée et parfois bien incertaine, qui, grâce au talent de l’auteur, reste de bout en bout réjouissante, la rencontre du narrateur avec un Swann malade, épuisé et prématurément vieilli, arrive comme un choc feutré, alors même que parallèlement les nouvelles « situations » d’Odette et de Gilberte sont en train de prendre leur essor (comme cela nous avait déjà été annoncé, à mots couverts, dès « Un amour de Swann »).

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Le deuxième chapitre et le troisième chapitre, et leurs 250 pages à eux seuls, comptent parmi les plus denses en « événements » de toute la « Recherche » : avec le deuxième séjour à Balbec, surviennent ensemble la véritable naissance de « l’amour » (les guillemets me semblent ici indispensables) du narrateur pour Albertine, le début de l’asservissement amoureux et de la glissade sociale de Charlus, l’extraordinaire « zoom » sur le salon Verdurin « deuxième époque », loin des balbutiements des débuts, encore largement grotesque, mais préparant son envol, tout en jouant, comme à l’accoutumée désormais, avec la « résolution » de points posés il y a deux voire trois volumes (les Cambremer et les Legrandin, par exemple), et en préparant attentivement les cataclysmes des deux tomes suivants.

Surtout, la mécanique fatale au narrateur est désormais enclenchée, et semble d’ores et déjà impossible à arrêter : instruit par sa découverte de la nature de Charlus, le narrateur (dans son obsession inavouée, bien entendu) déchiffre désormais le monde à cette aune, et voit donc partout le lesbianisme rôdant autour d’Albertine, s’imaginant tour à tour des « choses » qui n’existent pas, et en ratant d’autres, presque évidentes pour le lecteur grâce à la duplicité du narrateur « âgé », qui intervient plus que jamais, pour annoncer, à la manière d’un Tirésias, les inexorables malheurs à venir.

Dans un sursaut de lucidité ou d’intelligence prémonitoire vis-à-vis de lui-même, c’est vers la fin de ce troisième chapitre que le narrateur semble tenter de rompre avec Albertine, apportant peut-être ainsi le salut à long terme. Las, le lapidaire chapitre final de « Sodome et Gomorrhe » (14 pages) voit un revirement brutal, dans un quasi-réflexe sur lequel le narrateur ironise vis-à-vis de lui-même, entre les lignes, tant apparaît reptilienne cette volonté de s’emparer « pour de bon » de quelqu’un qui semble devoir nous échapper – et l’on se doit d’ajouter, « surtout au profit d’autres femmes ». Et ainsi Marcel clôt le tome en annonçant à sa mère sa ferme intention de se marier avec Albertine.

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T5, « La prisonnière » : ce bloc de 300 pages d’amour obsessif et paranoïaque, et ses effets induits.

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Publié en 1923, premier des trois tomes sortis après la mort de Proust, « La prisonnière », tome 5 de « La Recherche », est aussi le seul avec « Le temps retrouvé » à ne proposer aucun découpage en chapitres, et ce n’est à mon sens pas du tout anodin, lorsqu’on a pu jauger, au cours des quatre tomes précédents, les rôles extrêmement précis qu’assigne Proust à ces découpages et à leurs alternances de longs rythmes majestueux (les trois chapitres centraux de « Sodome et Gomorrhe », ou le flot irrépressible du dernier chapitre du « Côté de Guermantes », par exemple) et de coups chirurgicaux de poignard (le premier et le dernier chapitre de « Sodome et Gomorrhe », le premier chapitre de la deuxième partie du « Côté de Guermantes », ou encore le dernier chapitre de « Du côté de chez Swann »).

Ce n’est pas anodin parce que, sans doute, l’obsession dévorante ne peut pas se découper, se détailler, se désassembler, qu’elle est elle-même flot tumultueux qui emporte tout sur son passage, et que « La prisonnière » est bien le récit, en 300 pages, de l’obsession amoureuse poussée à son paroxysme, la passion paranoïaque du narrateur pour Albertine – et son obsession de la préserver à tout prix de sa tentation des amours lesbiennes – le conduisant rapidement à une quasi-séquestration de son amoureuse dans son logement parisien provisoirement déserté par sa mère, et à son inscription dans un étroit réseau de surveillance par des proches « de confiance ».

Ce cinquième tome constitue par ailleurs une véritable prouesse narrative dans le cadre de l’ensemble de la « Recherche », à un double titre.

D’abord, alors que le narrateur lui-même nous a détaillé (mais en nous masquant la temporalité depuis laquelle il parlait à ce moment-là, il est vrai) les affres de l’ « amour de Swann », dans le premier tome, l’auteur peut rééditer l’ensemble du processus en l’amplifiant, en le déployant et en le raffinant, sans que la sensation de « déjà vu » ne dépasse, précisément, le rôle d’enclume qui lui a été fixé, sur laquelle le marteau va pouvoir frapper sans relâche et pour le plus grand bonheur (pervers ?) du lecteur. Un homme averti, définitivement, n’en vaut pas deux, en matière d’amour obsessionnel, en tout cas.

Ensuite, l’ironie jubilatoire qui traverse les quatre premiers tomes, lorsque l’auteur, avec cette cruauté pince-sans-rire qui s’est peu à peu imposée comme une marque de fabrique dans son « attitude » vis-à-vis des personnages, se moquait de tout le monde ou presque, atteint ici un sommet encore inviolé, lorsque le narrateur « âgé », depuis le bout du chemin et le « Temps retrouvé » nous avertit, lecteur, tout au long du volume, que les efforts de Marcel sont vains, que sa confiance en les différents chaperons qu’il utilise auprès d’Albertine est particulièrement mal placée, et qu’au fond, régulièrement, sa paranoïa va se tromper de cible en ce qui concerne les personnes, et va obtenir in fine, comme toute jalousie et comme tout l’indiquait clairement – sauf pour l’aveugle Marcel, au fond de son trou, rivé à ses œillères – le résultat opposé à celui recherché, qui lui explosera à la figure dans les trente dernières lignes du tome – qui, exceptionnellement dans la « Recherche », enchaînera donc à la minute près avec les premières lignes du suivant, « Albertine disparue ».

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T6, « Albertine disparue » : avec certaines péripéties énormes parfois préservées du spoiler permanent sur Proust.

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Publié en 1925, le 6ème tome de la « Recherche », et le deuxième à être publié de manière posthume, souffre quelque peu par endroits, il faut le reconnaître, de l’absence des frénétiques relectures finales dont l’auteur avait le secret, et dont on mesure à cette occasion à quel point elles étaient nécessaires pour maintenir la cohérence de l’ensemble, et tout particulièrement la cohérence chronologique de cet édifice si subtil, si enchevêtré, et parfois si fragile… Du coup, le lecteur pourra sourire, le cas échéant, des quelques murakami-harukieries (de celles qui « cassent » terriblement « 1Q84 ») qui se glissent cette fois dans la narration proustienne, et qui infestent également modérément « Le temps retrouvé » (personnages redonnant la même information à la même personne à quelques dizaines de pages d’intervalle, événements réputés avoir eu lieu à deux moments distincts,… sans que ces incohérences mineures puissent être imputées à quelque maladie dégénérative ayant saisi tel ou tel protagoniste…) – « La prisonnière », bloc très homogène et presque monolithique à l’échelle de la « Recherche », en était de ce fait préservée, semble-t-il.

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ATTENTION : si « À la recherche du temps perdu » n’est pas à proprement parler un roman à suspense, il n’en reste pas moins que les paragraphes suivants, à propos de ce sixième tome, contiennent, massivement, ce qu’il est convenu d’appeler des… SPOILERS !!! Vous voilà prévenu : si vous voulez bénéficier d’une lecture « vierge » du roman, passez maintenant votre chemin et n’allez pas plus loin.

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Après le départ brutal d’Albertine à la fin du tome précédent, le lecteur peut s’imaginer un instant, et l’auteur lui fournit habilement quelques raisons de le penser, que la narration va entamer un nouveau cycle d’allers-retours et de volte-faces amoureuses dont Swann d’abord, Saint-Loup un peu ensuite (avant que les révélations de « Sodome et Gomorrhe » n’aient là aussi quelque peu changé le regard du lecteur sur le personnage), et le narrateur lui-même enfin et surtout, nous avaient fourni les modèles précoces.

Racine, abondamment cité dans ce premier chapitre de plus de 100 pages, résonne étrangement dans le chassé-croisé de lettres, de télégrammes et de quiproquos qui, durant quelques jours, introduisent des accents d’authentique tragédie, dont la magnitude va se révéler avec le coup de théâtre, soigneusement orchestré comme tel, avec la part d’incrédulité et de déni qui y est attachée, que constitue la mort accidentelle d’Albertine, par cette providentielle – du point de vue de la narration et de l’épiphanie qui va désormais pouvoir se construire, finalement – chute de cheval : le cours des choses est désormais irrémédiablement changé, et le narrateur va longuement s’interroger sur ce caractère irrémédiable, précisément – tout en plongeant, montrant ainsi au lecteur que les voies de la « guérison » sont décidément bien curieuses, et que Marcel est décidément, encore ici, bien aveugle à lui-même, dans une enquête rétrospective détaillée sur les mœurs et les tromperies, réelles ou supposées, d’Albertine, donnant à lire l’écho puissant des pages de « La prisonnière », mais aussi de celles, plus anciennes, de « Sodome et Gomorrhe », voire de « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Et les réactions de Marcel aux informations issues de cette enquête aiguillent d’ailleurs le lecteur, par indices, vers une toute autre « Recherche », qui pourrait être entièrement écrite à partir des innombrables silences, omissions, palinodies et non-dits du narrateur, tout au long de l’œuvre, semant le doute sur bien des passages apparemment anodins des cinq premiers tomes, alors que l’on approche maintenant du terme de la quête : la relecture (du passé) invitant à la relecture (de l’œuvre), en somme.

« J’avais eu beau, en cherchant à connaître Albertine, puis à la posséder tout entière, n’obéir qu’au besoin de réduire par l’expérience à des éléments mesquinement semblables à ceux de notre moi, le mystère de tout être, tout pays, que l’imagination nous a fait paraître différents, et de pousser chacune de nos joies profondes vers sa propre destruction, je ne l’avais pu sans influer à mon tour sur la vie d’Albertine. »

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Le chapitre II, avec ses 50 pages, est « déjà », nimbé d’un cynisme ne disant pas son nom, et malgré les dénégations du narrateur, celui du deuil et du retour à la normale, plus rapide que le lecteur ne s’y attendait sans doute, et contenant déjà les germes des aveux d’égoïsme et d’égotisme (Stendhal semble largement de retour dans ce tome, après le balzacien « Sodome et Gomorrhe » et le – au fond – très hugolien « La prisonnière ») qui foisonneront dans « Le temps retrouvé ». Retour au monde, et considérations plus urgentes qu’auparavant, semble-t-il, sur la nécessité de l’écriture (mais sans que les « moyens » d’échapper à la procrastination ne veuillent encore se révéler…).

« Mais pour d’autres amis, je me disais que, si l’état de ma santé continuait à s’aggraver et si je ne pouvais plus les voir, il serait agréable de continuer à écrire, pour avoir encore par là accès auprès d’eux, pour leur parler entre les lignes, les faire penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur cœur. Je me disais cela, parce que les relations mondaines ayant tenu jusqu’ici une place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus m’effrayait, et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi l’attention, peut-être d’exciter l’admiration, de mes amis, jusqu’au jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me consolait ; je me disais cela, mais je sentais bien que ce n’était pas vrai, que si j’aimais à me figurer leur attention comme l’objet de mon plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, solitaire, qu’eux ne pouvaient me donner et que je pouvais trouver non en causant avec eux, mais en écrivant loin d’eux ; et que, si je commençais à écrire, pour les voir indirectement, pour qu’ils eussent une meilleure idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde, peut-être écrire m’ôterait l’envie de les voir, et la situation que la littérature m’aurait peut-être faite dans le monde, je n’aurais plus envie d’en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde, mais dans la littérature. »

Et ce n’est évidemment pas par hasard que, parallèlement au processus de deuil et d’oubli (rapide !) d’Albertine dans lequel est lancé le narrateur, le récit détaillé de la bonne fortune mondaine d’Odette et de Gilberte après la mort de Swann survient au même moment de la narration, la cruauté, l’ingratitude et « l’ironie du sort » n’étant jamais nommées, mais extrêmement présentes.

Les deux courts chapitres finaux de ce sixième tome (de 25 et 28 pages respectivement) préparent et annoncent largement, fût-ce encore à phrases couvertes, les révélations et l’aboutissement à venir : le séjour à Venise, si souvent évoqué depuis l’origine et Combray, permet à la fois de réajuster au moment « présent » la dichotomie nom / pays qui structurait la vision de l’imagination chez Marcel, ancrée jusqu’alors presque exclusivement dans sa double confrontation à Balbec, d’effacer « finalement » Albertine, et de récapituler les fondations d’une esthétique « neuve » qui va bientôt pouvoir s’épanouir, tandis que le voyage de retour avec sa mère permet à Marcel de clore symboliquement sa jeunesse – la mort de sa grand-mère lui ayant déjà fourni la fin de l’enfance, en apprenant d’elle certaines pièces familiales manquantes d’une part, et le mariage de Gilberte avec Saint-Loup, clôture d’un passé par excellence, d’autre part.

Tout est prêt pour l’épiphanie.

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T7, « Le temps retrouvé » : tome final, miracle de « bouclage » qui fait TOUT tomber en place et donne son sens à l’ensemble.

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Publié en 1927 à titre posthume, le septième et dernier tome de « À la recherche du temps perdu », souffrant aussi au passage, comme « Albertine disparue », de quelques incohérences liées à l’absence des relectures jusqu’au-boutistes de l’auteur, constitue néanmoins une sorte de miracle à part entière : après 2 200 pages de narration foisonnante, après la mise en scène d’une bonne centaine de personnages à part entière, et après avoir ajusté des dizaines de situations, d’éléments, de bribes de sens encore ouvert, l’auteur procède à une formidable clôture, proposant enfin une réponse, LA réponse, aux doutes accumulés par son narrateur au fil de l’histoire, et donnant au lecteur, dans une spirale de vieillissement accéléré et d’emballement du temps, le sort de tous les protagonistes, dans une floraison de rebondissements ironiques et d’accidents non dénués d’humour noir.

Alors que la guerre de 1914-1918 fait rage désormais, énumérer tout ou partie de ces « issues » serait dommage, car la joie de les découvrir, et les destins parfois bien féroces concoctés par l’auteur, sont partie intégrante du plaisir de la lecture de ce dernier tome : infortunes conjugales attendues ou surprenantes, décès aussi héroïques qu’inopinés, déchéances sociales accélérées par la guerre, réhabilitations posthumes de mécènes jusqu’ici cruellement traités par l’auteur, mariages et remariages inattendus,…

La cruauté de l’auteur ne manque pas au moment de donner leur place « finale » aux centaines de personnages qui ont parcouru la « Recherche », voire dans certains cas une certaine satisfaction vengeresse exercée au nom d’autres personnages jadis particulièrement malmenés. Pour donner un exemple particulier, la réflexion, ainsi que les confidences tardives du narrateur sur la vie de Saint-Loup, permettent à la fois de constater, définitivement, l’absence presque totale de complaisance de l’auteur envers ses personnages, ainsi que de ressentir à quel point Schopenhauer (mais pas Nietzsche, justement !) hante l’âme de l’auteur (à la différence, notons-le au passage, de Musil, pour qui la prégnance des deux philosophes allemands se retrouve presque inversée).

En trois touches successives, le tome s’organise toutefois autour de la question centrale de l’œuvre, plusieurs fois préparée et annoncée : d’abord les réflexions de Marcel sur son absence de dispositions pour la littérature, puis l’épiphanie en deux temps, née du pavé disjoint et de la vue renouvelée du livre « François le Champi », organisation du matériau passé en vue de produire de la littérature et rôle de la littérature dans la vie.

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Et tout en faisant tomber maintenant chaque chose passée « à sa place » et en formulant enfin sa « théorie » littéraire et esthétique, l’auteur spécule à sa manière sur le hasard et la nécessité, sur les rencontres aléatoires et sur les chocs inexorables, anticipant là encore sur le travail de Musil dix ans plus tard. L’intrication du temps, de la matière et de la mémoire qui se constitue in fine en un réseau extrêmement serré et infiniment cohérent ne sera pas le moindre paradoxe de Marcel Proust, cousin d’Henri Bergson dont il niera cependant toujours avoir intégré ou même considéré le questionnement philosophique…

C’est bien ce tome final, court et dense avec moins de 300 pages, qui fait de la « Recherche » UN roman unique et hors du commun, un récit tendu en permanence et ordonné contre toute intuition initiale de lecteur en vue d’un objectif bien précis et fondamentalement ambitieux, malgré les dizaines d’habiles déguisements digressifs orchestrés tout au long de ses 2 400 pages, répondant in extremis à la question de Genette : « comment le petit Marcel est bien devenu écrivain ».

« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j ‘ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires et même de la réalité de la littérature se trouvaient levés comme par enchantement. »

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. »

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« Alors, moins éclatante sans doute que celle qui m’avait fait apercevoir que l’œuvre d’art était le seul moyen de retrouver le Temps perdu, une nouvelle lumière se fit en moi. Et je compris que tous ces matériaux de l’œuvre littéraire, c’était ma vie passée ; je compris qu’ils étaient venus à moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse, dans la douleur, emmagasinés par moi sans que je devinasse plus leur destination, leur survivance même, que la graine mettant en réserve tous les aliments qui nourriront la plante. Comme la graine, je pourrais mourir quand la plante se serait développée, et je me trouvais avoir vécu pour elle sans le savoir, sans que ma vie me parût devoir entrer jamais en contact avec ces livres que j’aurais voulu écrire et pour lesquels, quand je me mettais autrefois à ma table, je ne trouvais pas de sujet. Ainsi toute ma vie jusqu’à ce jour aurait pu et n’aurait pas pu être résumée sous ce titre : Une vocation. Elle ne l’aurait pas pu en ce sens que la littérature n’avait joué aucun rôle dans ma vie. Elle l’aurait pu en ce que cette vie, les souvenirs de ses tristesses, de ses joies, formaient une réserve pareille à cet albumen qui est logé dans l’ovule des plantes et dans lequel celui-ci puise sa nourriture pour se transformer en graine, en ce temps où on ignore encore que l’embryon d’une plante se développe, lequel est pourtant le lieu de phénomènes chimiques et respiratoires secrets, mais très actifs. Ainsi ma vie était-elle en rapport avec ce qu’amènerait sa maturation. Et ceux qui se nourriraient ensuite d’elle ignoreraient, comme ceux qui mangent les graines alimentaires, que les riches substances qu’elles contiennent ont été faites pour leur nourriture, avaient d’abord nourri la graine et permis sa maturation. »

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