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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La science-fiction en France » (Simon Bréan)

Une somme fort bienvenue, théorique et historique, malgré quelques points discutables qui posent en creux d’utiles questions.

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Publiée en 2012 aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne (PUPS), cette édition partielle de la thèse de littérature (soutenue en 2010) de Simon Bréan, « La science-fiction en France », sous-titrée « Théorie et histoire d’une littérature », est à la fois impressionnante et passionnante. Comme le souligne Gérard Klein dans sa préface, le nombre de travaux universitaires consacrés à la science-fiction (voire à l’ensemble des littératures dites « de l’imaginaire ») reste faible en France (où n’existent pas – encore ? – le tissu et le réseau de correspondances établi aux États-Unis ou au Royaume-Uni autour de revues académiques telles que Science Fiction Studies (DePauw University) ou Foundation – The International Review of Science Fiction (University of Liverpool)). Lorsqu’un tel exercice d’érudition accessible est ainsi réussi, il convient donc de le saluer tout particulièrement.

Le lecteur averti perçoit les objets de la science-fiction non comme des fantasmes, mais comme des points d’appui pour soulever le monde. Il sait quelle discipline intellectuelle est nécessaire pour comprendre les enjeux déployés dans les textes de science-fiction et quelle stimulation procure la recréation des mondes étrangers qui y sont postulés : la lecture d’une œuvre de science-fiction implique de développer une vision du monde particulière, plus souple et labile que celle de la plupart des lecteurs.

En concentrant son travail sur les trois décennies 1950-60, 1960-70 et 1970-80, résumant habilement la tradition science-fictive française d’avant la deuxième guerre mondiale et se contentant de poser quelques jalons concernant les années 1980, 1990 et 2000, Simon Bréan réussit largement le pari d’une analyse à dominante socio-économique plutôt que purement esthétique de la production dans cette littérature réputée si particulière. Ses hypothèses – et une partie de ses démonstrations – sont particulièrement intéressantes, à propos de la filiation (et de l’absence de filiation) entre la tradition du merveilleux scientifique et les publications effectives réalisées au Rayon Fantastique, en Présence du Futur et dans la collection Anticipation du Fleuve Noir, d’une part, et à propos du rapport de ces mêmes publications à la science-fiction américaine produite au cours des deux décennies 1930-40 et 1940-50, d’autre part. Faute toutefois d’une disponibilité réelle des chiffres historiques de vente et d’une sociologie détaillée de la réception, une partie de l’analyse ne me semble pas parfaitement concluante, l’espace littéraire organisé entre la partie la moins exigeante de la production et celle qui affiche des visées plus ambitieuses n’étant pas véritablement balisé, malgré les efforts de l’auteur. On pourra aussi trouver, à la lecture, que la place centrale et écrasante attribuée à Gérard Klein (malgré la réelle et fort impressionnante stature du personnage) dans l’ensemble du développement de la science-fiction française est tout de même un peu excessive, et que l’aventure fut davantage collective, et davantage répartie, que ne semble par moments l’indiquer l’ouvrage. Il n’en reste pas moins que cette histoire analytique, plus méticuleuse et moins subjective sans doute que celle proposée, « à chaud » et depuis un angle bien différent, par Jacques Sadoul en 1975, passionnera la lectrice ou le lecteur voulant saisir la manière dont s’est construit un champ littéraire et éditorial certes spécifique, mais dont les ramifications et l’influence profonde (bien au-delà de ce qui est retenu et avoué) ne finissent jamais de surprendre, y compris de nos jours.

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Gérard Klein

Entre 1970 et 1980, près d’une quarantaine de collections publie des textes de science-fiction. Il ne se passe pas une année sans qu’apparaissent de nouveaux lieux de publication pour une forme ou une autre de science-fiction. Certaines collections ne comptent que quelques titres répartis sur un an ou deux, mais tous les membres du domaine, écrivains, critiques et lecteurs, ont le sentiment que la science-fiction connaît une expansion continue, dans des conditions propices à l’émergence de nouveaux talents et à la consolidation de carrières littéraires.
Sous la direction de Gérard Klein, la collection Ailleurs et Demain propose une série de romans jugés exceptionnels, et dont certains connaissent d’importants tirages, en dépit du prix de ces ouvrages en grand format. Les lecteurs découvrent les oeuvres d’auteurs alors peu ou mal connus en France, comme En terre étrangère de Robert A. Heinlein ou surtout Dune de Frank Herbert. Cette collection fournit l’exemple d’une activité de médiation que n’assurent alors ni Présence du Futur ni Anticipation.
Le succès commercial et d’estime rencontré par Robert Laffont est concomitant d’autres réussites, comme la mise en place en 1970 d’une collection spécifique chez Marabout et surtout chez J’ai lu, sous la direction de Jacques Sadoul, qui préfère ne pas faire figurer de mention de genre sur la couverture : « J’en étais arrivé à la conclusion que, plus que la chose, c’était le mot qui rebutait les lecteurs français, persuadés de découvrir sous ce label de sottes histoires pour adolescents ou des récits scientifiques ennuyeux. » Il attribue à ce « stratagème » la réussite commerciale de sa collection. (…)
En choisissant pour leurs collections des amateurs de science-fiction, investis pour certains dans le domaine depuis une vingtaine d’années, plutôt que des professionnels de l’édition, les éditeurs font avant tout un pari rationnel, puisqu’ils s’efforcent de mettre à profit la culture spécialisée d’individus motivés.

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La deuxième partie de l’ouvrage, autour de la théorie littéraire de cette science-fiction française, est peut-être encore plus captivante que la première. Ayant introduit dès le début de son travail la notion de régime ontologique, outil robuste, certes pesant mais diablement efficace, permettant d’analyser « l’intuition, ramassée et synthétique, qui permet à un lecteur de déterminer comment lire un texte donné », Simon Bréan peut construire et développer un brillant approfondissement (et un renouvellement roboratif) des travaux de Darko Suvin (« Metamorphoses of Science Fiction – On the Poetics and History of a Literary Genre », 1979), de Richard Saint-Gelais (« L’empire du pseudo – Modernités de la science-fiction », 1999) et d’Irène Langlet (« La science-fiction – Lecture et poétique d’un genre littéraire », 2006), tout particulièrement, pour nous proposer une grille très prometteuse, et très opérationnelle, de compréhension des spécificités littéraires de l’écriture de science-fiction, allant plus loin et emportant encore davantage l’adhésion que les travaux de ses prédécesseurs. Le détail et la pertinence des très nombreux exemples ici patiemment décortiqués sont réellement impressionnants (et donnent au passage très envie de découvrir ou redécouvrir de nombreux romans évoqués dans l’analyse et la démonstration). En revanche, l’une des hypothèses centrales de la thèse ne débouche guère concrètement : le travail remarquable effectué dans les 160 pages de ces chapitres V, VI et VII constitue une sérieuse avancée dans la compréhension de la littérature (au moins autant que dans celle de la science-fiction), mais ne parvient guère à démontrer (autrement que par quelques indices fragmentaires et fugitifs) une véritable spécificité française (ce qui était l’un des objectifs affichés par l’auteur, peut-être d’ailleurs sans véritable conviction de sa part, mais plutôt à titre exploratoire ?). Et pour un certain nombre de raisons, cet échec a un caractère plutôt rassurant, au fond.

La science-fiction, par conséquent, ne relève ni de la prospective, ni de la futurologie. Elle augmente le présent de son écriture de tous les possibles envisageables, mais aussi de tous les possibles déjà envisagés. Le macro-texte de la science-fiction regroupe la mémoire de tous les futurs, passés, présents et à venir.
Même si la science-fiction peut circuler et parvenir à ceux qui n’en lisent jamais, ce sont les parutions fréquentes et originales d’œuvres littéraires qui la font évoluer et se développer sans cesse. Ce n’est qu’à travers elles que la richesse du macro-texte est susceptible d’être éprouvée, et que la possibilité d’un retour innovant d’images et d’idées communes peut trouver sa justification. Une littérature de science-fiction qui oublierait ses avenirs serait condamnée à se répéter, mais les écrivains qui reprennent judicieusement des objets bien délimités peuvent se tailler, dans le vif du macro-texte, des univers personnels.

Ainsi, malgré quelques défauts et quelques biais qui ne sont guère perturbants, ce livre peut tenir une place essentielle dans la bibliothèque de toute lectrice ou de tout lecteur passionnés de littérature, aimant à mieux comprendre leur propre démarche à l’abord des textes, et désireux de saisir l’essence parfois brumeuse (malgré tant de déclarations catégoriques) des frontières pour mieux s’en affranchir. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que cette puissance nous parvienne à travers un texte qui se veut résolument apolitique et n’en est pas moins, en creux, aussi chargé de sens politique, précisément, que les essentiels « Archéologies du futur » de Fredric Jameson et « Du nouveau » de Boris Groys.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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