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Notes de lecture 2014, Revues

Note de lecture : TINA – 3 (Revue)

Le troisième numéro de TINA, un peu moins fort, mais illuminé par Philippe Vasset et Hubert Lucot, notamment.

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Publié en avril 2009, le troisième numéro de la revue TINA (d’après « There Is No Alternative », le fameux slogan thatchérien instrumentalisé en tant de circonstances depuis lors), aux éditions ère, poursuivait la belle formule, roborative en diable, associant nouvelles, extraits de romans, articles d’essai et critiques littéraires, dans une veine représentative du travail éditorial mené chez ère, formule inaugurée neuf mois plus tôt avec l’excellent numéro un. et réaffirmée en janvier 2009 avec un numéro deux tout à fait à la hauteur.

C’est malheureusement un peu moins le cas de ce numéro trois, dont une partie du contenu, tant en fictions qu’en essais, s’égare quelque peu dans des directions sur-expérimentales qui peinent à (me) convaincre : je n’ai ainsi guère suivi le travail entre ordinateurs de Julien Prévieux (« Lesson One »), la tentative d’érotiser le champ sémantique du skateboard menée par Thomas Braichet (« Tranches de vit »), la conceptualisation extrême d’une logorrhée en action et réaction de Clément Ribes (« Le travail »), l’entretien un poil trop anecdotique avec François Parmentier sur les enjeux sociologiques et politiques des OVNI (on lui préférera d’assez loin le travail dont il est régulièrement rendu compte, avec sérieux et distance à la fois, dans La Spirale), ou encore le mélange, comique mais manquant un peu d’allonge, de sources disparates orchestrées dans « Speechissimo » par le collectif TINA lui-même.

J’ai été un peu plus convaincu, mais sans grand enthousiasme toutefois, par le principe filmique de production de texte conduit par Sandy Amerio (« CQABPM,P »), par les tranches de chasse de Julien d’Abrigeon (« Le Zaroff »), par la confrontation entre sincérité littéraire et falsification des rapports amoureux organisée par Christophe Esnault (« Optimisez votre pouvoir de séduction »), par le mix de biographies passées au subtil shaker par Jean-Pierre Balpe (« Cent-soixante fragments de vies aléatoires »), ou encore par le travail sur le récit éthologique et l’anthropomorphisme conduit par Émilie Notéris (« Animal crossing »), renforcé par son entretien avec Vinciane Despret et par un bestiaire lacunaire proposé dans le cadre toujours intéressant depuis le début de la revue du Benchmarking TINA (« Fragments de l’usage éthologique »).

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Jean-Pierre Ostende

Le numéro est néanmoins largement sauvé de cette légère glissade par plusieurs textes exceptionnels, qui justifient à eux seuls un (bien modeste !) achat.

Les cours de chamanisme au service de la mondialisation heureuse évoqués par Jean-Pierre Ostende (« Les omoplates brûlées de Mashteuiatsch ») sont réjouissants.

« Ensuite Igor Murray fut initié à la pratique de l’os brûlé à Mashteuiatsch. Je ne m’attarderai pas sur les différends entre les partisans du twist expérimental, ceux du twist classique et ceux du world twist. La nuit, il arrivait qu’Igor Murray rêvât du numéro deux de PETRA (Prévention Et TRaitement des Addictions), Jo Mercatino. Dans chacun de ses rêves Mercatino l’interrogeait sur les cours de voyance avec omoplate brûlée : Mercatino : Alors qu’est-ce que vous voyez dans cette omoplate ? Igor Murray : Je vois un homme qui s’appelle « Poussière et temps ». Il emmène des touristes dans des pays en guerre infestés d’enfants soldats drogués et travestis. Il guide les touristes sur le front, il leur promet des « souvenirs inoubliables »… Parmi les enfants soldats il y a un enfant qui s’appelle « Walk on the wild side », vêtu comme un toréador d’opérette, avec un sens du duende assez développé, et un autre muni d’une amulette anti-balle, « Sympathy for the devil », armé d’un lance-roquettes. »

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Hubert Lucot

L’extrait de l’ « Allègement » d’Hubert Lucot, comme le superbe entretien, sainement provocateur, qui lui est consacré en onze pages par Jean-Charles Massera, Jean Perrier et Chloé Delaume, méritent toute votre attention.

« Les objets qui font mal, les appareils électroniques qui rendent bête – tout ÇA pour tuer le temps ? -, voilà ce que notre communauté produit et consomme, qui n’a plus les moyens de construire des hôpitaux et de payer des infirmières (on m’a dit récemment que « la psychiatrie n’existe plus »), ni des spermatozoïdes suffisamment nombreux et dynamiques pour perpétuer notre race. »

Les « Oraux de septembre » de Philippe Vasset, qui rappellent son « Exemplaire de démonstration » en le traitant sous un mode condensé, incitatif, doucereux et néanmoins impératif, sont une très belle réussite.

« Fini les conteurs et leurs histoires toujours les mêmes : il nous faut de la fiction atmosphérique et indécidable, quelque chose qui nous colle à la peau et s’insinue dans nos vies. Un récit anonyme, implacable, une mécanique qui nous brutalise et nous affole. Seule solution : les machines. Mais celles-ci ne vont pas fictionner toutes seules : il faut les aider un peu, tout du moins au début.

Les repérer d’abord. S’exercer l’œil, l’oreille. Remarquer le générateur, les cuves de fuel et les transformateurs. Faire la différence entre zones de stockage et sites de production. Opérer en plein jour, puis de nuit.

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Philippe Vasset

S’approcher ensuite. Éprouver les clôtures et les palissades de béton, entendre les grésillements des ampères et des talkies-walkies.

Détailler sa cible. Commencer par quelque chose de simple et de bien identifié. Recenser les antennes, les cheminées, les bouches d’aération, suivre le parcours des gousses de fils multicolores, des tubes et des fossés d’écoulement. Noter les noms, les adresses.

Trouver le point où les informations rassemblées n’ont plus d’explications évidentes : il peut s’imposer très tôt – un bâtiment sans utilité apparente, un son strident – comme au bout de plusieurs semaines. Ne pas se décourager, chercher sans relâche : à un moment, le sol va se dérober, les réponses s’embrouiller. Il suffit d’être persévérant.

Quand vous avez enfin localisé ce qui n’a ni nom ni fonction, mais seulement à ce moment, inventez. Ne débordez pas du cadre surtout, et soignez les raccords : la fiction doit parfaitement s’insérer dans la mécanique.

Au début, vous serez forcément saisis d’une fièvre complotiste, vous mettrez des phénomènes sinistres et secrets partout : cette tuyère rejettera des gaz toxiques, ce bloc de béton sans fenêtres recèlera des données confidentielles, etc. Tout cela est normal : l’essentiel est que ça ne dure pas. Non pas que les complots soient nécessairement faux : leur seul tort est d’être figés. »

« Le petit Robert » de Jacques Barbéri met joliment en abîme le langage et le sens en une courte fable robotique et symbiotique.

L’extrait de « Lost machine mentale », de Philippe Boisnard, dissèque admirablement une mécanique scénaristique appliquée à un personnage emblématique de la série « Lost » (et rappelle au passage à quel point il est important de lire « Les mêmes yeux que Lost » de Pacôme Thiellement).

Et dans la dernière partie de la revue, « Veille », on pourra apprécier de belles notes critiques, plus ou moins fouillées mais toujours intéressantes, sur, entre autres, le « Tuer Catherine » de Nina Yargekov, l’ « Alcool » de Poppy Z. Brite, l’ « Army » de Jean-Michel Espitalier, « L’autofictif » d’Éric Chevillard, le « Petit manuel de torture à l’usage des femmes-soldats » de Coco Fusco, le magnifique « Penser avec la science-fiction » (deuxième tome français des « Archéologies du futur » de Fredric Jameson, après « Le désir nommé utopie »), ou encore le « Flatland » d’Edwin Abbott.

Il est bien entendu toujours possible et souhaitable de commander cet ouvrage auprès de votre librairie préférée (par exemple, Charybde, ici). Il peut aussi être commandé directement sur le site des éditions ère, , pour contribuer davantage à aider cet éditeur captivant à sortir des difficultés financières où il se débat rudement depuis une grosse année déjà.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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