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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les années du Riz et du Sel » (Kim Stanley Robinson)

Le roman d’une gigantesque histoire alternative qui a vu la population européenne disparaître au tout début du XVème siècle. Un chef d’œuvre d’art du récit et d’intelligence spéculative.

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RELECTURE

Vous me pardonnerez j’espère d’avoir ainsi redonné à ce chef d’œuvre de Kim Stanley Robinson, publié en 2002 (et couronné l’année suivante par le prix Locus, sans doute le prix le plus significatif décerné chaque année aux États-Unis au sein du genre science-fiction au sens large), son titre américain original, plutôt que l’atroce, gluant et vaguement puant « Chroniques des années noires » choisi par David Camus et Dominique Haas (ou leur éditeur, les pauvres) pour leur traduction française par ailleurs plutôt efficace et réussie aux Presses de la Cité dès 2003.

Six ans après avoir provisoirement conclu sa trilogie martienne acclamée, avec « Mars la Bleue », et cinq ans après avoir publié, avec l’excellent « SOS Antarctica », ce qui était bien davantage qu’un camp de base ou une répétition générale pour l’environnement de la trilogie, comme il l’évoqua lui-même avec un certain humour, Kim Stanley Robinson dévoilait un nouveau roman dont l’ambition affichée dépassait peut-être même, par son ampleur et par le volume de recherche préalable nécessaire, celle de son cycle de l’exploration et de la colonisation de Mars.

Au tout début du XVème siècle, environ cinquante ans après la première vague de peste noire, qui avait déjà cruellement ravagé l’Europe, tuant selon les estimations 30 à 50 % de la population européenne de l’époque, entre 1347 et 1352, une deuxième vague, encore plus féroce, en annihile de fait l’ensemble (ou presque) des habitants entre 1400 et 1405. A partir de ce postulat ô combien radical, Kim Stanley Robinson prend pour thème de son roman le développement d’une histoire alternative, de l’époque de cette divergence jusqu’à nos jours, histoire dans laquelle la civilisation dite occidentale, qui continue à largement influencer voire dominer le monde actuel, en plein ou en creux, s’est éteinte intégralement il y a sept siècles, ne subsistant qu’à l’état de traces historiques ou archéologiques relativement ténues, « laissant la place », principalement mais pas seulement, à l’Islam (« le Sel ») et à la Chine (« le Riz »).

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Sur cette prémisse sauvage, l’auteur a donné à son roman la forme de dix longues nouvelles lui permettant de parcourir les sept siècles de cette « autre » histoire de l’humanité par zooms successifs, s’attachant dans chacune à un trio de personnages incarnés toujours différemment, hommes, femmes, voire animaux, mais présentant une structure relativement constante que l’on pourrait tenter de résumer ainsi : portant l’initiale I, un ou une formidable intellectuel(le), savant(e), chercheuse ou chercheur ; portant l’initiale K, un ou une activiste, résolument engagé dans le siècle concerné, contribuant à faire bouger la société et le monde, à son échelle ; et enfin, portant l’initiale B, un ou une humaniste, profondément, tissant bonté et bienveillance autour de son existence. Avec d’autres incarnations, ils font partie de la même jati bouddhiste, se retrouvant régulièrement tous ensemble dans le bardo, entre chacune des dix nouvelles, en attente d’une prochaine incarnation durant laquelle, naturellement, ils auront (presque) tout oublié des précédentes.

« La jati ? Ta sous-caste, ta famille, ton village. Elle se manifeste diversement. Nous sommes tous arrivés ensemble dans le cosmos. De nouvelles âmes naissent dans le néant, mais pas souvent, surtout à ce stade du cycle, parce que nous sommes dans le Kali-Yuga, l’Âge de la destruction. Quand de nouvelles âmes apparaissent, ça arrive comme une graine de pissenlit, des âmes comme des graines, portées par le vent du dharma. Nous sommes tous des graines de ce que nous pourrions être. Mais les nouvelles graines flottent ensemble et ne s’éloignent jamais de beaucoup ; c’est mon avis. Nous avons déjà traversé bien des vies ensemble. Notre jati a été particulièrement unie depuis l’avalanche. Le destin nous a liés. Nous montons ou nous tombons ensemble. »

Le lecteur pourrait craindre dans ce parti pris narratif un gimmick, destiné avant tout à permettre une forme de fluidité et de virevolte pourtant cohérente au long de ces 1 000 pages embrassant un gros bout de destin de l’humanité, et permettant de surmonter presque à bon compte l’obstacle du récit linéaire. Il me semble que ce serait à la fois négliger le talent et le soin apporté par Kim Stanley Robinson, dans toutes ses œuvres, aux structures et aux arrière-plans lourds de sens, et se priver d’un véritable plaisir lorsque, prenant un peu de recul sur le récit historique alternatif, il devient possible, grâce à cette jati et au combat millénaire qu’elle mène à sa manière au sein du bardo, de saisir pourquoi le bouddhisme tibétain est de loin la religion jugée la plus intéressante et roborative par l’auteur, et pourquoi la complémentarité combattante de cette triade I-K-B constitue le profond moteur du véritable progrès humain – et vient éclairer in fine l’ensemble des considérations sur le « sens de l’histoire » (ou son absence) parsemées dans le roman.

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« Le Singe ne meurt jamais. Il revient toujours nous aider dans les moments difficiles, comme il aida Tripitaka à vaincre les périls lors de son premier voyage vers l’ouest, quand il rapporta le bouddhisme d’Inde en Chine. Il s’était à présent incarné en un Mongol de petite taille appelé Bold Bardash, cavalier dans l’armée de Tamerlan. Fils d’un marchand de sel tibétain et d’une aubergiste mongole pleine d’entrain, c’était donc un voyageur avant même sa naissance, allant de-ci, de-là, par monts et par vaux, par-delà les montagnes et les fleuves, les déserts et les steppes, parcourant en tout sens le coeur du monde sans jamais s’arrêter. Au début de notre histoire, il était déjà vieux : la face carrée, le nez crochu, la natte toute grise, comme ses quatre poils au menton. Il savait que ce serait la dernière campagne de Tamerlan, et peut-être aussi la sienne. »

« Soudain, Tamerlan se mit à tousser. Il porta la main à sa bouche et cracha quelque chose de rouge.  Il regarda sa main puis la tendit vers  Bold pour lui montrer : un œuf rouge. – C’est à toi, dit-il et il le lança par-dessus les flammes dans sa direction. Bold se tortilla pour l’attraper et se réveilla. Il eut un gémissement. Il était clair que le fantôme de Tamerlan n’était pas heureux. Errant entre les mondes, rendant visite à ses vieux soldats comme n’importe quel preta… d’une certaine façon, c’était pathétique, mais Bold n’arrivait pas à chasser sa peur. L’esprit de Tamerlan recelait un grand pouvoir, dans quelque royaume qu’il fût. Il pouvait tendre la main dans ce monde et attraper le pied de Bold à tout moment. »

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L’une des interrogations les plus fascinantes qui parcourt l’ensemble, guère surprenante au fond venant de Kim Stanley Robinson, à la fois animal boulimique de vulgarisation scientifique bien conduite et analyste socio-politique marxisant, dont l’admiration pour Eric Hobsbawm et pour Fredric Jameson (son mentor à l’époque de son Ph. D.) est bien connue, est celle de l’influence réciproque entre superstructure – subjectivité idéologique (tout particulièrement dans son soubassement religieux, ici extraordinairement passionnant tant islam, confucianisme, bouddhisme, voire animisme syncrétique, sont, intellectuellement, « mis à l’épreuve ») – et infrastructure – conditions économiques, certes, dont l’analyse revient régulièrement dans le roman, mais plus encore, capacité à saisir la réalité physique du monde, en d’autres termes, possibilité de développement d’une recherche scientifique authentique. Plus prosaïquement et « techniquement », il sera aussi question d’arborescence technologique, et de la façon dont un progrès peut en engendrer ou non un autre, parfois à la manière du jeu « Civilisation » ayant tant contribué à vulgariser ces notions – parfois de manière quelque peu baroque, il est vrai – dans les années 1980 par le jeu de plateau puis dans les années 1990 par le jeu vidéo.

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Trois magnifiques « morceaux de bravoure » au sein du roman renvoient à cette quête-là, celle de la permanence ou non de la démarche scientifique, et comptent bien parmi les plus jouissifs : 1) développement de la dissection anatomique dans une Constantinople par ailleurs en voie de se figer dans une rigidité plutôt obscurantiste, 2) première révolution scientifique à Samarcande où un minuscule groupe de savants, en une courte vie, délaissant contraint et forcé en quelques mois les quêtes alchimiques dont l’abandon lent et progressif, sur des dizaines d’années, fut si magnifiquement sondé dans « L’œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar, abat quasiment les percées et le travail de  fond d’un Galilée, d’un Kepler, d’un Newton, d’un Torricelli et de bien d’autres, à la fois, et 3) découverte de la fission nucléaire, presque en sous-main d’autres recherches, par d’inquiets savants et de prudentes savantes atomistes, internationalisés dans leur crainte des applications militaires qu’ils pressentent, au lendemain d’une « Longue Guerre » ayant engendré de profonds traumatismes politiques et sociétaux assez comparables au fond à ceux issus de la Première guerre mondiale dans « notre » histoire. Kim Stanley Robinson maîtrise son Alexandre Koyré et son Thomas Kuhn sur le bout des doigts, et peut allégrement jongler, pour notre plus grand plaisir, tant avec les possibilités alternatives de structure des révolutions scientifiques qu’avec de savoureuses variations pour une autre histoire de la pensée scientifique.

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« Après quelques semaines durant lesquelles Khalid se familiarisa avec l’appareil et fit divers essais, il demanda à Iwang et à Bahram d’organiser une petite fête, à laquelle il invita de nombreux cadis et professeurs des madrasas du Registan, et notamment les mathématiciens et astronomes de la madrasa de Sher Dor, qui étaient déjà plongés dans des discussions sur les auteurs de la Grèce antique et les classiques arabes traitant de la réalité physique. Le jour dit, quand tous ses invités se pressèrent dans l’espace ouvert de l’atelier non loin de son bureau, Khalid leur présenta l’appareil, leur expliqua comment il fonctionnait et leur montra ce qu’ils pouvaient tous voir : un réveil qu’il avait attaché à l’une des aspérités à l’intérieur du globe, de telle sorte qu’il se balançait doucement au bout d’un court fil de soie. Khalid abaissa une bonne vingtaine de fois la pompe de la crémaillère, mettant rudement son bras gauche à l’épreuve. Il leur dit que l’alarme du réveil avait été réglée pour sonner à la sixième heure de l’après-midi, peu après que les muezzins du minaret le plus au nord de Samarcande aient fini de chanter la prière du crépuscule. – Pour être sûr que l’alarme sonnera bien, leur dit Khalid, le battant a été exposé, afin que vous puissiez le voir frapper les petites cloches. Après, je réintroduirai peu à peu de l’air dans le globe, une fois que nous aurons vu ce que donnent les premiers résultats, de façon à ce que vous puissiez l’entendre par vous-mêmes. »

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S’il questionne durement et très en détail le confucianisme chinois, et les pièges cruels de son matérialisme n’osant toujours s’avouer, ainsi que l’Islam, dont les hadiths, engendrés par le pouvoir temporel et patriarcal, déformant le Coran originel, prennent d’autant plus d’ampleur qu’au fil du temps la sourde lutte entre soufis « progressistes » et wahabbites « rétrogrades » tourne trop souvent au détriment des premiers, il profite aussi de l’arsenal spéculatif que lui fournit sa vraie-fausse uchronie pour explorer des structures politiques alternatives authentiquement utopiques, rappelant que, pas plus qu’Ursula K. Le Guin, une autre de ses auteurs favoris, il n’a abandonné ce combat heuristique : les Amérindiens, tôt influencés par des dissidents japonais exilés à travers le Pacifique, puis équipés pour résister aux Chinois venus de l’Ouest comme aux Musulmans venus de l’Est, lui fournissent un captivant banc d’essai pour tester des structures de pouvoir et de société fort différentes de celles qui prévalent aujourd’hui, en y cherchant des chemins concrets d’égalité et de justice sociale, tout en explorant la démocratie libérale à l’indienne ou, sur le tard, une tentative de révolution prolétarienne chinoise.

Dans le même ordre d’idées, tout au long du roman, Kim Stanley Robinson interroge l’oppression de la femme dans les différentes sociétés qu’il développe, mettant en scène avec brio l’impact des religions, mais veillant à ne pas s’y limiter, et à ne jamais négliger, bien au contraire, l’économique et la structure de pouvoir et de contrôle qu’il secrète au fil du temps.

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« D’une manière générale, l’histoire de l’humanité pourrait se résumer au vol des richesses, dont la destination se déplaçait au gré des puissances du moment, tout en répandant, toujours et partout, les quatre grandes inégalités. C’est l’histoire. Pour autant que je le sache, nulle part, dans aucune civilisation, à aucun moment les richesses créées par tous n’ont été équitablement distribuées. Le pouvoir s’est exercé partout où il pouvait, et chaque nouveau pouvoir s’est aussitôt empressé d’ajouter à l’inégalité générale. Laquelle a crû en proportion directe des richesses détournées ; parce que richesse et pouvoir sont presque la même chose. Les riches, en effet, achètent le pouvoir des armes dont ils ont besoin pour imposer plus d’inégalité. Et c’est ainsi que le cycle perdure. Résultat : pendant qu’un petit pourcentage d’êtres humains vit dans la profusion alimentaire, dans le confort matériel et l’accès au savoir, ceux qui n’ont pas cette chance sont devenus l’équivalent de facto d’animaux domestiques, attelés aux riches et aux puissants, produisant les richesses dont ils ne bénéficieront jamais. Quand vous êtes une jeune fille de ferme noire, que pouvez-vous dire au monde ? Et d’ailleurs, que pourrait vous dire le monde ? Vous subissez les quatre grandes inégalités et vous vivez une demi-vie à moitié vécue dans l’ignorance, la faim et la peur. En réalité, une seule de ces quatre grandes inégalités suffit à créer de telles conditions. Force est donc de reconnaître que la très grande majorité des êtres humains ayant jamais vécu a connu une vie de misère et de servitude, imposée par une petite minorité de riches et de puissants. Pour chaque empereur, chaque bureaucrate, chaque calife, chaque cadi, pour chacune de ces vies riches et comblées, il y a eu dix mille vies étriquées, gâchées, perdues. Même si on s’accorde a minima sur ce qu’est une vie bien remplie, et même si on admet que la vie spirituelle et la solidarité ont permis à beaucoup de pauvres et de malheureux de connaître un tant soit peu de bonheur et de réussite, on ne voit pas comment on pourrait conclure autrement qu’en disant qu’il y a eu plus de misère que de vies pleinement vécues. »

Inscrire cet ambitieux parcours total « dur » – économique, scientifique et politique – dans une spirale narrative qui, démarrant par un conte oriental avec ses formules consacrées (« Et si vous voulez savoir comment tout cela continue, vous n’avez qu’à lire le chapitre suivant »), renvoyant régulièrement aux « Mille et Une Nuits », finit dans un écho aussi onirique que combativement dickien (« Au bout du labyrinthe » est l’un des romans de Philip K. Dick que Kim Stanley Robinson trouve les plus riches, malgré les apparences véhiculées par de moins exigeants exégètes), est à la fois le suprême clin d’œil d’un très grand romancier et l’acte de foi d’un humaniste ultra-politisé qui ne peut jamais se résoudre à cesser la lutte, à sa manière propre.

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« Deux oies sauvages volent vers le nord dans le crépuscule.
Un lotus incline sa tête lourde dans la lagune.
Près de la fin de cette existence
Une sorte de colère gonfle mon sein ;
Une tigresse : la prochaine fois je l’attellerai
À mon chariot. Et regardez comme je vole !
Fini de clopiner sur ces mauvais pieds.
Maintenant, il n’y a plus rien à faire
Qu’écrire dans la pénombre et regarder avec mon bien-aimé
Les fleurs de pêcher flotter au fil de l’eau.
En voyant derrière moi toutes ces longues années
Tout ce qui s’est passé de-ci, de-là,
Je pense que ce que j’ai préféré, c’étaient le riz et le sel. »

Les magnifiques illustrations renvoyant à certaines des dix parties du roman sont dues à Everett Patterson, graphiste de Louisiane vivant en Oregon, dont on peut consulter les travaux concernant « The Years of Rice and Salt » ici, et dont on peut se procurer la folle et joyeuse bande dessinée, mettant aux prises, au Nouveau Mexique, le groupe indie rock des Savage Nobles avec une authentique conspiration gouvernementale, .

Sur ce roman célébré bien à raison par la critique, il faut signaler au minimum, parmi bien d’autres, la somptueuse analyse de Pascal J. Thomas dans le Keep Watching the Skies de janvier 2005, le superbe billet de Gromovar Wolfenheir sur son blog « Quoi de neuf sur ma pile ? », la recension de Tom Clegg dans la première revue Galaxies (n°31), que noosfere reproduit avec les billets de Bruno Para et de Sandrine Grenier, et la chronique d’Ubik dans feu le Cafard Cosmique.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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